Sous le 14e arrondissement de Paris, à vingt mètres de profondeur, reposent les restes d’environ six millions de personnes. Le lieu porte un nom qui ne lui appartient pas : ce ne sont pas des catacombes, mais d’anciennes carrières de calcaire reconverties en ossuaire municipal.
Le terme s’est imposé par analogie avec les nécropoles souterraines de la Rome antique. Or ces galeries n’ont jamais été creusées pour enterrer qui que ce soit : elles ont fourni la pierre qui a bâti Paris, puis on y a déversé le contenu des cimetières devenus insalubres.
Trois cents kilomètres de vide sous la capitale
Le réseau des carrières souterraines de Paris s’étend sur près de trois cents kilomètres de galeries à l’intérieur des limites de la ville, parfois sur trois niveaux superposés. La profondeur moyenne est d’une vingtaine de mètres sous le sol naturel. Le parcours ouvert aux visiteurs, 1,7 kilomètre, n’en représente qu’une fraction minime.
Ce vide a un coût. Des effondrements se produisent en mars 1782 puis en mai 1784, provoqués par des infiltrations d’eau. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’État crée une administration dédiée, l’Inspection générale des carrières, chargée de cartographier et de consolider ce sous-sol instable.
Le parcours ouvert aux visiteurs, 1,7 kilomètre, n’en représente qu’une fraction minime.
1786 : le déménagement des cimetières
À la fin du XVIIIe siècle, les cimetières parisiens débordent et empoisonnent les quartiers alentour. La décision est prise de transférer les ossements dans les carrières désaffectées. Le 7 avril 1786, l’ossuaire est béni et consacré par les abbés Motret, Maillet et Asseline, en présence des architectes Legrand et Molinos et de Charles-Axel Guillaumot, inspecteur général des carrières.
Le mode opératoire est industriel. Au bas d’un puits de déversement, des hommes recueillent les ossements arrivés en vrac, les chargent sur des brouettes ou de petits chariots de bois, et les conduisent vers le secteur réservé à chaque cimetière d’origine. Une plaque gravée indique la provenance et la date. Les transferts se poursuivent jusqu’en 1861.
- Une porte noir et blanc marque l’entrée de l’ossuaire, avec l’inscription « Arrête ! C’est ici l’empire de la mort », un alexandrin tiré de la traduction de l’Énéide par Jacques Delille.
- Des murs d’ossements rangés, alternant tibias et crânes, qui masquent les amas déversés derrière.
- Des plaques de provenance, qui font de l’ossuaire un classement par cimetière d’origine.
- Les galeries de l’aqueduc d’Arcueil, réalisé pour Marie de Médicis afin d’alimenter le palais du Luxembourg, consolidées par Guillaumot.
La sculpture d’un carrier, quinze ans avant les ossements
Avant les morts, il y a eu les vivants. La galerie de Port-Mahon abrite des sculptures taillées dans la pierre entre 1777 et 1782 par un carrier nommé Décure, dit Beauséjour, vétéran des armées de Louis XV. Selon un guide publié en 1829, il aurait été enrôlé en 1756 dans l’armée de Richelieu lors de la reconquête de Minorque.
Ce détail dit l’essentiel du lieu : les carrières ont eu une vie propre, faite de travail, d’habitude et d’ennui, bien avant de devenir un cimetière vertical.
| Repère | Valeur | Ce que ça change pour le visiteur |
|---|---|---|
| Profondeur | environ 20 m | la température reste stable autour de 14 °C toute l’année |
| Parcours ouvert | 1,7 km | comptez une heure, avec 130 marches à descendre puis à remonter |
| Réseau total des carrières | près de 300 km | l’essentiel est interdit, et pour cause : il n’est pas consolidé partout |
| Restes transférés | environ 6 millions de personnes | l’ossuaire dépasse la population actuelle de Paris |
| Période des transferts | 1786 à 1861 | trois quarts de siècle de déménagements successifs |
| Fréquentation | environ 500 000 visiteurs par an | la réservation évite deux heures de file place Denfert-Rochereau |
Un lieu fermé, rouvert, et toujours convoité
L’histoire de l’ossuaire est faite d’ouvertures et de fermetures. Le 16 mai 1814, François Ier, empereur d’Autriche alors installé en vainqueur à Paris, vient le visiter. On y accède par un escalier situé à l’emplacement de l’actuel 2, place Denfert-Rochereau. Mais en 1833, les autorités religieuses obtiennent du préfet de police Rambuteau sa fermeture, le lieu étant jugé sacré et mal respecté.
En mars 1859, la ville doit ouvrir de nouveaux dépôts d’ossements sous le cimetière du Montparnasse, lui-même sous-miné par les carrières et nécessitant des consolidations. Le 2 avril 1897, un concert clandestin réunit une centaine de convives du monde parisien, convoqués à onze heures du soir devant l’entrée de la rue Dareau par un billet énigmatique. L’affaire défraie la chronique.
Aujourd’hui encore, le reste du réseau, que l’on nomme le Grand Réseau Sud, attire ceux que l’on appelle les cataphiles. L’accès en est interdit, et le sous-sol n’a rien perdu de sa dangerosité.
Qui repose là
L’ossuaire a recueilli le contenu de cimetières entiers, donc aussi celui de leurs tombes les plus célèbres. Du couvent des Filles-de-la-Visitation-Sainte-Marie arrivent en 1793 les restes de Nicolas Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV. Ceux de Colbert suivent, son caveau de l’église Saint-Eustache ayant été violé pendant la Révolution.
De l’église Saint-Paul viennent Rabelais, François Mansart, Jules Hardouin-Mansart et Jean-Baptiste Lully. De Saint-Étienne-du-Mont, Racine, Blaise Pascal et Marat. Du cimetière Saint-Benoît, Charles et Claude Perrault. Du cimetière de la Ville-l’Évêque, les mille gardes suisses massacrés aux Tuileries en 1792 et les 1 343 personnes guillotinées au Carrousel ou place de la Concorde entre 1792 et 1794, dont Charlotte Corday.
Avec le transfert du cimetière des Errancis sous la Restauration, Danton, Camille Desmoulins, Lavoisier et Robespierre rejoignent le même sous-sol. Aucun d’eux n’a de tombe : les ossements ont été déversés par cimetière, sans distinction, ce qui fait des catacombes le seul lieu de France où les victimes et les instigateurs de la Terreur reposent mêlés.
Un site fragile, fermé plus souvent qu’on ne croit
La visite commence au 1, avenue du Colonel-Henri-Rol-Tanguy, dans un pavillon d’octroi construit par Claude-Nicolas Ledoux, qui a abrité l’Inspection générale des carrières jusqu’en 2017. Le lieu ferme régulièrement. Le 15 avril 2008, il rouvre après plusieurs mois de travaux qui auront coûté 720 000 euros, et la galerie de Port-Mahon, fermée depuis 1995, redevient accessible.
Le 13 septembre 2009, des actes de vandalisme entraînent une nouvelle fermeture de trois mois et 40 000 euros de remise en état, mobilisant quatre ouvriers à demeure. En novembre 2025, le site ferme de nouveau plusieurs mois pour moderniser le parcours, la sécurité et la conservation, avant une réouverture en avril 2026.
Ce que la vue d’ensemble apprend
Il n’y a rien à voir d’en haut, et c’est précisément l’intérêt : le seul plan qui rende compte des catacombes est celui des carrières, dressé par l’Inspection générale, où l’on voit le tracé des galeries suivre celui des rues anciennes. Les carriers creusaient sous la voirie pour éviter de fragiliser les propriétés privées.
Le résultat est une ville en négatif, dont le dessin reproduit celui de la ville visible, deux siècles plus tôt. C’est la même logique qui rend lisible la Petite Ceinture : une infrastructure abandonnée garde la forme de l’époque qui l’a produite.
À voir autour
- La Petite Ceinture : l’autre réseau oublié de Paris, à ciel ouvert celui-là
- Le Vieux Pays de Goussainville : un quartier figé à vingt kilomètres de là
- L’ouvrage du Hackenberg : dix kilomètres de galeries militaires en Moselle
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice des catacombes de Paris, Wikipédia en français.
