Le 17 août 1661, le surintendant des finances de Louis XIV reçoit son roi dans un château terminé depuis quelques mois. Spectacles à machines, Les Fâcheux de Molière, feux d’artifice : la fête, organisée par François Vatel, est d’une splendeur inédite. Dix-neuf jours plus tard, le 5 septembre, Nicolas Fouquet est arrêté à l’issue d’un conseil tenu à Nantes.
Le château de Vaux-le-Vicomte se trouve à Maincy, en Seine-et-Marne, à 50 km au sud-est de Paris et près de Melun. Il a été bâti entre 1658 et 1661, et il reste aujourd’hui la plus importante propriété privée de France classée au titre des monuments historiques.
Un terrain choisi pour sa position
Tout commence vingt ans plus tôt. Le 1er février 1641, grâce à la dot de son épouse Louise Fourché, Fouquet achète les terres seigneuriales de Vaux à un conseiller au Parlement de Paris, François Nicolas Lotin de Charny, contre une rente annuelle de 6 000 livres correspondant à un capital assez modeste de 110 000 livres.
Le choix n’est pas esthétique, il est stratégique : le domaine se situe à mi-chemin entre le château de Vincennes et celui de Fontainebleau, deux résidences royales, et il confère à son acquéreur le titre de vicomte de Vaux. À cette date, il ne comporte qu’un modeste chastel du XIVe siècle entouré de fossés en eau, relié par un pont-levis à la ferme dite de La Ronce. Le terrain, peu boisé, est traversé par deux rivières qui se coupent à angle droit, dont l’Anqueuil, chanté par La Fontaine, et dont le lit se trouve à l’emplacement du futur grand canal.
L’équipe qui inventera Versailles
Pour bâtir, Fouquet fait appel aux meilleurs artistes de son temps, et la liste ressemble à un annuaire des charges royales : l’architecte Louis Le Vau, premier architecte du roi depuis 1656, le peintre Charles Le Brun, fondateur de l’Académie de peinture en 1648, le paysagiste André Le Nôtre, contrôleur général des bâtiments du roi depuis 1657, et le maître-maçon Michel Villedo.
Ces talents avaient déjà été réunis par le jeune Louis XIV pour construire des ailes au château de Vincennes, en 1651 et 1653. Le roi fera de nouveau appel à eux pour Versailles, et Vaux-le-Vicomte servira alors de modèle. C’est la raison pour laquelle ce château de trois ans a compté davantage, dans l’histoire de l’art français, que bien des demeures séculaires.
Le chantier va vite. Les jardins sont attaqués avant la maison : dès 1653, Le Nôtre modifie le jardin existant, 20 km de tuyauteries sont posés en 1653 et 1654, le parc est entièrement clos en 1655, le bassin carré et l’allée centrale sont aménagés en 1656 et 1657, la cascade est construite de 1658 à 1660. Nicolas Poussin lui-même est appelé en 1655 et 1656 pour travailler à la décoration du jardin. Côté bâtiment, le marché est conclu le 2 août 1656, la maçonnerie et la charpente sont achevées en 1657, la toiture en 1658. Les façades devaient être en brique, comme les immenses communs, mais la pierre blanche de Creil a finalement été préférée.
Le Brun s’installe au château dès septembre 1658. Trois ans plus tard, tout s’arrête en une semaine.
Ce que Le Nôtre a caché dans le jardin
Le jardin de Vaux n’est pas une simple perspective. Le Nôtre rompt avec la symétrie parfaite des jardins de la Renaissance en faisant couper l’axe longitudinal par plusieurs axes transversaux, ce qui donne à la composition un mouvement. Le parterre de la Couronne, à gauche, porte une couronne royale dorée au centre d’un bassin, hommage au roi dont la chambre se situe précisément dans cette partie du château.
Le tour de force est optique. Vu du château, l’ensemble semble s’arrêter après le grand bassin, la grotte paraissant située juste derrière. En réalité, entre les deux se cache le grand canal, long de 875 m et large de 35 m, que Le Nôtre a dissimulé au moyen d’une dénivellation. Il n’apparaît qu’à l’approche du visiteur. Les cascades, qui font face à la grotte, sont elles aussi invisibles depuis la maison.
La grotte est due à Le Nôtre et à Le Brun, qui en a dessiné les sculptures, réalisées par Matthieu Lespangnel. Son originalité tient à sa façade plane, alors que ce type d’ouvrage adopte traditionnellement une forme de caverne. Huit atlantes y encadrent sept niches garnies de rochers artificiels, et les statues de fleuves représentent le Tibre et l’Anqueuil, la petite rivière du domaine.
| Date | Événement | Conséquence |
|---|---|---|
| 1er février 1641 | achat des terres de Vaux | un chastel du XIVe siècle et une ferme |
| 2 août 1656 | marché conclu sur les plans | pierre de Creil au lieu de la brique prévue |
| 11 juillet 1661 | fête pour la reine mère d’Angleterre | le château est prêt à recevoir |
| 17 août 1661 | fête pour Louis XIV | spectacles, Molière, feux d’artifice |
| 5 septembre 1661 | arrestation de Fouquet à Nantes | tous les travaux sont interrompus |
| juillet 1875 | achat par Alfred Sommier | 1 000 hectares pour 2 275 400 francs-or |
La dispersion, pièce par pièce
Les scellés sont apposés à Vaux comme dans toutes les maisons de Fouquet. Le matin du 7 septembre, deux maîtres des requêtes se présentent dans un château en partie démeublé, tentures rangées, rideaux tirés sur les tapisseries, vaisselle précieuse enfermée dans un coffre-fort. Un capitaine des gardes s’y établit jusqu’en 1665. Le Brun est parti en laissant les objets d’art de son appartement, Vatel, compromis, s’est enfui en Angleterre, et Le Nôtre a obtenu d’emporter les plans des jardins.
Le procès est à charge, et l’un des magistrats laisse une phrase restée célèbre : la Cour rend des arrêts, non des services. Devant les réclamations des créanciers, la vente aux enchères des biens est ordonnée. Celle du mobilier de Vaux et de la résidence de Saint-Mandé se déroule de 1665 à septembre 1666, après que le roi a fait prélever pour lui-même quantité d’objets précieux, tapisseries, étoffes de brocart, tables de marbre et vases de vermeil. Des carreaux de dallage en marbre blanc et noir partent au Louvre, des orangers en caisse et des milliers d’arbrisseaux à Versailles et aux Tuileries.
Le domaine, lui, n’est pas confisqué : il est abandonné par les créanciers à Mme Fouquet en 1673, avec les seigneuries de Melun et de Belle-Île, contre le paiement en dix ans de 1 250 000 livres de dettes privilégiées. Son fils aîné Louis-Nicolas, comte de Vaux, s’y installe et y reçoit le 15 juillet 1676 la marquise de Sévigné, qui trouve toutes les fontaines muettes et sans une goutte d’eau, parce qu’on les raccommodait. À court d’argent, il vend au roi des termes de marbre en 1683, puis en 1699 des statues, 70 gros marronniers pour Trianon et des carpes pour les bassins de Marly. Le dernier Fouquet détenteur de Vaux meurt sans enfants en 1705.
Un mécène achète le domaine à la bougie
Le sauvetage vient du XIXe siècle. En juillet 1875, lors d’une vente aux enchères à la bougie, Alfred Sommier devient propriétaire des trois lots mis en vente : le château et son parc, les communs et dépendances, et trois fermes, soit un domaine de près de 1 000 hectares acquis pour 2 275 400 francs-or, l’équivalent d’environ sept millions d’euros actuels.
Sommier y fait œuvre de mécène, entreprise poursuivie par ses descendants, une branche cadette des marquis de Vogüé qui en est toujours propriétaire. Le château est classé monument historique, et l’exploitation actuelle donne la mesure de ce que coûte un tel ensemble : 8 millions d’euros de budget annuel, 75 salariés à temps plein, plus de 300 000 visiteurs par an.
Une précision utile pour qui regarde les parterres : l’état actuel des broderies est une reconstitution du XXe siècle, plus ou moins fidèle. Les rinceaux étaient plus fins, du sable jaune contrastait avec des gravillons de charbon, et les bordures des parterres étaient plus étroites. Le Nôtre, lui, préférait le gazon, moins soumis aux saisons.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le dispositif devient évident, et l’illusion tombe. On voit le château posé sur sa plate-forme entourée de douves, la cour d’honneur, les communs, puis le grand axe qui descend vers le sud en une succession de parterres, de bassins et de bosquets. Surtout, on voit le grand canal, cette barre d’eau de 875 m sur 35 que le visiteur au sol ne découvre qu’au dernier moment.
La vue aérienne montre aussi les deux parterres dissymétriques par rapport à l’axe central, ce décalage volontaire qui donne son dynamisme à la composition, et la manière dont les axes transversaux organisent la descente. Le bassin carré, à 500 m du château, y reflète la façade dans un cadrage parfaitement calculé.
C’est ce vocabulaire, mis au point ici en huit ans, que Le Nôtre ira déployer à Versailles sur une échelle dix fois supérieure. À comparer avec la génération précédente, celle de Chambord et de ses 426 pièces, où le jardin n’était encore qu’un décor autour de l’architecture.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice du château de Vaux-le-Vicomte, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
