21 mètres et 300 tonnes déplacés sans roue ni métal : le Grand Menhir brisé de Locmariaquer

Les fragments du Grand Menhir brisé d'Er Grah, à Locmariaquer dans le Morbihan
Le Grand Menhir brisé d'Er Grah, à Locmariaquer, dans le Morbihan. Photo : Martin Cígler, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Il gît à terre, brisé en quatre morceaux, au bord d’une route du Morbihan. Mis bout à bout, ces fragments font 21 mètres, pour un poids estimé entre 300 et 330 tonnes : c’est le plus grand mégalithe d’Europe. Le Grand menhir brisé d’Er Grah, à Locmariaquer, a été dressé vers le milieu du Ve millénaire av. J.-C., sans roue, sans métal et sans animal de trait.

Le monument fait partie d’un ensemble, le site des mégalithes de Locmariaquer, avec le tumulus d’Er Grah et la table des Marchands. En 1988, on a découvert qu’il appartenait aussi à un alignement comportant 18 autres stèles de moindre dimension. Il est classé monument historique depuis 1889.

Une pierre venue d’ailleurs, par la mer

Le bloc est un orthogneiss. Les plus proches gisements de cette roche se situent près de Vannes ou en presqu’île de Rhuys, soit une distance de 8 à 10 km au plus court. Cette précision change tout : le trajet suppose de franchir une zone maritime à fort courant, et le transport a donc probablement exigé un système de radeau pour traverser les estuaires des rivières de Vannes et d’Auray.

La forme allongée, elle, est naturelle. Le bloc a été extrait d’un affleurement où il reposait horizontalement, comme l’indiquent deux dépressions concaves creusées par l’érosion avant son extraction. Les bâtisseurs ont ensuite martelé toute la surface avec des percuteurs en quartz pour obtenir des faces régulières, et rendu parfaitement rectiligne l’arête de la partie inférieure.

La fosse de fondation a été retrouvée, endommagée à l’époque gallo-romaine mais lisible. Ses bords avaient été consolidés par des murets de blocs superposés, le fond recouvert du même type de blocs en tenant compte de la forme biseautée de l’extrémité du menhir, et la base calée avec un mélange de petits blocs de granite et de sédiments marins. Le menhir n’était enfoui que sur 1,50 m au maximum : sa stabilité reposait donc presque entièrement sur son propre poids.

Enfoui sur un mètre cinquante au maximum, un bloc de 21 mètres tenait debout par son seul poids.

Personne ne l’a jamais vu debout

La plus ancienne représentation connue du menhir figure dans l’ouvrage du président de Robien, Histoire ancienne et naturelle de la province de Bretagne, rédigé entre 1753 et 1755 : il y est déjà au sol, brisé en quatre morceaux, aux côtés de la table des Marchands et du tumulus d’Er Grah. Détail curieux, contrairement à la table des Marchands, il ne figure pas sur le cadastre de 1830.

En 1837, dans ses Notes d’un voyage dans l’ouest de la France, Prosper Mérimée s’interroge sur les raisons de sa chute. Il observe que le menhir n’était enfoncé que de trois à quatre pieds dans le sol et que sa base est tournée du côté opposé aux trois autres fragments. Les habitants lui affirment ne l’avoir jamais vu debout, et il penche pour la foudre, au cours du XVIIIe siècle.

Le nom lui-même est récent. L’appellation Grand menhir brisé d’Er Grah n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle, sous la plume des archéologues. Localement, on l’appelait Men ar hroëc’h, la pierre de la fée, ou plus exactement la pierre de la vieille femme.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Longueur totale21 mle plus grand mégalithe d’Europe
Masse estimée300 à 330 tonnesaucun moyen de traction animale à l’époque
Rocheorthogneissgisements à 8 à 10 km, au-delà d’une zone maritime
Enfouissement1,50 m au maximumla stabilité venait du poids, pas de l’ancrage
Datationentre 4600 et 4300 av. J.-C.radiocarbone sur les fosses voisines
Fosses alignées découvertes en 198818un alignement de blocs de hauteur décroissante
Les données du Grand Menhir brisé, plus grand mégalithe d’Europe.

Une crosse, et peut-être un cachalot

La face supérieure porte un décor sculpté en relief, aujourd’hui en grande partie aplani par l’érosion. On y distingue une crosse et un second motif, traditionnellement interprété comme une hache-charrue. L’archéologue Serge Cassen propose une autre lecture : il y voit la représentation d’un cétacé, plus précisément d’un cachalot.

L’enjeu n’est pas anecdotique. Selon Cassen, il existerait une opposition mythologique forte entre ce motif évoquant le milieu marin et les motifs symbolisant le milieu terrestre. Cette opposition correspondrait à une époque de transition, celle où les derniers chasseurs-cueilleurs durent abandonner leur ancien mode de vie. Le mégalithe serait alors moins un monument qu’une déclaration.

Le mobilier archéologique retrouvé dans les fosses de calage, céramique et lithique, est attribué à la culture Castellic. C’est cette culture, du Néolithique moyen armoricain, qui a dressé la pierre, dans un paysage littoral alors différent de l’actuel.

Dix-huit fosses, et un ordre décroissant

La découverte de 1988 a transformé la lecture du site. Dix-huit autres fosses de calage ont été mises au jour, alignées au nord-est de celle du Grand Menhir, certaines masquées par les éboulis du cairn de la table des Marchands. Quelques-unes conservaient encore la base brisée du menhir d’origine.

L’organisation est parlante : l’alignement était composé de blocs de nature différente disposés par ordre décroissant de hauteur. Au-delà du Grand Menhir en orthogneiss venait une première série en migmatite, puis une seconde en granite local dit de Carnac. Après fouilles, cet alignement discontinu a été matérialisé au sol par des empierrements.

L’ensemble du site, Grand Menhir, table des Marchands et tumulus d’Er Grah, a fait l’objet d’une campagne de fouilles à partir de 1987, dirigée par Charles-Tanguy Le Roux pour le menhir et le tumulus, et par Jean L’Helgouac’h pour la table des Marchands.

Ce que la vue d’ensemble montre

Vu d’en haut, le site ne ressemble pas à ce que l’on attend d’un monument mégalithique. Il n’y a ni cercle, ni longue file de pierres levées comme à Carnac, mais un espace dégagé où se lisent trois éléments distincts : le tumulus allongé d’Er Grah, le cairn de la table des Marchands, et la ligne des fosses matérialisées au sol, terminée par les quatre fragments couchés du géant.

Cette lecture aérienne éclaire le projet initial : un alignement de stèles de hauteur décroissante, dont le Grand Menhir constituait l’extrémité monumentale, face à un estuaire. Le lieu n’a pas été choisi au hasard, il organise un paysage entre terre et mer.

Le folklore a d’ailleurs continué à s’en emparer longtemps après. Paul-Yves Sébillot rapporte que la nuit du 1er mai, à Locmariaquer, les jeunes filles se laissaient glisser sur les morceaux du menhir brisé, un rite de fécondité que sa position couchée avait rendu possible. Vers 1853, on a envisagé de le redresser, et Paul Reveillère proposa même de le transporter place de la Concorde pour l’Exposition universelle de 1900, comme signe de ralliement de tous les peuples celtes. Le bloc est resté où il est tombé. À quelques kilomètres de là, les alignements de Carnac posent la même question, celle de l’effort qu’une société est prête à consentir pour dresser des pierres.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.

Sources : notice du Grand menhir brisé d’Er Grah, Wikipédia en français ; Serge Cassen et Jean-Yves Tinévez, Les mégalithes de Locmariaquer, 2015.

Questions fréquentes

Quand le menhir a-t-il été dressé ?

Vers le milieu du Ve millénaire av. J.-C. Les datations au radiocarbone obtenues sur les couches sédimentaires des fosses voisines situent la construction entre 4600 et 4300 av. J.-C.

Comment a-t-on pu déplacer 300 tonnes ?

La question reste ouverte. Le bloc a été extrait d'un affleurement situé à 8 à 10 km au plus court, près de Vannes ou en presqu'île de Rhuys, ce qui imposait de franchir une zone maritime à fort courant : un système de radeau a probablement été nécessaire pour traverser les estuaires.

Pourquoi est-il tombé ?

On ne le sait pas. Le bloc ne présente aucune trace de débitage volontaire, donc la fragmentation résulte de la chute. Trois hypothèses subsistent : la foudre, un renversement volontaire à une époque indéterminée, ou un séisme.

Le menhir était-il seul ?

Non. Les fouilles de 1988 ont mis au jour 18 autres fosses de calage alignées au nord-est de la sienne, pour des blocs disposés par ordre décroissant de hauteur, d'abord en migmatite puis en granite local dit de Carnac.

Y a-t-il des gravures ?

Oui, sur la face supérieure, en grande partie aplanies par l'érosion : une crosse et un second motif longtemps lu comme une hache-charrue, que l'archéologue Serge Cassen interprète plutôt comme un cétacé.
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