À Cauria, les menhirs de Renaghju ont été plantés sur un village bien plus ancien qu’eux

Des pierres dressées du plateau de Cauria, à Sartène, en Corse-du-Sud
Les mégalithes du plateau de Cauria, à Sartène. Photo : rene boulay, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Sous les pierres dressées de Renaghju, les fouilleurs de 1995 ont trouvé autre chose que du granite stérile : les restes d’un village du Néolithique ancien, bien plus vieux que les menhirs posés dessus.

Le plateau de Cauria, à Sartène en Corse-du-Sud, réunit trois ensembles mégalithiques. Renaghju est le plus méridional.

Un village sous les pierres dressées

La phrase de la notice publiée de la fouille est précise et vaut d’être citée en entier : Paradoxalement, le principal résultat de la campagne ne concerne pas le site mégalithique, intérêt premier de l’opération. La mise au jour, dans les niveaux de base, sous les mégalithes, des vestiges d’un établissement du Néolithique ancien cardial, structuré et relativement bien conservé, constitue une découverte particulièrement importante.

Deux mots comptent dans cette phrase. Structuré, c’est à dire qu’on reconnaît une organisation et non un simple épandage de mobilier. Et cardial, qui désigne une culture du Néolithique ancien méditerranéen, nommée d’après le décor imprimé au coquillage sur les poteries.

L’importance tient au contexte régional. Ce type de site était inconnu jusqu’ici dans la région de Sartène, écrivent les fouilleurs : la fouille ne venait pas compléter une série, elle ouvrait un dossier.

Ce que la stratigraphie établit, c’est une superposition, et rien de plus. L’habitat est dans les niveaux de base, les mégalithes au-dessus. Savoir si les dresseurs de pierres savaient ce qu’il y avait sous leurs pieds est une autre question, que le rapport ne tranche pas.

ÉlémentValeurPrécision
surface fouillée en 199564 m2dont 30 jusqu’au substrat stérile
phases chronologiques définiessixsur cette seule fenêtre de fouille
monolithes identifiés83campagnes de 1968 à 1975
menhirs redressés16plus quatre remis en place
petits menhirs d’une phaseau moins 2550 cm au maximum, le plus souvent 15 à 25 cm
menhirs d’une autre phaseau moins 35en deux files au moins
orientation des grandes files350 à 355 degrés ; 290 pour les petits menhirssensiblement nord-sud
distance entre Renaghju et I Stantari300 mselon la Collectivité ; environ 400 m selon les fouilleurs en 2018
Renaghju d’après le rapport de fouille et les campagnes antérieures.

Des pierres qui dépassent à peine

L’image du menhir dressé vers le ciel ne correspond pas à tout ce qui a été trouvé ici. Une des phases du site comporte un minimum de 25 petits menhirs, grossièrement régularisés, qui dépassent faiblement de la surface du sol.

Le rapport chiffre ce faiblement : cinquante centimètres au maximum, et plus généralement quinze à vingt-cinq centimètres. Ces petits menhirs sont disposés en deux alignements orientés sensiblement à 290 degrés, et plusieurs paraissent dispersés sans ordre apparent.

Une phase ultérieure compte au moins 35 menhirs, en deux files au moins et probablement trois ou quatre, orientées approximativement à 350 à 355 degrés, soit sensiblement nord-sud. Ces grands menhirs mesurent entre 100 et 165 centimètres hors du sol, deux exemplaires atteignant 230 et 240 centimètres.

Cette succession de dispositifs sur un même lieu est peut-être le fait le plus intéressant du site. Il ne s’agit pas d’un monument bâti une fois, mais d’un endroit auquel on est revenu, en changeant de manière de faire.

Certaines de ces pierres ne dépassaient du sol que de quinze à vingt-cinq centimètres.

Six phases dans soixante-quatre mètres carrés

La fouille de 1995 a défini six phases chronologiques pour résumer l’histoire du site. C’est beaucoup pour une surface ouverte de 64 mètres carrés, dont 30 seulement ont été descendus jusqu’au sommet de l’arène granitique stérile.

Ce rapport entre l’ampleur de la conclusion et l’étroitesse de la fenêtre mérite d’être dit au lecteur. Une stratigraphie fine se lit dans une tranchée ; elle ne garantit pas que le reste du plateau raconte la même histoire.

Le rapport parle d’un minimum de 25 menhirs pour une phase et d’au moins 35 pour une autre. Nous reproduisons ces minima tels quels : la notice ne dit pas pourquoi elle les emploie, et nous ne lui prêtons pas de raison.

La chronologie publiée par la Collectivité de Corse, propriétaire et gestionnaire du site, situe l’habitat de Renaghju vers 5700 avant notre ère, au début du Néolithique ancien, près d’une source. La notice de fouille confirme la source d’eau, implantée à proximité du site. Mais les quatre datations au carbone 14 publiées pour cette phase s’étalent de 5726 à 5622 avant notre ère pour la plus ancienne jusqu’à 5206 à 4854 pour la plus récente : 5700 est la borne haute d’une série, pas une date d’installation.

Une statue armée au bout de l’alignement

À l’extrémité nord de l’alignement de Renaghju se dresse une statue-menhir armée, de forme presque rectangulaire. Elle porte une représentation d’épée verticale, suspendue à un baudrier, que la notice de fouille dit indistincte aujourd’hui dans des conditions normales d’éclairage.

Ces statues-menhirs sont une marque du mégalithisme corse. Pour I Stantari, l’alignement voisin, la brochure de la Collectivité date de 1964 et 1968 la mise au jour des statues-menhirs par Roger Grosjean, tandis que sa page actuelle ne retient que 1964.

L’échelle régionale donne la mesure du phénomène, avec un chiffre qu’il faut attribuer : la Collectivité de Corse écrit que la Corse compte actuellement plus de 900 menhirs situés principalement en Corse-du-Sud et plus particulièrement dans le Sartenais.

Un site repéré depuis deux siècles : Cauria n’est pas une découverte récente. Dans ses Notes d’un voyage en Corse parues en 1840, Prosper Mérimée décrit le dolmen de la vallée de Cauria, puis, à trois cents mètres de là, neuf pierres dressées alignées dont cinq seulement étaient encore debout ; il ne les nomme pas, et c’est la Collectivité de Corse qui identifie cet alignement comme celui de Renaghju. Adrien de Mortillet publie en 1893 un Rapport sur les monuments mégalithiques de la Corse. Les interventions modernes commencent avec Roger Grosjean et Jean Liégeois, de 1968 à 1975, et c’est seulement en 1995 qu’une fouille atteint les niveaux de base. Un site peut donc être décrit pendant plus d’un siècle avant qu’on sache ce qu’il y a dessous.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le plateau de Cauria se lit comme un ensemble et non comme trois monuments isolés, sur une soixantaine d’hectares. Trois à quatre cents mètres séparent Renaghju d’I Stantari selon les sources, et le dolmen de la Funtanaccia complète le dispositif.

La vue montre aussi l’orientation des files de pierres, qui ne se perçoit pas au sol. Les grandes files sont sensiblement nord-sud, à 350 à 355 degrés, alors que les deux alignements de petits menhirs sont orientés à 290 degrés : les deux dispositifs n’ont pas la même direction, et c’est une information en soi.

Elle rappelle enfin ce que la fouille a dû percer. Soixante-quatre mètres carrés ouverts sur un plateau entier : la part explorée reste minuscule au regard de ce qui dort encore sous l’herbe.

La vue dit aussi quelque chose du lieu. Le plateau est ouvert, dégagé, et la notice de fouille note que le site est implanté à proximité d’une petite source qui, écrit-elle, de tout temps a dû jouer un rôle attractif. Nous n’allons pas plus loin : aucune source consultée n’explique le choix de cet emplacement.

Enfin, elle remet les petits menhirs à leur place. Des pierres qui dépassent de quinze centimètres ne se voient pas d’avion, et une partie de ce site est donc invisible même pour qui le survole.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.

Sources : notice publiée de la fouille programmée de 1995 à Renaghju, opération n° 257, par André D’Anna, Franck Leandri, Henri Marchesi et Pascal Tramoni, dans ADLFI, Archéologie de la France Informations, pour la découverte de l’établissement du Néolithique ancien cardial, les surfaces, les six phases, le nombre, la taille et l’orientation des menhirs ; Bressy et al., Comptes Rendus Palevol, 2008, et Orange et al., Quaternary International, 2018, pour les datations au carbone 14 et la distance entre les deux alignements ; Collectivité de Corse, propriétaire et gestionnaire du site, pour la composition du plateau de Cauria, la chronologie de visite et le dénombrement régional des menhirs ; Notes d’un voyage en Corse de Prosper Mérimée, 1840, pour la description de l’alignement non nommé ; catalogue de la BnF pour le Rapport sur les monuments mégalithiques de la Corse d’Adrien de Mortillet, 1893.

Questions fréquentes

Qu'a-t-on trouvé sous les menhirs ?

Un village. La notice publiée de la campagne de 1995, signée André D'Anna, Franck Leandri, Henri Marchesi et Pascal Tramoni, écrit : Paradoxalement, le principal résultat de la campagne ne concerne pas le site mégalithique, intérêt premier de l'opération. La mise au jour, dans les niveaux de base, sous les mégalithes, des vestiges d'un établissement du Néolithique ancien cardial, structuré et relativement bien conservé, constitue une découverte particulièrement importante.

Pourquoi est-ce important ?

Parce que ce type de site était alors inconnu dans la région de Sartène. La fouille ne complétait pas une série connue : elle ouvrait une page vide.

Les menhirs ont-ils été plantés là exprès ?

Le rapport ne le dit pas, et nous ne l'affirmons pas. Ce qu'il établit, c'est la superposition : l'habitat est dans les niveaux de base, les mégalithes au-dessus. Le lien d'intention entre les deux reste une question ouverte.

Combien de menhirs à Renaghju ?

Les interventions menées entre 1968 et 1975 par Roger Grosjean et Jean Liégeois ont identifié 83 monolithes, redressé 16 menhirs penchés et remis en place quatre menhirs couchés. La fouille de 1995 distingue des phases : au moins 25 petits menhirs dans l'une, orientés à 290 degrés, au moins 35 dans une autre, orientés à 350 ou 355 degrés. Les comptages publiés par la Collectivité de Corse, plus de 60 petits menhirs et 70 grandes pierres, ne sont pas ceux de la fouille.

Que comprend le site de Cauria ?

Trois ensembles sur 60 hectares : l'alignement d'I Stantari, celui de Renaghju et le dolmen de la Funtanaccia. La brochure de la Collectivité situe Renaghju à 300 mètres au sud d'I Stantari ; une publication de 2018 cosignée par le responsable de la fouille parle d'environ 400 mètres. L'alignement de Palaghju est un site distinct, hors du plateau, classé séparément.

Y a-t-il des statues-menhirs ?

Oui. À l'extrémité nord de l'alignement de Renaghju se dresse une statue-menhir armée, de forme presque rectangulaire, portant une représentation d'épée verticale suspendue à un baudrier, que la notice de fouille décrit comme indistincte aujourd'hui dans des conditions normales d'éclairage. Pour I Stantari, la brochure de la Collectivité date de 1964 et 1968 la mise au jour des statues-menhirs par Roger Grosjean, tandis que sa page actuelle ne retient que 1964.

Quelle est la surface fouillée ?

64 mètres carrés en 1995, dont 30 fouillés jusqu'au sommet de l'arène granitique stérile. C'est peu, et c'est la limite qu'il faut garder en tête : la chronologie en six phases repose sur cette fenêtre.
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