Au printemps 1955, un entrepreneur de travaux publics ouvre une carrière sur un amas de pierres qui domine la baie de Morlaix, et éventre quatre chambres funéraires. L’amas était en réalité le plus ancien monument d’Europe, bâti vers 4700 avant notre ère. Il a fallu un journaliste de passage pour que les travaux s’arrêtent.
Le cairn de Barnenez, Kerdi Bras en breton, est un monument mégalithique du Néolithique situé à Plouezoc’h, sur la côte nord du Finistère. Long de 75 mètres, il est en réalité constitué de deux cairns en pierres sèches accolés, qui recouvrent onze dolmens à couloir. C’est le plus grand mausolée mégalithique après celui de Newgrange, en Irlande.
Deux mille cent ans avant la première pyramide
La datation situe la construction du cairn primaire aux alentours de 4700 avant notre ère, dans un intervalle compris entre 5010 et 4400. Pour donner l’échelle : c’est quelque 2 100 ans avant la plus ancienne pyramide d’Égypte, et environ 7 000 ans après les débuts de l’architecture domestique observés au Proche-Orient.
Barnenez témoigne, avec le tumulus Saint-Michel dans le Vannetais et le site de Bougon dans le Poitou, des débuts du mégalithisme atlantique. Le cairn secondaire, un agrandissement deux fois plus important en volume, commence vers 4300, soit après la chute du Grand Menhir, pour se terminer vers 4200.
La forme du monument est inhabituelle. Allongé et trapézoïdal, il s’étire en s’élargissant de l’est-nord-est à l’ouest-sud-ouest, et recouvre onze dolmens à couloir ouvrant tous au sud-sud-est. Cette silhouette ne se rencontre ni en Irlande, ni en Grande-Bretagne, ni dans la péninsule Ibérique. L’ensemble est entièrement en pierre sèche, c’est-à-dire sans mortier.
Les chiffres de la construction donnent la mesure de l’effort. Une fois terminé, le monument pouvait atteindre huit mètres de haut ; restauré, il mesure aujourd’hui 75 mètres de long, 28 de large et six de haut en moyenne. Son volume est estimé à 2 000 mètres cubes de pierres, soit environ 4 000 tonnes : 3 000 de dolérite extraite à 250 ou 500 mètres, et 1 000 de granite rapporté d’un îlot voisin et de carrières situées jusqu’à 1,9 kilomètre. Entre 150 000 et 200 000 heures de travail auraient été nécessaires.
Un Parthénon mégalithique.
André Malraux, à propos du cairn de Barnenez
Des voûtes intactes après six mille ans
La technique employée pour les chambres est celle de l’encorbellement, qui consiste à faire avancer chaque assise vers le centre jusqu’à fermer la voûte sans clé. Sept des onze chambres sont ainsi bâties en pierre sèche avec une fausse coupole ; d’autres sont semi-mégalithiques, ou entièrement mégalithiques avec de grandes dalles verticales portant une table de couverture.
Le résultat a traversé les millénaires. Les voûtes des chambres F, G et G′ nous sont parvenues intactes plus de six mille ans après leur construction, alors que le Massif armoricain a connu sur une période aussi longue des séismes d’amplitude prononcée. Elles tiennent parce que les pierres du cairn, plus petites, les maintiennent latéralement : tant que rien ne bouge tangentiellement, l’ensemble reste stable.
Paradoxalement, c’est la destruction de 1955 qui a permis de comprendre comment elles étaient faites. La section ouverte dans la voûte de la chambre C a donné à voir l’appareil de l’encorbellement : des plaquettes granitiques de 1,50 à 2 mètres de longueur pour 20 à 30 centimètres de largeur, muraillées en couches radiales et inclinées de 10 à 15 degrés vers l’extérieur, avec de petites pierres servant de cales. Il faut compter de 1 à 1,5 mètre cube de plaquettes pour construire un mètre carré d’une voûte soignée. Depuis la consolidation de la chambre C en 1958, on ne voit plus cet appareil.
Les couloirs, eux, mesurent de 5 à 14 mètres, et cinq des onze ont un avant-couloir à ciel ouvert. Leur structure est principalement en granite : des murets en pierre sèche portent les tables de couverture, contre lesquels sont plaquées des dalles verticales appelées orthostates.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Longueur actuelle | 75 m pour 28 m de large | 95 à 90 m au début des fouilles, éboulé |
| Nombre de dolmens | onze, à couloir | tous ouvrant au sud-sud-est |
| Volume de pierres | environ 2 000 m3, soit 4 000 tonnes | dolérite locale et granite transporté |
| Datation du cairn primaire | vers 4700 av. notre ère | 2 100 ans avant la première pyramide |
| Temps de travail estimé | 150 000 à 200 000 heures | 200 à 300 hommes, un trimestre, en théorie |
| Classement | 18 janvier 1956 | obtenu en urgence, après la destruction |
Ce que les onze chambres ne disent pas
La fonction de l’ensemble reste discutée, et les archéologues se méfient d’une lecture trop simple. Pierre-Roland Giot trouvait réducteur de ne voir dans ces cairns que des sépultures : pour lui, ces monuments démesurés et prestigieux avaient peut-être d’abord une signification symbolique, et pouvaient être des lieux de communion jouant un rôle social et religieux de premier plan.
Le détail qui appuie cette prudence est l’extrême diversité des onze dolmens. Ils sont si différents les uns des autres qu’ils n’étaient probablement pas des caveaux de famille juxtaposés : chacun aurait été conçu pour un emploi spécifique, pouvant dépasser de beaucoup un simple rôle funéraire.
Le mobilier est rare mais parlant. Les cinq dolmens orientaux, les plus anciens, n’ont guère livré d’objets, leurs couloirs ayant été obturés pour les préserver de visites postérieures. Les dolmens C et D, eux, témoignent d’une longue fréquentation : poteries fines, flèches tranchantes et lames de silex pour la première occupation, puis céramique campaniforme et poignard en cuivre arsénié au chalcolithique, et des charbons de bois qui attestent des passages jusqu’à l’époque gallo-romaine.
Deux dolmens portent enfin des symboles gravés. Sous la première table du couloir J figure un écusson surmonté d’une gerbe de quinze lignes courbes, une figure dite en marmite que l’on interprète tantôt comme une silhouette humaine avec sa chevelure, tantôt comme une Déesse mère, tantôt comme une voile de barque ; son emplacement inhabituel fait penser à un réemploi. Dans la chambre H, des gravures piquetées montrent des haches triangulaires, un arc, des signes en U lus comme des cornes de bovidé, des croix et des lignes ondulées, et deux archéologues espagnols y ont décelé en 2012 des traces de peintures rouges et noires.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le cairn se lit comme un escalier posé sur un promontoire. Les parements concentriques, de plus en plus bas à mesure qu’ils s’éloignent du centre, donnent à l’édifice une silhouette étagée, et ces gradins, nécessaires à la construction elle-même, ont probablement servi d’escalier-échafaudage pendant le chantier.
La vue aérienne révèle aussi la couture entre les deux cairns. Le primaire, à l’est, est bâti en métadolérite locale, d’où sa teinte sombre ; le secondaire, à l’ouest, montre du granite sur ses parements extérieurs, d’où un bas de façade plus clair. Les orientations générales diffèrent légèrement, environ 70 degrés pour l’un et 57 pour l’autre, et la façade principale du cairn primaire semble avoir été réaménagée pour s’aligner sur celle du secondaire.
Reste la position, qui explique tout le reste. Le monument est posé sur un socle rocheux de la presqu’île de Kernelehen, sur la rive droite de l’estuaire de la rivière de Morlaix, et culmine à 45 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il dominait la baie, il était fait pour être vu, exactement comme les grands alignements de Carnac sont faits pour être parcourus.
À voir autour
- Les tumulus de Bougon : les plus anciens ossements d’une chambre funéraire néolithique de l’Ouest
- Le Grand Menhir brisé : 21 mètres et 300 tonnes, à Locmariaquer
- Les alignements de Carnac : ce que l’on sait vraiment des 3 000 menhirs
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice du cairn de Barnenez, Wikipédia en français ; fouilles de Pierre-Roland Giot, 1956 à 1968.
