Presque toutes les pages consacrées aux rochers sculptés de Rothéneuf répètent la même chose : ce site unique en France ne bénéficierait d’aucune protection. C’est inexact, et l’intitulé officiel de la protection nomme pourtant les rochers.
La corniche de Rothéneuf, y compris la pointe du Nicet et les rochers sculptés, est inscrite depuis le 2 mars 1946 au titre de la loi du 2 mai 1930 sur les sites. La servitude est gérée par la direction régionale de l’environnement de Bretagne, qui la diffuse elle aussi, et la couche officielle des sites classés et inscrits diffusée par l’institut national de l’information géographique place le point de localisation des rochers sculptés à l’intérieur de son emprise, à quelques mètres du bord : le chemin des Rochers Sculptés, lui, longe cette emprise à l’extérieur.
Deux régimes, deux réponses opposées
Ce qui explique la confusion, c’est qu’il existe deux protections distinctes et qu’elles ne disent pas la même chose. Au titre des monuments historiques, le site n’est ni classé ni inscrit, et cette fois l’absence est établie : l’export national des immeubles protégés publié par le ministère de la Culture, 46 761 notices, ne contient aucune notice pour Rothéneuf ni pour les rochers sculptés, et les 87 notices de la commune de Saint-Malo ont été reprises une à une. Le corpus est fermé et téléchargeable, l’absence vaut donc preuve.
Au titre des sites, en revanche, la protection existe depuis 1946 et elle est nominative. Les deux affirmations que l’on croise, un classement en 1969 d’un côté, aucune protection juridique de l’autre, sont toutes deux fausses.
Un défenseur du site, dans une lettre ouverte adressée en 2017 à la ministre de la Culture, reconnaît l’inscription au titre de la loi de 1930 et juge que cette protection n’est pas opérante. C’est son appréciation, elle est rapportée comme telle, et elle ne change rien à l’existence de la servitude.
Un régime de protection dit non, l’autre dit oui depuis 1946 : le site est protégé au titre des sites, pas au titre des monuments.
Un prêtre devenu sourd, et que la légende dit muet
Adolphe Julien Fouéré est né le 4 septembre 1839 à Saint-Thual, en Ille-et-Vilaine, et ordonné prêtre en décembre 1863. Il est déjà dur d’oreille en 1889, et un accident vasculaire vers la cinquantaine aggrave sa surdité ; la légende le dit aussi muet. Il quitte le ministère, et les sources ne s’accordent pas sur la façon de le dire : retraite en 1893 à 54 ans pour certaines, retrait de ses fonctions en 1894 à 55 ans pour d’autres, dont le diocèse de Rennes, qui évoque des querelles entre confrères, et une dépêche d’agence qui parle d’octobre 1894.
Il s’installe face à la mer et se met à tailler le granite. La durée du chantier n’est pas plus établie que son début : douze ans, treize ans, quinze ans ou seize ans selon les sources, l’écart venant des bornes retenues. Les vingt-cinq ans que l’on lit parfois ne sont donnés par aucun des corpus consultés.
Les figures racontent une histoire, et c’est là que la prudence s’impose. Le récit qui accompagne le site, celui d’une famille de corsaires naufrageurs établie dans les dunes, avec son pirate, son astrologue, sa femme accusée d’adultère et sa fin par abordage, vient de sites de passionnés et de pages touristiques, y compris celle de l’office de tourisme de Saint-Malo, et non d’un travail scientifique. Il est cohérent d’une page à l’autre, mais aucune publication scientifique consultée ne l’authentifie.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Site inscrit | 2 mars 1946, loi du 2 mai 1930 | couche officielle des sites, Géoplateforme |
| Monuments historiques | aucune notice | export national merimee.csv, 46 761 notices |
| Figures taillées | environ 300 | dépêche d’agence de 2017, d’après les cartes postales d’époque |
| État de conservation | alarmant | inspection des affaires culturelles de Bretagne, juillet 2009 |
| Surface sculptée | près de 500 m2 | site de passionnés, aucun relevé institutionnel trouvé |
| Exploitant | société créée le 6 juin 2008 | registre national des entreprises |
Le sel, le vent et les racines
Une inspection menée sur place en juillet 2009 par les services régionaux de la culture jugeait l’état de conservation alarmant, et estimait que cet état compromettait gravement la lisibilité des sculptures, altérées sérieusement si on les met en rapport avec les photographies anciennes du lieu. Ces formulations nous parviennent par une enquête de presse locale dont la page n’a pas pu être lue directement, et cette réserve doit être dite. Des formulations presque identiques figurent dans le résumé d’un article de 2022 de membres de l’association (Journal on Computing and Cultural Heritage), qui les emploient pour leur propre compte, et une lettre ouverte de juillet 2017 mentionne un rapport de la DRAC de Bretagne de 2009 sur la dégradation du site : le rapport lui-même n’a pas pu être consulté.
Les agents de dégradation sont partout les mêmes et personne ne les discute : le sel, le vent, les embruns, les ruissellements, les mousses et les lichens, les racines qui fendent la roche, et le piétinement des visiteurs. La polychromie d’origine, où l’on reconnaissait du goudron pour les traits, du bleu, du jaune clair, du grenat, a totalement disparu.
Des tentatives de sauvegarde par la technique ont eu lieu. Une sculpture de la pointe du Christ, dite le Duc de Bretagne, a été numérisée en trois dimensions puis reproduite par une entreprise bretonne, la réplique étant présentée en octobre 2017. Mais aucune campagne de relevé de l’ensemble du site n’a été trouvée publiée par une institution, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en existe aucune : cela veut dire qu’elle n’est pas en ligne dans les corpus interrogés.
Qui est propriétaire : la question reste ouverte. Le registre national des entreprises identifie bien l’exploitant, une société de gestion de musée créée le 6 juin 2008 et toujours active, mais un exploitant n’est pas un propriétaire foncier, et aucune des sources consultées n’établit à qui appartiennent les parcelles.
Ce que l’on voit d’en haut
Vu du ciel, le site n’a rien d’un musée. C’est une falaise de granite au ras de l’eau, à l’est de Saint-Malo, où les figures se confondent avec la roche jusqu’à ce qu’on les distingue d’un coup. Une association créée en 2010 anime un centre d’interprétation dans le quartier et propose des balades gratuites, ce qui est aujourd’hui la façon la plus sûre de comprendre ce qu’on regarde.
L’essentiel est peut-être dans la contradiction du dossier. Le site est protégé, et il s’efface. La protection au titre des sites porte sur le paysage et sur la corniche, pas sur la conservation d’une sculpture, et c’est précisément la pierre taillée qui s’en va, figure après figure, à chaque hiver.
Sources : couche officielle des sites classés et inscrits diffusée par la Géoplateforme de l’institut national de l’information géographique et forestière, requête du 22 octobre 2026 ; export national merimee.csv des immeubles protégés, ministère de la Culture, même date ; office de tourisme de Saint-Malo, fiche du site ; dépêche d’agence de juillet 2017 ; reportages de France 3 Bretagne, 2026, et de Paysan Breton, juin 2026 ; lettre ouverte de juillet 2017 reproduite sur le site d’une critique d’art ; registre national des entreprises interrogé par l’interface officielle ; fiches de sites documentaires spécialisés pour la biographie et le récit sculpté.

