Un monument cubique de 1,60 mètre de côté, monté avec des os longs humains empilés. Ils appartenaient à sept cents individus de quinze à vingt ans, tous décapités. Aucun crâne n’a été retrouvé sur le site.
Le sanctuaire de Ribemont-sur-Ancre se trouve sur la rive droite de l’Ancre, affluent de la Somme. C’est un sanctuaire celte, puis gallo-romain, et c’est dans cet ordre qu’il faut le lire, même si les archéologues l’ont découvert dans l’autre sens.
Une villa qui n’en était pas une
Le site a été repéré en 1962 par Roger Agache, lors de prospections aériennes à basse altitude. Une première publication paraît en 1964, et l’identification de l’époque est celle d’une vaste villa gallo-romaine, au lieu-dit Le Ch’Bœuf d’Or.
L’échelle réelle est tout autre. Le site s’étale sur près d’un kilomètre de long et 80 hectares, étagés sur une suite de trois terrasses allant du plateau aux abords du village actuel. Les fouilles ont fini par distinguer deux périodes bien séparées.
La première mise au jour est gallo-romaine. Orientée selon un axe sud-est, du sommet du plateau jusqu’en bordure du marais, elle comprend une agglomération avec des thermes, un amphithéâtre, un théâtre de 3 000 places et un temple dédié à Mercure, installé sur le point le plus haut du plateau.
Les fouilles commencent en 1966, menées par une association d’étudiants en archéologie de la Sorbonne sous la direction d’Alain Ferdière, dans un programme mis en œuvre par Ernest Will. En 1970, Jean-Louis Cadoux, maître de conférences à l’université de Picardie, prend la relève à la tête d’une équipe d’étudiants et met au jour les vestiges d’un temple de la fin du Ier siècle avant notre ère. Les campagnes de 1968 à 1970 livrent un abondant ensemble de fragments sculptés, décor architectonique, végétaux, animaux et figures humaines, aux dimensions exceptionnelles et disposés avec symétrie.
Le site a d’abord été pris pour une villa. Il s’étend en réalité sur quatre-vingts hectares.
Sous le sanctuaire romain, le champ de bataille
En 1982, l’équipe amiénoise conduite par Jean-Louis Cadoux trouve les premières traces d’un fossé celtique. L’année 1987 est riche en découvertes d’ossements humains dans ce fossé. Ce qui apparaît alors n’a pas d’équivalent connu.
Le sanctuaire gaulois, dit à enclos belge ou picard, remonte au IIIe siècle avant notre ère. Il a été fondé comme un trophée, après une bataille. L’étude des monnaies trouvées sur place et celle des pollens situent l’affrontement en été, il y a environ 2 270 ans, et désignent les vainqueurs : les Belges du nord de la Gaule, face aux premiers occupants du lieu. Les vainqueurs deviendront les Ambiens en se mêlant aux vaincus, dont une partie a été refoulée vers l’Armorique, principalement entre Lisieux et Le Mans.
Ce que les fouilleurs ont dégagé tient de la mise en scène autant que de la sépulture. Un monument cubique de 1,60 mètre de côté, érigé avec des os longs humains empilés, appartenant à sept cents individus de quinze à vingt ans. Des ossuaires communautaires formant des piliers aux quatre angles intérieurs de l’enclos. Entre ces colonnes d’ossements, des corps découpés jonchant le sol. Tous décapités, et aucun crâne retrouvé sur le site.
Le décompte du site donne plus de 40 000 ossements humains et 10 000 objets métalliques gaulois. L’orientation du fossé, en usage à La Tène II puis III, reste la même d’une phase à l’autre, grossièrement calée sur le soleil levant du solstice d’hiver.
C’est la première fois qu’un site livre les restes des deux armées qui se sont affrontées sur place. Le sanctuaire gaulois de Ribemont est l’un des plus grands et des plus importants connus de la Gaule, et il est classé site archéologique d’intérêt national depuis 1995.
| Ce qui a été mis au jour | Quantité |
|---|---|
| ossements humains | plus de 40 000 |
| objets métalliques gaulois | 10 000 |
| éléments architecturaux en pierre | un millier |
| tessons de céramique | des milliers |
| ossements d’animaux | des milliers |
Trois siècles plus tard, on comble et on rebâtit
Le sanctuaire celte n’a pas été effacé par hasard. Après trois siècles, il est modifié : les fossés sont comblés, des stèles érigées, et deux temples gallo-romains construits, dont celui dédié à Mercure. Le lieu reste sacré, mais change de langue et de dieux.
Cette superposition explique l’ordre des découvertes. Le sanctuaire gallo-romain a fait l’objet de nombreuses publications dès les années 1960, par le Centre de recherches archéologiques de l’université de Picardie, bien avant celles consacrées au sanctuaire gaulois. Et il n’en paraît que plus important, puisqu’il succède à un sanctuaire celtique remarquable : les Romains n’ont pas choisi ce plateau au hasard, ils ont bâti sur un lieu qui comptait déjà.
Le programme de recherche de 1990 portait précisément sur l’articulation des deux, avec l’étude du sanctuaire gaulois et un réexamen de l’installation cultuelle gallo-romaine. Jean-Louis Brunaux a conduit la suite des travaux.
Un centre de recherche né d’une fouille
Le Centre de conservation et d’étude de Ribemont-sur-Ancre est né au début des années 1990, à l’initiative de Jean-Louis Brunaux, chercheur au CNRS, et d’Alain Gest, conseiller général du canton de Corbie. L’objectif était de permettre l’étude scientifique des fouilles sur place plutôt que de disperser le matériel.
L’École normale supérieure, le CNRS, le conseil général de la Somme, la région Picardie, l’État et l’Union européenne ont financé l’achat du terrain où se trouvent les vestiges du sanctuaire celtique, la poursuite des campagnes, et l’acquisition d’une ancienne ferme sur la place du village, restaurée et aménagée en laboratoires et en espaces de stockage.
Géré depuis le 1er janvier 2010 par le conseil général de la Somme, l’établissement est devenu un centre spécialisé dans la protohistoire. Il conserve et analyse l’ensemble des collections archéologiques du département, à l’exception d’Amiens Métropole, pour l’âge du bronze et l’âge du fer, sous la direction d’une équipe du CNRS rattachée au laboratoire d’archéologie de l’École normale supérieure. Une partie des découvertes est présentée au Musée de Picardie, à Amiens.
Ce que la vue d’ensemble montre
C’est la vue aérienne qui a tout déclenché, et elle reste la meilleure façon de comprendre le site. Les trois terrasses se lisent nettement, du plateau jusqu’au marais, et l’axe sud-est qui organise l’agglomération gallo-romaine apparaît comme une ligne directrice imposée au terrain.
Elle montre aussi pourquoi le trophée celte est resté invisible si longtemps. Il occupe une cote de 75 mètres, entre la vallée de la Renardière et le cimetière, et il est enfoui sous les constructions romaines. Depuis le sol, rien ne distingue la terrasse qui porte plus de quarante mille ossements de celle qui porte des thermes.
À voir autour
- Le site antique de Sanxay : vingt hectares fouillés puis remblayés
- Le briquetage de la Seille : onze kilomètres d’ateliers de l’âge du fer
- Les arènes de Nîmes : un village fortifié dans l’amphithéâtre
Pour aller plus loin : Le dossier Somme et la rubrique Archéologie.
Sources : notice du sanctuaire de Ribemont-sur-Ancre, Wikipédia en français ; travaux publiés dans Gallia.

