Dans la vallée de la Seille, au sud de la Moselle, des collines entières sont faites de tessons. Ce ne sont pas des ruines : ce sont les déchets d’une industrie du sel qui a tourné pendant des siècles, à partir du VIe siècle avant notre ère.
Le briquetage de la Seille est un vaste site archéologique de l’âge du Fer, constitué d’immenses accumulations de terre cuite. Elles correspondent aux restes d’une exploitation proto-industrielle des sources salées naturelles de la vallée, et elles s’étendent sur près de onze kilomètres.
Un mot inventé par un ingénieur du roi
Le terme a un inventeur connu. Il est introduit au XVIIIe siècle par l’ingénieur royal Félix Le Royer d’Artezé de La Sauvagère, chargé des travaux de fortification de la place de Marsal, qui publie en 1740 ses Recherches sur la nature et l’étendue de ce qui s’appelle communément briquetage de Marsal. C’est à l’occasion de ces terrassements que d’épaisses couches de restes de terre cuite ont été découvertes, auxquelles les habitants donnaient le nom de briquetis ou briquetage.
Le mot a fait carrière. Devenu un terme international de l’archéologie du sel, le briquetage désigne désormais partout les restes de récipients et d’appareillages de fourneaux à sel en terre cuite. Une besogne de fortification a donc légué son vocabulaire à une discipline qui n’existait pas encore.
La matière première, elle, vient du sous-sol. Les sources salées de la vallée sont alimentées par la dissolution d’une couche de sel gemme du Trias supérieur, le Keuper, située localement à moins d’une centaine de mètres de profondeur. L’eau s’infiltre, dissout le sel, et ressort en surface chargée de saumure.
Les accumulations de déchets s’étendent sur une longueur de près de onze kilomètres.
Comment on faisait du sel avec des pots cassés
La chaîne de production est simple et coûteuse en terre cuite. La saumure était d’abord mise à filtrer et à concentrer dans des bassins. Parvenue à saturation, elle était chauffée dans des fourneaux équipés de bassines en terre cuite, jusqu’à ce que l’eau s’évapore et que le sel cristallise.
Reste à transporter la marchandise. Le sel cristallisé était conditionné dans des moules à sel, eux aussi en terre cuite, et ces moules étaient brisés sur place pour en retirer les pains de sel destinés à l’exportation. Chaque pain livré laissait donc derrière lui son moule en morceaux, et chaque cuisson usait ses bassines.
C’est cette comptabilité qui explique le paysage. Un site de production de sel par le feu ne laisse pas de ruines monumentales, il laisse des montagnes de céramique brisée, en proportion directe du volume produit. Lire l’épaisseur des dépôts, c’est lire le tonnage.
La technique a ensuite été abandonnée. Au cours de l’époque romaine, elle cède la place à celle des poêles à sel, dont l’usage perdurera jusqu’à la révolution industrielle du XIXe siècle : les bassines en terre cuite sont remplacées par des plaques de chauffe en plomb, puis en fer, qui ont le mérite de ne pas se détruire à chaque usage.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Étendue des accumulations | près de 11 kilomètres | réparties en sept pôles d’ateliers principaux |
| Burthecourt, à Salonnes | 7,55 m d’épaisseur, environ 5 hectares | dépôts de la phase ancienne |
| Village de Salonnes | deux accumulations d’environ 5 m | les maisons sont bâties dessus |
| Éminence du Châtry | 400 m de diamètre, 4,50 m d’épaisseur | entre Vic-sur-Seille et Moyenvic |
| Phase ancienne | deuxième moitié du VIe s. av. J.-C. | ateliers de 1 à 5 hectares, de Salonnes à Marsal |
| Phase récente | IIe et Ier s. av. J.-C. | trois centres majeurs, stade proto-industriel |
| Fin de la technique | époque romaine | remplacement par les poêles à sel |
Pourquoi le sel valait un tel effort
Le sel n’est pas un condiment dans une économie sans réfrigération, c’est le moyen de conserver la viande et le poisson, de saler les peaux et de nourrir le bétail. Un territoire qui en produit tient donc un bien que tous les autres doivent acheter, et il l’échange contre ce qu’il ne possède pas.
La vallée de la Seille offrait un avantage rare, celui de la concentration. Partout ailleurs, il faut soit évaporer de l’eau de mer sous un climat favorable, soit creuser pour atteindre le sel gemme. Ici, la nature fait le travail de dissolution et livre la saumure en surface, dans une région où ni la mer ni le soleil ne sont disponibles.
Le reste n’est que combustible et récipients. Il faut du bois en quantité pour chauffer les bassines, et de l’argile pour fabriquer bassines et moules. La localisation des ateliers n’a donc rien d’un hasard : ils se tiennent au plus près des sources salées, qui jalonnent la vallée sur onze kilomètres.
Deux âges d’or séparés par quatre siècles
L’exploitation des sources salées commence vraisemblablement au Néolithique final, période où apparaît une concentration de sites d’habitat aux alentours immédiats. La découverte de vestiges de l’âge du Bronze suggère également une activité d’extraction du sel, dont les traces archéologiques ne sont pas identifiées.
Le briquetage proprement dit apparaît dans la deuxième moitié du VIe siècle av. J.-C., et il apparaît partout en même temps. Les zones d’ateliers, qui atteignent des surfaces de un à cinq hectares, sont alors dispersées sur l’ensemble de la vallée, de Salonnes à Marsal. Elles sont abandonnées entre la fin du VIe et le début du Ve siècle av. J.-C.
Quatre siècles plus tard, la production repart sur un autre modèle. Aux IIe et Ier siècles av. J.-C., les ateliers ne sont plus dispersés : ils se concentrent en trois centres de production majeurs, sur lesquels se développeront les agglomérations de Vic-sur-Seille, Moyenvic et Marsal à l’époque romaine.
C’est de cette seconde phase que vient le mot proto-industriel. Les volumes de déchets accumulés changent d’ordre de grandeur, et la production paraît se poursuivre jusque dans les premières décennies du Ier siècle de notre ère, avant le basculement technique.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la vallée paraît banale, et c’est précisément ce qui trompe. Les reliefs doux qui portent Salonnes, Vic-sur-Seille, Moyenvic et Marsal ne sont pas des collines naturelles : ce sont des amas de production, parfois épais de plus de sept mètres, sur lesquels des villages se sont installés parce qu’ils offraient un sol sec au-dessus d’un fond humide.
La vue d’ensemble donne aussi sa cohérence à l’alignement. Les sept pôles d’ateliers se succèdent sur onze kilomètres le long du cours de la Seille, parce que ce sont les sources salées qui commandent, et qu’elles jalonnent la vallée là où la nappe rencontre la couche de sel gemme.
Elle rappelle enfin qu’un site archéologique n’est pas forcément un monument. Ici, il n’y a ni temple, ni rempart, ni villa : seulement l’empreinte d’un travail répété pendant des siècles, et une industrie dont il ne reste que les emballages.
À voir autour
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- Les marais salants de Guérande : le sel sans le feu
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice du briquetage de la Seille, Wikipédia en français.

