Le haut fourneau U4 d’Uckange, seul rescapé des six, éteint en 1991 et inscrit aux monuments historiques

Le haut fourneau U4 d'Uckange, en Moselle
Le haut fourneau U4, à Uckange. Photo : Celeda, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Six hauts fourneaux ont été allumés à Uckange entre 1891 et 1904. Cinq ont été démolis. Le sixième, le U4, est resté debout parce que d’anciens salariés se sont battus pour lui dès l’annonce de la fermeture, en 1991.

L’usine sidérurgique d’Uckange, en Moselle, est née de l’annexion. En 1871, le rattachement de la Moselle à l’Empire allemand est à l’origine d’un grand développement de la sidérurgie dans le bassin lorrain, et les grandes firmes s’implantent dans les vallées de la Fensch, de l’Orne et de la Moselle.

Des maîtres de forges sarrois et un minerai mosellan

L’usine est particulièrement liée aux frères Stumm, qui possédaient alors l’usine sidérurgique de Neunkirchen, en Sarre. Après 1870, ils sécurisent leurs approvisionnements en minerai de fer en achetant des concessions minières en Moselle annexée, la mine Charles-Ferdinand à Hettange-Grande et la mine Ida à Sainte-Marie-aux-Chênes.

Le reste suit la logique industrielle de l’époque. Ces maîtres de forges achètent fin 1887 des terrains sur le ban de la commune d’Uckange, alors Uckingen. La construction du premier haut fourneau démarre en décembre 1890, et les mises à feu s’enchaînent : le premier est allumé en 1891, quatre sont opérationnels en 1897 et 1898, les deux derniers sont ajoutés en 1904.

L’usine atteint vite sa taille adulte. Elle reste dans cette configuration de six hauts fourneaux jusque vers 1920, et en 1913, juste avant la Première Guerre mondiale, elle emploie 590 personnes et produit 261 700 tonnes de fonte.

De la batterie originelle de six hauts fourneaux, il ne reste que le U4.

Une usine qui abandonne le minerai lorrain avant les autres

La particularité technique d’Uckange tient à sa matière première. L’usine a été pionnière dans l’abandon du minerai lorrain, dont le phosphore ne pouvait être retiré qu’au moment de la conversion en acier : dès 1965, toute la fonte y est produite à partir de minerais d’importation.

Elle était en revanche handicapée par ce qu’elle n’avait pas. Faute de cokerie intégrée, le coke devait être livré par voie ferroviaire depuis les cokeries de Fürstenhausen et des Houillères de Lorraine, à raison de plus d’un train complet par jour, soit 40 000 à 50 000 tonnes de coke par mois. C’est aussi ce qui l’a poussée à être pionnière dans l’adoption de l’injection de charbon broyé aux tuyères.

La production était variée, ce qui est rare. Dans la mesure du possible, chaque haut fourneau était dédié à un type de fonte. À la sortie, le métal était désulfuré par insufflation de carbure de calcium ou de carbonate de sodium en fond de poche, et l’addition de ferrailles ou de ferroalliages permettait de régler la composition chimique exacte.

La fonte partait en petits formats. Elle était coulée en gueuses de 13 kilogrammes, appelées gueusets, à raison de 1 600 à 2 000 tonnes par jour, et des parcs de matières premières et de gueuses permettaient de gérer la production, le stock représentant environ deux à trois mois de fonctionnement selon les nuances.

DateÉtapeCe qu’elle change
fin 1887achat des terrains par les frères Stummdébut du projet industriel à Uckingen
décembre 1890construction du premier haut fourneaumise à feu en 1891
1904six hauts fourneaux en serviceconfiguration conservée jusque vers 1920
1913590 salariés, 261 700 tonnes de fontel’usine à son premier sommet
1965abandon du minerai lorraintoute la fonte vient de minerais importés
1976-1977reconstruction du U4, modernisation90 millions investis dans le plan de rénovation
17 décembre 1991arrêt définitif de la production de fontel’agglomération tourne jusqu’en 1994
L’usine sidérurgique d’Uckange, en Moselle.

Un déclin en six arrêts

La fin ne survient pas d’un coup. Le haut fourneau U2 est arrêté en 1964-1965 puis démoli, le U3 est arrêté temporairement vers 1966-1967, puis viennent successivement les arrêts du U4 et du U1. En 1976, une deuxième chaîne d’agglomération des minerais est mise en service, de 75 mètres carrés comme la première, et les trois hauts fourneaux restants sont modernisés sur la période 1976-1977, pour un total de 90 millions investis.

Le U4 connaît un sort particulier. Rénové entre 1929 et 1931, il est intégralement reconstruit en 1976, mais il ne sera rallumé qu’en 1988. En 1985, le U3 est définitivement éteint ; le U1 produit alors de la fonte d’affinage pour les aciéries de la région tandis que le U4 est spécialisé dans les fontes spéciales de moulage.

Sa dernière campagne fut aussi une expérience. La remise à feu du U4 en 1988, après douze ans de sommeil, nécessita son automatisation. Au cours de cette courte campagne fut expérimentée l’utilisation de torches à plasma dans les tuyères : l’Aérospatiale fournit six torches de 1,9 mégawatt chacune, utilisées avec des taux d’injection de charbon pulvérisé de plus de 200 kilogrammes par tonne de fonte, une performance remarquable à cette époque.

L’arrêt définitif, annoncé au milieu de l’année 1991, a lieu le 17 décembre 1991, en dépit de manifestations sociales importantes. L’usine d’agglomération, idéalement placée pour produire de l’aggloméré à partir de minerai importé, reste opérationnelle jusqu’en 1994.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le U4 apparaît pour ce qu’il est : non pas une tour, mais un système. Autour du haut fourneau proprement dit se lisent les cowpers qui réchauffaient le vent, les plans inclinés et les circuits de chargement, les voies qui apportaient le coke et emportaient la fonte. Un haut fourneau isolé n’a pas de sens, c’est la chaîne qui en avait un.

La vue d’ensemble montre aussi ce qui manque. De la batterie originelle de six hauts fourneaux, alimentée par une usine d’agglomération et envoyant la fonte dans deux machines à couler les gueuses, il ne reste que le U4 et ses installations périphériques. Les emprises des cinq autres se devinent au sol, comme des empreintes.

Elle rend enfin visible le choix qui a été fait. Le U4 et ses annexes sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 11 janvier 2001, après une procédure engagée par la direction régionale des affaires culturelles de Lorraine et portée par l’association MECILOR, fondée en 1991 par d’anciens cadres et salariés. La communauté d’agglomération du Val de Fensch est devenue propriétaire du site en juin 2005, et une mise en lumière permanente, due au plasticien Claude Lévêque, éclaire désormais la structure.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice de l’usine sidérurgique d’Uckange, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Qui a construit l'usine d'Uckange ?

Les frères Stumm, maîtres de forges qui possédaient l'usine sidérurgique de Neunkirchen, en Sarre. Après 1870, ils avaient sécurisé leurs approvisionnements en minerai de fer en achetant des concessions minières en Moselle annexée, à Hettange-Grande et à Sainte-Marie-aux-Chênes. Ils achètent fin 1887 des terrains sur la commune d'Uckange, alors Uckingen.

Combien de hauts fourneaux l'usine comptait-elle ?

Six. La construction du premier démarre en décembre 1890 et il est mis à feu en 1891 ; quatre sont opérationnels en 1897 et 1898, et les deux derniers sont ajoutés en 1904. L'usine reste dans cette configuration jusque vers 1920. En 1913, juste avant la Première Guerre mondiale, elle emploie 590 personnes et produit 261 700 tonnes de fonte.

Qu'avait-elle de particulier techniquement ?

Elle a été pionnière dans l'abandon du minerai lorrain, dont le phosphore ne pouvait être retiré qu'au moment de la conversion en acier : dès 1965, toute la fonte y est produite à partir de minerais d'importation. Faute de cokerie intégrée, le coke arrivait par le rail à raison de plus d'un train complet par jour, et l'usine fut également pionnière dans l'injection de charbon broyé aux tuyères.

Comment la fonte était-elle livrée ?

En petites gueuses, appelées gueusets, de 13 kilogrammes, à raison de 1 600 à 2 000 tonnes par jour. Chaque haut fourneau était autant que possible dédié à un type de fonte, et le métal était désulfuré en fond de poche par insufflation de carbure de calcium ou de carbonate de sodium, l'ajout de ferrailles ou de ferroalliages permettant de régler la composition exacte.

Comment l'usine a-t-elle décliné ?

Par arrêts successifs. Le haut fourneau U2 est arrêté en 1964-1965 puis démoli, le U3 est arrêté temporairement vers 1966-1967, puis viennent les arrêts du U4 et du U1. En 1985, le U3 est définitivement éteint. L'arrêt définitif de la production de fonte a lieu le 17 décembre 1991, et l'usine d'agglomération reste opérationnelle jusqu'en 1994.

Qu'était l'expérience de 1988 ?

La remise à feu du U4, après douze ans de sommeil, a nécessité son automatisation. Il a été redémarré pour une courte campagne au cours de laquelle fut expérimentée l'utilisation de torches à plasma dans les tuyères : l'Aérospatiale fournit six torches de 1,9 mégawatt chacune, utilisées avec des taux d'injection de charbon pulvérisé de plus de 200 kilogrammes par tonne de fonte.

Comment le site a-t-il été sauvé ?

Par une procédure longue, engagée par la direction régionale des affaires culturelles de Lorraine, et par le travail de l'association MECILOR, fondée en 1991 et regroupant d'anciens cadres et salariés. Le U4 et ses annexes sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 11 janvier 2001, et la communauté d'agglomération du Val de Fensch devient propriétaire du site en juin 2005.
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