Six hauts fourneaux ont été allumés à Uckange entre 1891 et 1904. Cinq ont été démolis. Le sixième, le U4, est resté debout parce que d’anciens salariés se sont battus pour lui dès l’annonce de la fermeture, en 1991.
L’usine sidérurgique d’Uckange, en Moselle, est née de l’annexion. En 1871, le rattachement de la Moselle à l’Empire allemand est à l’origine d’un grand développement de la sidérurgie dans le bassin lorrain, et les grandes firmes s’implantent dans les vallées de la Fensch, de l’Orne et de la Moselle.
Des maîtres de forges sarrois et un minerai mosellan
L’usine est particulièrement liée aux frères Stumm, qui possédaient alors l’usine sidérurgique de Neunkirchen, en Sarre. Après 1870, ils sécurisent leurs approvisionnements en minerai de fer en achetant des concessions minières en Moselle annexée, la mine Charles-Ferdinand à Hettange-Grande et la mine Ida à Sainte-Marie-aux-Chênes.
Le reste suit la logique industrielle de l’époque. Ces maîtres de forges achètent fin 1887 des terrains sur le ban de la commune d’Uckange, alors Uckingen. La construction du premier haut fourneau démarre en décembre 1890, et les mises à feu s’enchaînent : le premier est allumé en 1891, quatre sont opérationnels en 1897 et 1898, les deux derniers sont ajoutés en 1904.
L’usine atteint vite sa taille adulte. Elle reste dans cette configuration de six hauts fourneaux jusque vers 1920, et en 1913, juste avant la Première Guerre mondiale, elle emploie 590 personnes et produit 261 700 tonnes de fonte.
De la batterie originelle de six hauts fourneaux, il ne reste que le U4.
Une usine qui abandonne le minerai lorrain avant les autres
La particularité technique d’Uckange tient à sa matière première. L’usine a été pionnière dans l’abandon du minerai lorrain, dont le phosphore ne pouvait être retiré qu’au moment de la conversion en acier : dès 1965, toute la fonte y est produite à partir de minerais d’importation.
Elle était en revanche handicapée par ce qu’elle n’avait pas. Faute de cokerie intégrée, le coke devait être livré par voie ferroviaire depuis les cokeries de Fürstenhausen et des Houillères de Lorraine, à raison de plus d’un train complet par jour, soit 40 000 à 50 000 tonnes de coke par mois. C’est aussi ce qui l’a poussée à être pionnière dans l’adoption de l’injection de charbon broyé aux tuyères.
La production était variée, ce qui est rare. Dans la mesure du possible, chaque haut fourneau était dédié à un type de fonte. À la sortie, le métal était désulfuré par insufflation de carbure de calcium ou de carbonate de sodium en fond de poche, et l’addition de ferrailles ou de ferroalliages permettait de régler la composition chimique exacte.
La fonte partait en petits formats. Elle était coulée en gueuses de 13 kilogrammes, appelées gueusets, à raison de 1 600 à 2 000 tonnes par jour, et des parcs de matières premières et de gueuses permettaient de gérer la production, le stock représentant environ deux à trois mois de fonctionnement selon les nuances.
| Date | Étape | Ce qu’elle change |
|---|---|---|
| fin 1887 | achat des terrains par les frères Stumm | début du projet industriel à Uckingen |
| décembre 1890 | construction du premier haut fourneau | mise à feu en 1891 |
| 1904 | six hauts fourneaux en service | configuration conservée jusque vers 1920 |
| 1913 | 590 salariés, 261 700 tonnes de fonte | l’usine à son premier sommet |
| 1965 | abandon du minerai lorrain | toute la fonte vient de minerais importés |
| 1976-1977 | reconstruction du U4, modernisation | 90 millions investis dans le plan de rénovation |
| 17 décembre 1991 | arrêt définitif de la production de fonte | l’agglomération tourne jusqu’en 1994 |
Un déclin en six arrêts
La fin ne survient pas d’un coup. Le haut fourneau U2 est arrêté en 1964-1965 puis démoli, le U3 est arrêté temporairement vers 1966-1967, puis viennent successivement les arrêts du U4 et du U1. En 1976, une deuxième chaîne d’agglomération des minerais est mise en service, de 75 mètres carrés comme la première, et les trois hauts fourneaux restants sont modernisés sur la période 1976-1977, pour un total de 90 millions investis.
Le U4 connaît un sort particulier. Rénové entre 1929 et 1931, il est intégralement reconstruit en 1976, mais il ne sera rallumé qu’en 1988. En 1985, le U3 est définitivement éteint ; le U1 produit alors de la fonte d’affinage pour les aciéries de la région tandis que le U4 est spécialisé dans les fontes spéciales de moulage.
Sa dernière campagne fut aussi une expérience. La remise à feu du U4 en 1988, après douze ans de sommeil, nécessita son automatisation. Au cours de cette courte campagne fut expérimentée l’utilisation de torches à plasma dans les tuyères : l’Aérospatiale fournit six torches de 1,9 mégawatt chacune, utilisées avec des taux d’injection de charbon pulvérisé de plus de 200 kilogrammes par tonne de fonte, une performance remarquable à cette époque.
L’arrêt définitif, annoncé au milieu de l’année 1991, a lieu le 17 décembre 1991, en dépit de manifestations sociales importantes. L’usine d’agglomération, idéalement placée pour produire de l’aggloméré à partir de minerai importé, reste opérationnelle jusqu’en 1994.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le U4 apparaît pour ce qu’il est : non pas une tour, mais un système. Autour du haut fourneau proprement dit se lisent les cowpers qui réchauffaient le vent, les plans inclinés et les circuits de chargement, les voies qui apportaient le coke et emportaient la fonte. Un haut fourneau isolé n’a pas de sens, c’est la chaîne qui en avait un.
La vue d’ensemble montre aussi ce qui manque. De la batterie originelle de six hauts fourneaux, alimentée par une usine d’agglomération et envoyant la fonte dans deux machines à couler les gueuses, il ne reste que le U4 et ses installations périphériques. Les emprises des cinq autres se devinent au sol, comme des empreintes.
Elle rend enfin visible le choix qui a été fait. Le U4 et ses annexes sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 11 janvier 2001, après une procédure engagée par la direction régionale des affaires culturelles de Lorraine et portée par l’association MECILOR, fondée en 1991 par d’anciens cadres et salariés. La communauté d’agglomération du Val de Fensch est devenue propriétaire du site en juin 2005, et une mise en lumière permanente, due au plasticien Claude Lévêque, éclaire désormais la structure.
À voir autour
- Le carreau Wendel : 10 000 tonnes par jour et 5 000 mineurs
- La grande forge de Buffon : une usine intégrée dès 1768
- Le moulin Saulnier : une ossature métallique apparente en 1872
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice de l’usine sidérurgique d’Uckange, Wikipédia en français.

