Sur la colline d’Ensérune, dans l’Hérault, un village fortifié a été habité du VIe siècle avant notre ère au Ier siècle après. De son sommet, on découvre l’étang de Montady : asséché au XIIIe siècle, il dessine une immense roue de champs rayonnants autour d’un fossé circulaire.
Deux époques se lisent ainsi d’un seul regard. L’oppidum raconte la Gaule méditerranéenne de l’âge du fer. L’étang raconte l’ingénierie hydraulique médiévale. Et c’est la même colline, faite d’une roche très tendre, qui a rendu les deux possibles.
Un village perché habité pendant sept siècles
La colline domine d’une centaine de mètres les plaines alentour, à environ huit kilomètres à l’ouest de Béziers, sur la commune de Nissan-lez-Enserune. La vue porte sur une partie des régions de Béziers et de Narbonne, jusqu’aux Pyrénées. Une population élisyque, de culture ibéro-languedocienne, l’occupe en permanence, avec un véritable développement urbain à partir de la fin du Ve siècle avant notre ère.
Entre 500 et 300 avant notre ère, les échanges commerciaux se multiplient : c’est la période hellénistique du site. Les Gaulois arrivent vers 218. La fondation de Narbonne par les Romains, en 118 avant notre ère, apporte une certaine prospérité, puis le village s’éteint vers le Ier siècle. Pendant l’âge du fer, Ensérune compte parmi les principaux oppida de la Gaule méditerranéenne.
Trois cents silos creusés dans la roche
La colline est constituée de sables marins littoraux du Miocène, une roche assez tendre pour être creusée à la main. Les habitants y ont aménagé des silos en nombre : on compte pas moins de 300 fosses sur la colline et ses environs, généralement de forme ovoïde.
On les a longtemps crus destinés au seul stockage des céréales, vital pour la survie d’un groupe humain. Les recherches récentes jugent vraisemblable qu’un grand nombre d’entre eux aient servi de réserves d’eau, et la plupart appartiennent à la dernière phase du site, principalement entre le IIe et le Ier siècle avant notre ère.
Un siècle et demi de fouilles
| Période | Travaux |
|---|---|
| 1843-1860 | L’abbé Ginieis, curé de Montady, découvre un cimetière à incinération |
| 1915-1928 | Félix Mouret mène les premières fouilles systématiques |
| 1929-1945 | L’abbé Louis Sigal étudie l’oppidum en profondeur |
| 1935-1936 | Classement des terrains au titre des monuments historiques |
| 1937 | Jules Formigué installe les collections dans la villa du sommet |
| 1946-1958 | Jean Jannoray, qui publie sa thèse sur le site en 1955 |
| Années 1960 | Grand chantier confié à Hubert Gallet de Santerre |
Une nécropole a été découverte à l’ouest du site. Le musée présente une collection de céramiques très riche, qui permet de suivre l’évolution culturelle du village sur plusieurs siècles. Le site et le musée sont aujourd’hui gérés par le Centre des monuments nationaux, et rattachés au réseau européen « Iron Age Europe », créé en 2011.
La roue de Montady, lisible depuis le sommet
Au pied nord de la colline s’étend l’ancien étang de Montady. Une charte de 1247, rédigée en latin, autorise ses quatre copropriétaires à l’assécher. Les travaux sont menés entre 1250 et 1270 : fossés de drainage, puits, aqueduc et un tunnel de 1 364 mètres sous la montagne du Malpas.
- Soixante fossés de drainage convergent vers un fossé circulaire central, le Redondel.
- L’eau repart par un fossé à contre-pente vers l’étang de Capestang, et par une galerie creusée sous la colline d’Ensérune.
- Le tunnel d’évacuation passe à 29,5 mètres sous le col du Malpas, et à 16 mètres sous le tunnel du canal du Midi.
- Depuis 1886, l’étang peut être inondé parcelle par parcelle avec l’eau du canal du Midi, ce qui a notamment servi contre le phylloxéra.
C’est ce réseau qui dessine la roue : les champs et les vignes s’alignent sur les fossés, en étoile autour du cercle central. Au sol, on ne voit que des rangées de vigne. D’en haut, le plan de 1247 réapparaît intact. Il arrive d’ailleurs que l’étang reprenne sa forme d’origine, lors de très fortes pluies comme à la fin d’octobre 2019. La même lecture verticale révèle ailleurs la place ronde de Fourcès, dans le Gers.
Ensérune tient ensemble deux savoir-faire séparés par plus de mille ans : creuser la roche pour garder l’eau, puis creuser la plaine pour s’en débarrasser. Depuis le sommet de l’oppidum, on comprend en quelques secondes pourquoi cette colline a été habitée si longtemps, et pourquoi le paysage qui l’entoure ne ressemble à aucun autre.
À voir autour
- La villa gallo-romaine de Montmaurin : la suite de l’histoire, sous l’Empire romain
- L’abbaye de Saint-Savin : un monastère posé sur un fort antique
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notices de l’oppidum d’Ensérune et de l’étang de Montady, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
