Le pont Flavien, à Saint-Chamas, est célèbre pour ses deux arcs à lions. Un rapport versé à l’État en 2022 dit ce que le visiteur ne voit pas : trois de ces quatre lions ont été taillés au dix-huitième siècle.
Le document est un rapport final d’opération, remis au service régional de l’archéologie en 2022, qui étudie les élévations de l’ouvrage et mène une critique d’authenticité. Son résumé est net : trois lions, deux chapiteaux et trois fragments de corniche ont été remplacés au dix-huitième siècle par un sculpteur nommé. Le résumé ne chiffre pas le total des lions : le chiffre de quatre, dont un seul antique, vient d’une étude locale de 2004 et d’une chronique de 2023, qui concordent avec lui.
Et ce n’est pas tout. Les parapets et les écoinçons sont en grande majorité refaits. L’arc nord, lui, a été reconstruit deux fois, en 1763 puis en 1947. Le rapport tient l’arc sud, qui n’a pas connu de reconstruction d’envergure, et la voûte, surtout à l’extrados, pour les éléments de référence qui permettent de comprendre les méthodes de construction antiques. Il écrit aussi que le pont conserve globalement son aspect antique.
Le pont a été souvent remanié et garde pourtant globalement son aspect antique, écrit l’auteure du rapport. L’arc sud et la voûte en sont les éléments de référence.
Deux inscriptions, une par arc
Sur le commanditaire, en revanche, la pierre parle clairement. Une étude publiée en 1992 dans une revue d’épigraphie à comité de lecture donne la transcription de l’inscription et établit un point que l’on oublie souvent : il y en a deux, une par arc, la seconde ne différant de la première que par la disposition des lignes.
Cette étude date la double inscription du règne d’Auguste, tient Saint-Chamas pour une commune du territoire antique d’Arles, et le donateur pour un notable arlésien. Elle relève que son nom de famille est celtique, et avance l’hypothèse d’une famille indigène intégrée à la fondation de la colonie d’Arles.
Deux pièges de lecture entourent ce nom. Les versions francophone et germanophone de Wikipédia lui donnent un premier nom que la pierre ne porte pas : l’inscription commence par l’initiale L, pour Lucius. Et un site de promenade date le pont des années soixante-dix de notre ère, sous Vespasien, sans doute en confondant le surnom du donateur avec la dynastie flavienne, alors que la même page nomme correctement le personnage deux lignes plus haut.
| Élément | Ce qui est établi | Source |
|---|---|---|
| Datation | règne d’Auguste | étude épigraphique de 1992 |
| Inscriptions | deux, une par arc | même étude |
| Lions | trois sur quatre refaits au dix-huitième siècle | rapport d’opération de 2022 pour les trois, étude locale de 2004 pour le total de quatre |
| Arc nord | rebâti en 1763, puis en 1947 | même rapport |
| Protection | classé par la liste de 1840 | export national, notice PA00081426 |
| Distance entre les arcs | environ 22 mètres | étude de 2004 ; la commune et le rapport de 2022 donnent la même valeur comme longueur du pont |
Le superlatif, et pourquoi nous ne l’écrivons pas
On lit partout que ce serait le seul pont romain au monde à avoir conservé ses arcs. Cette forme absolue est posée sans aucune référence. La seule énonciation attribuable est beaucoup plus prudente : il s’agirait du seul exemple subsistant de pont romain encadré d’arcs de triomphe de la période augustéenne, avec cette réserve explicite que des ouvrages semblables ont probablement existé, puisque des monnaies de la fin du premier siècle avant notre ère en représentent.
La formule mesurée figure sur la version anglophone de Wikipédia, qui la renvoie à un ouvrage universitaire de 1985 sur l’arc de Néron à Rome, que nous n’avons pas pu lire : nous ne l’avons donc pas vérifiée chez son auteur. Un chroniqueur régional a d’ailleurs eu l’honnêteté de refuser l’affirmation, écrivant qu’il se dit, sans qu’il ait pu le vérifier.
Un piège de chiffres à connaître : deux valeurs voisines de douze mètres circulent sans mesurer la même chose. La portée de l’arche, de 12,3 à 12,45 mètres, vient de catalogues d’ouvrages d’art. La prétendue hauteur des arcs monumentaux, environ douze mètres, ne s’appuie, parmi ce que nous avons lu, que sur un blogue, alors qu’un guide de 1996 cité par Wikipédia anglophone, que nous n’avons pas pu lire, parle de sept mètres. En revanche 22 et 25 mètres ne se contredisent pas nécessairement : une étude de 2004 donne vingt-deux mètres entre les arcs, alors que le rapport de 2022 et la commune appellent vingt-deux mètres la longueur du pont, et qu’une base d’ouvrages d’art indique 25,4 mètres de longueur totale.
Sur la fonction des arcs, une hypothèse mérite d’être citée pour ce qu’elle est. Une plaquette de 1989, éditée par une association locale, rapporte l’idée d’Anne Roth-Congès : les arcs auraient pu donner accès au mausolée du donateur. La recension qui en rend compte ajoute aussitôt que c’est une hypothèse que n’a confirmée aucune découverte de tombeau, mais qu’étaieraient les aigles et des lions imposant la patte sur une tête coupée, sans dire lesquels.
Deux ouvrages protégés sur la même rivière, à plus de cinq cents mètres
Vu d’en haut, la composition est inattendue. Deux ouvrages protégés franchissent la même petite rivière à cinq cent quarante mètres l’un de l’autre, distance que nous avons calculée sur les coordonnées de leurs notices. Le pont Flavien, classé par la liste de 1840. Et un viaduc ferroviaire, inscrit le 28 décembre 1984, daté de 1845 à 1847.
La circulation, elle, a quitté le pont romain en deux temps : un pont provisoire dit pont américain après 1944, puis le pont routier actuel en 1955. L’arc nord avait été abattu pendant la guerre, et les sources ne s’accordent ni sur l’engin ni sur l’année : la commune et une étude de 2004 parlent d’un camion américain en 1944, la version anglophone de Wikipédia, qui renvoie à un guide de 1996, d’un char allemand suivi d’un camion en 1945.
Un mot sur l’orientation, parce qu’elle brouille les lectures. La commune et le rapport d’opération parlent d’arc nord et d’arc sud, l’étude épigraphique et les publications anglophones d’arc occidental et oriental. Ce sont les mêmes pierres. De même, le rapport de 2022 voit sans doute dans la Touloubre la frontière antique entre Arles et Aix, tandis que l’étude de 1992 place cette limite à une borne située près de Ventabren.
L’homonymie, elle, est levée. Le mot Flavien rend six notices dans l’export national des immeubles protégés : une seule à Saint-Chamas, les cinq autres dans l’Allier, la Drôme, le Doubs, et le Lot. Et la mention d’une publication au Journal officiel du 18 avril 1914 que porte la notice se retrouve sur 1 679 notices sur 46 761, ce qui suggère une publication collective plutôt qu’une seconde protection ; nous n’avons pas consulté ce numéro du Journal officiel.
Sources : rapport final d’opération sur les élévations du pont Flavien, versé au service régional de l’archéologie de Provence-Alpes-Côte d’Azur en 2022 et déposé en archive ouverte, pour la critique d’authenticité, les lions refaits et les reconstructions de 1763 et 1947, dont seul le résumé publié a pu être lu ; étude de 1992 publiée dans une revue d’épigraphie à comité de lecture, pour la transcription de la double inscription, la datation augustéenne et le rattachement au territoire d’Arles ; recension de 1990 d’une plaquette de 1989 éditée par une association locale, pour l’hypothèse du mausolée et le détail des lions ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, 46 761 notices, pour les protections et la levée d’homonymie ; pages de la commune de Saint-Chamas et étude locale de 2004 pour la distance entre les arcs et la chronologie des déviations. Les catalogues imprimés d’ouvrages d’art romains n’ont pas pu être consultés, non plus que les bases épigraphiques en ligne, injoignables lors de ce travail.

