Le chêne évidé qui cuvelle le puits n° 9 des Fontaines Salées a été abattu au printemps 2238 avant J.-C. Pas en 2238 : au printemps 2238.
Cette précision tient à un détail de conservation. La brochure que le service régional de l’archéologie consacre au site l’explique ainsi : son excellente conservation, même l’écorce subsiste, a permis de dater son abattage du printemps 2238 avant J.-C. par les méthodes conjuguées du carbone 14 et de la dendrochronologie.
Pourquoi l’écorce change tout
Un tronc ancien se date par ses cernes de croissance. Mais si les derniers cernes ont été retirés à l’équarrissage, on ne sait pas combien il en manque, et la date obtenue est une borne, pas une mesure.
Quand l’écorce subsiste, le dernier cerne formé est là, intact. On tient alors l’année exacte de l’abattage. Et comme un cerne se construit en deux temps dans l’année, bois de printemps puis bois d’été, son état d’avancement donne la saison.
C’est ce qui s’est produit ici, dans un sol gorgé d’eau salée qui a empêché le bois de pourrir pendant quarante-trois siècles.
Ce n’est pas le puits qui est daté, c’est l’arbre, et par lui le geste de celui qui l’a coupé.
Une fourchette d’ensemble, et deux méthodes qui concordent
Le puits n° 9 n’est pas isolé. Une publication universitaire parue en 2008 aux Presses universitaires de Franche-Comté, et mise en ligne en 2024 seulement, donne la fourchette de l’ensemble des aménagements : de véritables puits de captage ont été aménagés entre environ 2309 ou 2299 et 2223 avant J.-C., les datations carbone 14 par spectrométrie de masse par accélérateur et les datations dendrochronologiques étant en très bonne concordance.
La brochure du service régional résume de son côté : les chênes qui constituent les cuvelages ont été abattus au 23e siècle avant J.-C. Les deux énoncés disent la même chose à des échelles différentes.
Une précision d’honnêteté s’impose ici : Olivier Weller signe les deux documents. La convergence des méthodes est donc réelle, mais la convergence des sources l’est moins qu’il n’y paraît.
| Donnée | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Abattage du chêne du puits n° 9 | printemps 2238 av. J.-C. | brochure du service régional |
| Fourchette des aménagements | environ 2309 ou 2299 à 2223 av. J.-C. | publication universitaire, 2008 |
| Puits connus | 19, dont 14 visibles | brochure du service régional |
| Chênes évidés étudiés en dendrochronologie | 16, sur 19 cuvelages connus | publication universitaire, 2008 |
| Cuvelage du puits n° 9 | 1,20 m de haut, 0,80 m de diamètre | brochure du service régional |
| Découverte | 1942, sous les fondations romaines | brochure du service régional |
Un désaccord de fond sur ce que faisaient ces gens
La question la plus intéressante du site n’est pas datée, elle est débattue. À quoi servaient ces puits ?
La brochure de 2004 ne pose pas la question : elle écrit que ces sources ont été exploitées depuis le Néolithique final, vers 2300 avant J.-C., pour obtenir du sel par évaporation, et que cela justifie aussi la réoccupation du site à l’époque romaine.
La publication de 2008 en doute fortement. En l’absence totale de sédiments charbonneux autour ou dans ces puits néolithiques, il y a peu de chance que la saumure ait été utilisée pour produire du sel par le feu ou bien des cendres salées. Et elle conclut que la production de sel par le feu n’est finalement démontrée que pour le début de l’âge du Fer.
Autrement dit : on capte une eau salée au Néolithique, on construit pour cela des ouvrages de bois considérables, mais rien ne prouve qu’on en tirait du sel. Ce que ces gens faisaient de cette saumure reste ouvert.
Ce que cela veut dire : deux documents publics, à quatre ans d’écart, décrivent le même site et n’en tirent pas la même histoire. Aucun ne discute l’autre. L’article les rapporte tels quels.
Ce qu’est un puits de captage en bois
Le principe est simple et c’est ce qui le rend remarquable. On creuse jusqu’à la venue d’eau salée, puis on enfonce un tronc évidé qui tient les parois et isole la source salée des eaux de ruissellement. Le cuvelage du puits n° 9 mesure 1,20 mètre de haut pour 0,80 mètre de diamètre.
Abattre un chêne de cette taille au Néolithique final, le tronçonner, puis en façonner le fût, représente un travail collectif considérable pour un ouvrage qui restera enterré. Les deux documents ne décrivent d’ailleurs pas le même outillage : la brochure de 2004 lit dans les traces du bois des outils de pierre, avec des coins et des masses pour dégager la partie morte de ces vieux arbres déjà creux, tandis que la publication de 2008 y voit des lames métalliques, haches de cuivre ou de bronze pour l’abattage et le tronçonnage, et suppose que l’évidement a profité du pourrissement intérieur des plus gros et des plus vieux troncs. Dans les deux lectures, l’ouvrage reste un travail lourd, consenti pour une ressource qui comptait.
C’est d’ailleurs ce qui rend le désaccord sur l’usage si frappant : l’investissement est certain, sa finalité ne l’est pas. Le site a livré ses puits, ses dates et ses techniques, pas ses intentions.
Des troncs partagés entre plusieurs groupes
L’étude des bois a livré un résultat que ni la date ni l’usage ne laissaient prévoir. Certains chênes ont été abattus collectivement avec des haches en cuivre ou en bronze, et différents segments d’un même tronc ont été utilisés par au moins deux groupes différents d’exploitants, caractérisés par des habitudes techniques dissemblables.
La brochure va dans le même sens avec une observation plus simple : les analyses ont révélé que les cuvelages de trois puits avaient été taillés dans un même tronc.
Un arbre abattu en commun, découpé, puis façonné différemment selon qui prend quel morceau : c’est une organisation sociale que l’on lit dans le bois, et qui ne laisse aucune autre trace.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, les Fontaines Salées se présentent comme un site gallo-romain : des thermes, des fondations, un plan régulier dégagé au milieu des prés, au pied de la colline de Vézelay.
Les puits néolithiques, eux, ne se voient pas comme tels. Ils sont sous ce niveau romain, et c’est d’ailleurs ainsi qu’on les a trouvés en 1942 : sous les fondations.
C’est la leçon de stratigraphie que donne ce champ. Ce qui est visible est romain, ce qui est important est deux mille ans plus ancien, et la superposition n’est pas un hasard : les deux époques sont venues chercher la même eau au même endroit.
Le site appartient aujourd’hui à la commune. La notice de protection précise que la propriété, anciennement à l’État, a été transférée par une convention signée le 6 août 2007, le transfert prenant effet au 1er janvier 2008. Les ruines gallo-romaines, elles, sont classées depuis les arrêtés de 1936 et 1942, soit l’année même de la découverte des puits.
Sources : DRAC Bourgogne, service régional de l’archéologie, Les Fontaines-Salées, mémoires de sel, Saint-Père (Yonne), collection Archéologie en Bourgogne n° 1, textes de L. Guyard, P. Tollard et O. Weller ; V. Bernard, P. Pétrequin et O. Weller, Captages en bois à la fin du Néolithique, les Fontaines Salées à Saint-Père-sous-Vézelay, dans O. Weller, A. Dufraisse et P. Pétrequin (dir.), Sel, eau, forêt. D’hier à aujourd’hui, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, collection Les Cahiers de la MSHE Ledoux, 2008, p. 299-335, édition électronique OpenEdition Books mise en ligne le 29 mars 2024 ; notice Mérimée PA00113688.

