Cent tonnes de masse frappante, cinq mètres de course, cinquante-trois ans de service. Le marteau-pilon du Creusot a été arrêté en 1930 et il est aujourd’hui sur une place.
Les chiffres viennent de la plaque posée en 1981 par l’American Society of Mechanical Engineers, qui a classé l’engin parmi ses jalons historiques du génie mécanique. Son texte français est explicite : une puissance de 100 tonnes et une course de 5 mètres lui ont permis de traiter des arbres de fer et d’acier, des tiges de pistons et d’autres pièces forgées pendant 53 ans, jusqu’à retrait de service en 1930. La version anglaise du même texte écrit pourtant 54 ans, ce qui correspond au compte de 1876 à 1930 : la plaque bilingue se contredit d’une langue à l’autre, et c’est le chiffre français qui est repris ici.
Ce qu’il fallait sous un pilon de cent tonnes
La partie invisible de l’ouvrage est la plus parlante. Le même dossier décrit des fondations consistant en une solide maçonnerie reposant sur une couche de roche onze mètres sous terre. Au-dessus se trouvait une assise en bois de chêne épaisse d’un mètre, qui supportait les 750 tonnes de l’enclume, composée de six couches de fonte.
Sept cent cinquante tonnes d’enclume pour cent tonnes de masse frappante : le rapport dit l’essentiel du métier. Toute l’énergie du coup doit être rendue à la pièce, pas absorbée par le sol. D’où la roche, d’où le chêne qui amortit sans céder.
Au-dessus, le cylindre à vapeur, en fait un assemblage de deux cylindres, faisait six mètres de haut sur un diamètre intérieur de 1,90 mètre.
Un bâtiment entier bâti autour d’un seul geste, répété pendant cinquante-trois ans.
Une série, pas une pièce unique
La notice d’inventaire du patrimoine, qui décrit la grosse forge dite Atelier des Presses et Pilons, replace l’engin dans une progression. Progressivement les ateliers s’étendent vers le sud : marteau-pilon de 100 tonnes en 1876, deux autres de 15 et 20 tonnes en 1878, un de 40 tonnes en 1884, et enfin trois presses à forger de 1 200 à 3 000 tonnes de 1889 à 1895.
La suite de cette liste contient sa propre fin. À partir de 1910, les ateliers sont équipés de nouvelles presses, tandis qu’en 1930 le marteau-pilon de 100 tonnes est arrêté.
Ce n’est donc pas l’usure qui l’a retiré du service, c’est un changement de technique : la presse, qui écrase lentement, a remplacé le marteau, qui frappe. Le dossier américain note d’ailleurs que de 1843 à 1867, la compagnie Schneider avait construit 110 marteaux-pilons à vapeur, dont 26 pour son propre usage.
| Donnée | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Puissance de frappe | 100 tonnes, 80 à 100 dans le texte du dossier | plaque de l’ASME |
| Course | 5 mètres | plaque de l’ASME |
| Durée de service | 53 ans jusqu’en 1930 en français, 54 ans en anglais | plaque de l’ASME |
| Installation | 1876 | notice d’inventaire du patrimoine |
| Enclume | 750 tonnes, six couches de fonte | dossier de l’ASME |
| Profondeur des fondations | roche à 11 m sous terre | dossier de l’ASME |
| Cylindre à vapeur | 6 m de haut, 1,90 m de diamètre intérieur | dossier de l’ASME |
| Cheminée de la forge | 70 m, tôle rivetée | notice d’inventaire du patrimoine |
Deux dates dans le même dossier
Un point mérite d’être signalé plutôt que lissé. La plaque reproduite dans le dossier de l’ASME porte en tête Marteau-pilon à vapeur du Creusot 1876, et le texte anglais du dossier parle de la construction de ce grand marteau en 1876.
Mais sa version française écrit : depuis 1861, Fritz, le marteau-pilon à vapeur de 45 000 kilogrammes des usines Krupp d’Essen, en Allemagne, avait éclipsé tous les autres par sa taille et sa puissance. En 1877, cette distinction revint de droit à la France.
Le même document donne donc 1876 pour la construction et 1877 pour le basculement du record. Les deux dates ne désignent pas la même chose, et il n’y a pas lieu d’en choisir une.
Ce que forge un marteau de cent tonnes
La plaque énumère les pièces traitées : des arbres de fer et d’acier, des tiges de pistons et d’autres pièces forgées. Ce vocabulaire désigne les très grosses pièces de machine, celles qu’aucun atelier ordinaire ne peut produire.
Un arbre de transmission de navire se forge à partir d’un seul lingot, et c’est la masse de ce lingot qui commande la taille de la machine. Le dossier de l’ASME donne l’ordre de grandeur : quatre grues fixes à vapeur et quatre fours alimentaient le pilon du Creusot en lingots de fer et d’acier, et plus les pièces à forger grossissaient, plus les marteaux devaient grossir. C’est la raison d’être d’un engin de cent tonnes.
C’est aussi pourquoi un tel outil ne se déplace pas et ne se remplace pas : il faut reconstruire le bâtiment, les fondations et la chaîne de vapeur autour. Un marteau-pilon de cette taille engage une usine pour des décennies : celui du Creusot a frappé de 1876 jusqu’à son arrêt en 1930.
Le rival américain, et la fin d’une catégorie
La suprématie n’a pas duré. Le marteau resta le premier de sa catégorie jusqu’à l’achat des droits de brevet de la compagnie Schneider par la compagnie métallurgique américaine de Bethlehem, qui, en 1891, construisit un marteau-pilon au plan presque identique mais d’une capacité de frappe de 125 tonnes.
La comparaison des deux destins est instructive. Bethlehem a démoli son marteau en 1902, tandis que celui du Creusot est resté en service jusqu’en 1930. Le plus puissant n’a pas été le plus durable.
La forge elle-même a beaucoup perdu. La notice d’inventaire précise que seule la première halle des marteaux-pilons, antérieure à 1876, subsiste. Elle signale aussi une cheminée en tôle rivetée de 70 mètres, deuxième du genre après celle construite vers 1869-1870 pour le service des hauts fourneaux, aujourd’hui détruite, et la décrit comme le dernier exemple connu en France de ce type de construction.
Deux échelles, une seule protection : le pilon est sur une place depuis 1969, sans protection française au titre des monuments historiques, sa distinction de 1981 étant américaine. C’est une maquette du marteau-pilon de 100 tonnes, conservée au Creusot, qui a été inscrite au titre objet le 22 novembre 2021.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Le Creusot ne ressemble pas à une ville née d’un relief ou d’un carrefour. C’est une ville bâtie autour d’usines, dont le plan suit les ateliers plutôt que l’inverse.
Le pilon, lui, n’est plus dans ce paysage industriel : il a été démonté en 1969 et reconstruit sur une place publique, privé de sa source vitale de vapeur. Un objet de production devenu monument, posé au milieu du tissu urbain.
La ville n’a d’ailleurs pas gardé que lui. La notice d’inventaire rappelle que la grosse forge s’étendait vers le sud au fil des machines, et que ce qui subsiste de ce bâti tient aujourd’hui dans une seule halle, la plus ancienne.
C’est un déplacement que connaissent beaucoup de pièces lourdes du patrimoine industriel, comme à la grande forge de Buffon ou au carreau Wendel : la machine survit, l’atelier disparaît, et la ville garde l’objet sans le geste.
Sources : notice Mérimée IA71000162, grosse forge dite Atelier des Presses et Pilons, Inventaire général du patrimoine culturel ; American Society of Mechanical Engineers, dossier The Creusot Steam Hammer, An International Historic Mechanical Engineering Landmark, cérémonie du 16 septembre 1981, texte bilingue ; notice Palissy PM71002239 pour la maquette.

