Treize ans de candidature et une lettre de novembre 2024 : la France renonce à présenter à l’UNESCO le bocage du Charolais-Brionnais

Le damier de prés cernés de haies du bocage du Charolais-Brionnais
Le bocage du Charolais-Brionnais : un damier de prés cernés de haies, et un clocher au milieu. Photo : Anthony Baratier, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le bocage d’élevage du Charolais-Brionnais, en Saône-et-Loire, a été candidat au patrimoine mondial pendant treize ans. Le dossier n’a jamais été déposé auprès de l’UNESCO.

En vidéo : comment la candidature du bocage charolais à l'UNESCO s'est arrêtée avant le dépôt

Ce n’est pas un détail de procédure, c’est toute l’histoire. La candidature s’est arrêtée à l’étape qui précède le dépôt, et c’est la France, non l’UNESCO, qui a décidé de ne pas la présenter.

Beaucoup de pages locales présentent encore ce territoire comme candidat. Nous avons regardé où en était exactement le dossier, et voici les quatre états qu’il faut distinguer.

Inscrit sur la liste indicative, jamais déposé, jamais examiné, jamais inscrit.

Quatre états, un seul atteint

  • Liste indicative française : atteinte en 2018. Le syndicat porteur, sur son site, rattache l’inscription du bien à septembre 2018 ; la fiche de la liste indicative porte une soumission au 12 mars 2018, d’après les extraits que nous avons pu lire, le site de l’UNESCO ayant refusé notre robot. Nous ne tranchons pas.
  • Dossier déposé auprès de l’UNESCO : non. Les documents parlent d’une analyse préliminaire demandée avant la présentation par la France.
  • Examen par le Comité du patrimoine mondial : non.
  • Inscription : non.

L’analyse préliminaire est une étape documentaire : le syndicat porteur la décrit comme réalisée sur la base d’une étude de documents. Le conseil international des monuments et des sites, organisme consultatif, y examine un dossier sur pièces, avant tout dépôt.

Le rapport issu de cette analyse a été transmis au syndicat le 8 octobre 2024. Il conclut, selon la citation qu’en donne le rapport d’activité du syndicat, que le bien proposé pour inscription semble avoir un potentiel limité pour une inscription sur la liste du patrimoine mondial.

La lettre de novembre 2024

Un courrier du directeur général des patrimoines et de l’architecture, daté de novembre 2024, écrit que le comité français a pris avis de ne pas poursuivre la démarche de proposition d’inscription sur la liste du patrimoine mondial.

Cette phrase est citée par deux documents distincts : le rapport d’activité 2024 du syndicat porteur, et un article d’une chaîne régionale du 5 décembre 2024. Les deux transcrivent la formule avec une légère différence, et nous ne savons pas laquelle reproduit exactement la lettre.

Une troisième pièce existe, un communiqué de la présidente de la région, également daté du 5 décembre 2024, qui parle d’un rejet émanant de la direction générale des patrimoines et de l’architecture et le juge regrettable. Elle ne cite pas le courrier, mais elle atteste la même décision, prise par le même service.

Trois publications, une seule décision : ces trois pièces émanent d’organismes différents, mais elles reposent toutes sur la même décision administrative, et deux d’entre elles sur le même courrier. Nous ne les comptons donc pas pour trois confirmations indépendantes. Nous n’avons trouvé aucune publication du ministère lui-même sur ce point.

Ce que le mot rejet ne dit pas bien

Les formules employées dans la presse et dans les communiqués méritent d’être pesées, parce qu’elles ne désignent pas le même acte. Une chaîne régionale écrit que l’organisme consultatif a retoqué la candidature. Un communiqué parle d’un rejet émanant d’une direction du ministère. Le rapport du syndicat, lui, distingue l’avis de l’organisme et la décision du comité français.

La lecture qui résiste à l’examen est celle-là : l’organisme consultatif a rendu un avis au terme d’une analyse sur pièces, et le comité français a décidé de ne pas poursuivre. Écrire que l’UNESCO a rejeté le bocage serait doublement inexact, puisque l’UNESCO n’a jamais été saisie.

Le président du syndicat porteur a formulé un grief, que nous rapportons comme le sien et non comme un constat : selon lui, les experts ne sont jamais venus sur le terrain et n’ont rédigé leur avis que sur papier. La procédure d’analyse préliminaire est documentaire par nature, ce qui rend ce grief compatible avec elle. Nous n’avons pas lu les motifs détaillés de l’avis, et nous n’en inventerons aucun.

DateÉtapeSource
fin 2011décision d’engager la candidature, à l’unanimitépropos du vice-président du pays, presse institutionnelle de 2016
2018inscription sur la liste indicative française12 mars selon la fiche de la liste indicative, septembre selon le syndicat porteur
avril 2019valeur universelle exceptionnelle validéesyndicat porteur
septembre 2020périmètre et zone tampon validéssyndicat porteur
2023engagement dans la procédure d’analyse préliminairerapport d’activité du syndicat
décembre 2023 et mars 2024compléments demandésmême source
8 octobre 2024transmission du rapport d’analyse préliminairemême source
novembre 2024courrier du directeur général des patrimoinessyndicat et chaîne régionale
10 décembre 2024délibération du comité syndicalintitulé seul, texte non lu
La plupart de ces étapes ne sont établies que par le porteur du projet lui-même.

Deux jeux de chiffres pour un même périmètre

Le syndicat porteur annonce un bien de vingt-neuf mille hectares sur trente-deux communes, avec une zone tampon de soixante-huit mille huit cents hectares.

Un avis rendu en juillet 2023 par l’inspection générale de l’environnement et du développement durable, à propos de la modification d’un schéma de cohérence territoriale, donne d’autres valeurs : vingt-huit mille cent quarante hectares pour le bien, trente-deux communes dont douze en totalité, et soixante-sept mille quatre-vingt-neuf hectares de zone tampon sur trente-six communes. Nous avons fait l’addition : le total de quatre-vingt-quinze mille deux cent vingt-neuf hectares qu’il annonce est juste.

L’écart est probablement un arrondi, mais nous ne l’avons pas établi, et nous ne tranchons pas. C’est aussi pourquoi aucun de ces chiffres ne figure dans notre titre.

Un bocage vivant, et c’est peut-être le problème

La candidature visait la catégorie des paysages culturels vivants, selon le communiqué de la présidente de la région, et elle était bâtie sur deux critères affichés par le syndicat porteur : le témoignage exceptionnel sur une tradition culturelle, et l’exemple éminent d’utilisation traditionnelle du territoire. L’étude comparative portait, selon le porteur, sur vingt sites, dont treize paysages culturels et sept paysages de bocage.

La directrice du syndicat a déclaré en 2025 que les experts avaient eu du mal à prendre en compte et à comprendre les paysages culturels évolutifs vivants. C’est son interprétation, et non celle de l’organisme consultatif, dont nous n’avons pas lu les motifs.

Ce que l’on peut dire sans rien inventer, c’est que l’objet proposé n’était pas un monument mais un maillage de haies encore exploité, c’est-à-dire un paysage que son usage même continue de modifier. C’est ce genre de bien que désigne la catégorie des paysages culturels vivants, celle dont relevait la candidature. Nous n’avons pas pu lire nous-mêmes le texte qui définit cette catégorie, le site de l’UNESCO ayant refusé notre robot.

Ce qui est protégé, et ce qui ne peut pas l’être par ce canal

Nous avons interrogé nous-mêmes, le 30 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Les communes du pays y figurent, et plutôt bien : sept notices à Charolles, sept à Paray-le-Monial, sept à Marcigny, quatre à Semur-en-Brionnais, deux à Iguerande, deux à Anzy-le-Duc.

Une recherche libre sur le nom du Charolais n’y rend que deux notices, dont une seule en Saône-et-Loire : un donjon classé le 4 septembre 2006, dont la notice le décrit comme un monument emblématique de l’architecture militaire médiévale du Charolais.

Aucune notice de cet export ne désigne le bocage lui-même, et c’est logique : cet export ne contient que des protections d’immeubles. Un maillage de haies, une race bovine ou un paysage n’y ont pas leur place. L’absence que nous constatons est une absence dans ces 46 761 notices, rien de plus.

C’est précisément ce qui donne son sens à la candidature abandonnée : le pays dispose de protections pour ses églises romanes et ses châteaux, et d’aucune, par ce canal, pour ce qui faisait l’objet du dossier.

Vu d’en haut, le Charolais-Brionnais est un damier de prés cernés de haies, sans grandes cultures, avec des bêtes blanches dedans et des clochers romans aux carrefours. Treize ans de dossier n’ont pas suffi à en faire un bien inscrit, et le dossier n’est même pas allé jusqu’à être déposé.

Sources : rapport d’activité 2024 du syndicat mixte porteur du pays Charolais-Brionnais, page consacrée à la candidature au patrimoine mondial, pour la chronologie, la citation du rapport d’analyse préliminaire et celle du courrier de novembre 2024 ; article d’une chaîne régionale du 5 décembre 2024, qui cite le même courrier et rapporte les propos du président du syndicat ; communiqué de la présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté du 5 décembre 2024 ; avis de l’inspection générale de l’environnement et du développement durable du 20 juillet 2023 sur la modification d’un schéma de cohérence territoriale, pour les superficies et le nombre de communes ; article de presse institutionnelle de juillet 2016 pour la décision de 2011 ; entretien de la directrice du syndicat en 2025 pour la validité de cinq ans, propos rapporté ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 30 octobre 2026. Le texte du courrier, celui du rapport d’analyse préliminaire, la fiche de la liste indicative et la délibération du comité syndical n’ont pas été lus.

Questions fréquentes

Le bocage a-t-il été rejeté par l'UNESCO ?

Non, et la formule est à éviter. Le dossier n'a jamais été déposé auprès de l'UNESCO, et le Comité du patrimoine mondial ne l'a jamais examiné. Il s'est arrêté à l'étape de l'analyse préliminaire, qui précède le dépôt. Un rapport du conseil international des monuments et des sites, transmis en octobre 2024, a jugé que le bien semblait avoir un potentiel limité pour une inscription, et le comité français a ensuite décidé de ne pas poursuivre la démarche.

Qui a mis fin à la candidature ?

Selon un courrier du directeur général des patrimoines et de l'architecture, daté de novembre 2024 et cité à la fois par le syndicat porteur et par une chaîne régionale, c'est le comité français qui a pris avis de ne pas poursuivre la démarche de proposition d'inscription. L'organisme consultatif international a rendu un avis ; la décision, elle, est française. Nous n'avons pas trouvé de publication du ministère lui-même sur ce point.

Depuis quand ce dossier existait-il ?

Le vice-président du pays indiquait en 2016 que la décision d'engager la candidature avait été validée fin 2011, à l'unanimité des élus d'un syndicat mixte représentant alors 128 communes et 90 000 habitants : ces chiffres sont ceux du porteur. Le territoire était labellisé pays d'art et d'histoire depuis 2007. La valeur universelle exceptionnelle a été validée par le comité national en avril 2019, et le périmètre en septembre 2020. Treize ans séparent la décision de 2011 de la lettre de novembre 2024.

Quelle était la superficie proposée ?

Les chiffres divergent selon la source. Le syndicat porteur annonce un bien de 29 000 hectares sur 32 communes et une zone tampon de 68 800 hectares. Un avis rendu par l'inspection générale de l'environnement et du développement durable en juillet 2023 donne 28 140 hectares pour le bien, 32 communes dont 12 en totalité, et 67 089 hectares de zone tampon sur 36 communes, soit 95 229 hectares au total. Notre propre addition confirme ce dernier total. Nous ne tranchons pas entre les deux jeux de chiffres.

Une nouvelle candidature est-elle possible ?

La directrice du syndicat porteur a déclaré en 2025 que le rapport de l'organisme consultatif est valable cinq ans et qu'on ne peut donc pas se représenter pendant ce délai. C'est son propos, et nous n'avons lu aucun texte de l'UNESCO ni du ministère qui fixe cette durée. Le président du syndicat a par ailleurs évoqué d'autres pistes de reconnaissance internationale.
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