Pendant trois siècles, la plus grande église d’Occident ne se trouvait ni à Rome, ni à Paris, mais en Bourgogne. L’abbatiale de Cluny mesurait 187 mètres de long, et elle a gardé ce record jusqu’à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome, en 1506. Il en reste aujourd’hui 8 %.
L’abbaye bénédictine de Cluny, en Saône-et-Loire, a été fondée le 11 septembre 910, ou 909 selon les sources, par le duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne Guillaume Ier le Pieux. Symbole du renouveau monastique médiéval, elle fut un foyer de réforme de la règle bénédictine et un centre intellectuel de premier plan.
Une fondation née d’une crise
Vers 900, la France est encore dirigée par la dynastie carolingienne, mais l’autorité royale s’est fortement affaiblie sous la pression des attaques vikings, sarrasines et bientôt magyares. Les princes territoriaux et les seigneurs ont pris en grande part leur indépendance, et l’effacement du pouvoir royal est particulièrement prononcé au sud, le roi ne se rendant au sud de la Loire qu’en de très rares occasions.
Dans le Mâconnais, où se trouve Cluny, les seigneurs châtelains et immunistes, c’est-à-dire soumis à aucune autorité extérieure, contestent le pouvoir et choisissent les prélats. L’Église est prise dans le système féodal, et le clergé régulier est particulièrement touché : de nombreux monastères sont victimes des raids scandinaves et de l’accaparement par les aristocrates.
La crise est aussi morale. La règle de Benoît de Nursie, écrite au VIe siècle, prévoit que les moines partagent leur temps entre la prière, la lecture et le travail manuel. Au début du IXe siècle, Benoît d’Aniane tente de la diffuser dans tout l’Empire carolingien, mais le travail manuel est délaissé aux convers au profit de la prière, et les laïcs nomment des abbés qui leur sont fidèles pour contrôler les domaines fonciers.
L’abbatiale de Maïeul est décrite comme une bergerie étroite et vétuste dans la Vie de saint Hugues, vers 1115.
Cluny III, un chantier de cent quarante ans
La construction de la troisième abbatiale, connue sous le nom de Cluny III, débute vers 1080 sous l’abbatiat de Hugues de Semur. Trois facteurs l’expliquent : l’expansion de l’ordre, le nombre sans cesse croissant de moines participant aux offices, et les chantiers imposants ouverts dans toutes les abbayes rivales, voire dans de simples prieurés.
Les étapes sont documentées. En 1088 a lieu la pose symbolique de la première pierre. En 1095, le pape Urbain II consacre deux pierres d’autel et trois chapelles au milieu du chantier. La nef est fermée et consacrée en 1130, mais l’édifice est loin d’être achevé : le bras nord du transept, les tours et l’avant-nef sont au mieux commencés. Interrompu dans la seconde moitié du XIIe siècle, le chantier reprend au début du XIIIe et l’immense avant-nef, de style gothique, est achevée en 1220 par l’abbé Rolland Ier de Hainaut.
Le plan adopte la forme d’une croix archiépiscopale, c’est-à-dire avec deux transepts. Le grand transept, dont un bras subsiste aux trois quarts, est à lui seul long comme une petite cathédrale, et il portait trois clochers : celui de l’Eau bénite au sud, celui des Bisans au nord, et le clocher du Chœur, le plus imposant de tout l’édifice, sur la croisée centrale. Plus loin vers l’est, un petit transept dit matutinal était surmonté de la tour des lampes.
| Date | Étape | Ce qu’il en reste |
|---|---|---|
| 11 septembre 910 | fondation par Guillaume Ier le Pieux | un ordre qui essaimera dans tout l’Occident |
| vers 1080 | début de Cluny III sous Hugues de Semur | un chantier justifié par l’affluence des moines |
| 1130 | consécration de la nef | l’avant-nef n’est achevée qu’en 1220 |
| 1220 | abbatiale terminée, 187 m de long | le plus grand édifice religieux d’Occident |
| juillet 1798 | début de la démolition | une rue est ouverte à travers la nef |
| 1813 | fin de l’exploitation comme carrière | 8 % de l’édifice initial subsiste |
Ce que la Révolution a décidé, et ce qu’elle n’a pas décidé
La chronologie mérite d’être précise, parce qu’elle distingue les décisions politiques de la destruction matérielle. Un décret de l’Assemblée constituante du 28 octobre 1789 permet le retour des religieux dans leurs familles. Celui du 2 novembre met les biens ecclésiastiques à la disposition de l’État, à charge pour lui de les entretenir. Le 13 février 1790, un nouveau décret supprime les congrégations et les ordres.
En 1791, les moines doivent quitter l’abbaye, où la messe est célébrée pour la dernière fois le 25 octobre. Certains seront emprisonnés et déportés. Les bâtiments sont ensuite laissés sans entretien et vidés de leur contenu, les cloches décrochées en 1793.
La destruction vient après, et par le marché. Des habitants souhaitaient la conversion de l’abbatiale en église paroissiale et des autres bâtiments en fabrique, mais ils ne sont pas entendus. Les ventes commencent en 1797 et se poursuivent jusqu’en avril 1798. L’abbatiale est achetée par une bande noire de Mâcon pour 2,14 millions de francs en assignats, ce qui, compte tenu de l’inflation, équivaut à 50 000 francs de 1790. Sa démolition commence en juillet 1798.
Une rue percée pour rendre la destruction irréversible
En août 1800, l’abbatiale est visitée par Alexandre Lenoir, qui se préoccupe du sort du mausolée du cardinal de Bouillon, abbé de Cluny sous Louis XIV. Il est frappé par l’ampleur et la singularité de l’édifice, mais il est trop tard.
Le contrat des démolisseurs est renouvelé en juin 1801, et leur méthode est explicite : pour rendre la démolition irréversible, ils commencent par ouvrir une rue à travers la nef. Le 8 mai 1810, la façade et le grand portail sont dynamités. L’abbaye sert ensuite de carrière de pierres jusqu’en 1813 pour bâtir les maisons du bourg.
Le bilan est celui que l’on mesure aujourd’hui : il ne reste plus que 8 % de l’édifice initial. On voit le clocher de l’Eau bénite qui coiffe le croisillon sud du grand transept, les restes des tours des Barabans qui encadraient le portail, et les parties basses de l’avant-nef. Le reste est dans les murs du village.
Le site n’est pas resté vide pour autant. Dans les années 1860, à l’initiative du ministre de l’Instruction publique Victor Duruy, Cluny est dotée d’une école normale spéciale installée dans les bâtiments de l’ancienne abbaye, dont la première rentrée a lieu le 1er novembre 1866. Les lieux abritent aujourd’hui un campus de l’École nationale supérieure d’arts et métiers, qui y forme des ingénieurs.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Cluny est un cas d’école : on voit d’abord ce qui n’est plus là. Le bourg s’est installé dans l’emprise de l’abbatiale disparue, et le tracé des rues suit encore la percée ouverte par les démolisseurs à travers la nef. Le clocher de l’Eau bénite se dresse au milieu de ce tissu urbain, apparemment isolé, alors qu’il n’est que le bras sud d’un transept.
La vue aérienne permet aussi de restituer l’échelle. Les 187 mètres de l’abbatiale correspondent à la longueur d’un bon tiers du village actuel, et le seul grand transept conservé partiellement équivaut à une petite cathédrale. Une fois ces proportions en tête, les bâtiments monastiques subsistants, dont le farinier et les bâtiments abbatiaux, cessent de paraître démesurés.
C’est ce travail de restitution que l’archéologue américain Kenneth John Conant a mené à partir de 1926, en reprenant dès 1927 les fouilles engagées avant la Première Guerre mondiale par l’architecte Edmond Malo. Pour comparaison, l’abbaye de Fontenay, devenue papeterie, a survécu presque entière parce qu’elle avait trouvé un usage industriel.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de l’abbaye de Cluny, Wikipédia en français ; travaux de Kenneth John Conant.
