Le 22 juillet 1971, dans une grotte perchée au-dessus des gorges du Verdouble, l’équipe d’Henry et Marie-Antoinette de Lumley dégage une face et un front humains pris dans les sédiments. Le fossile reçoit un numéro d’inventaire, Arago 21, et un surnom qui va faire le tour du monde : l’homme de Tautavel.
Selon la notice du musée d’Archéologie nationale, ce crâne a plus de 450 000 ans. Pendant des décennies, il a incarné l’ancienneté de l’humanité sur le territoire français. Pourtant, la Caune de l’Arago, la grotte des Pyrénées-Orientales qui l’a livré, n’avait pas dit son dernier mot : fin juillet 2015, de jeunes fouilleurs bénévoles y ont mis au jour une simple dent humaine datée d’environ 560 000 ans. Elle est plus vieille d’environ 100 000 ans que le célèbre crâne.
Une grotte de guetteurs au-dessus du Verdouble
La Caune de l’Arago s’ouvre dans une falaise calcaire de la commune de Tautavel, dans l’arrière-pays de Perpignan. Le ministère de la Culture la décrit comme l’une des plus grandes cavités karstiques du sud des Corbières. Elle domine aujourd’hui la vallée d’environ 80 mètres. D’après l’article encyclopédique consacré au site, ce surplomb était inférieur à 60 mètres à l’époque de l’homme de Tautavel, la rivière ayant depuis creusé son lit.
La grotte, longue d’une trentaine de mètres, contient un remplissage d’environ 16 mètres d’épaisseur, accumulé couche après couche. Les datations publiées par le ministère situent la base de ces dépôts vers 690 000 ans et leur sommet vers 95 000 ans, soit près de 600 000 ans d’archives sédimentaires empilées dans un seul abri.
Pour des chasseurs, l’emplacement offrait trois avantages décrits par les chercheurs :
- une vue dégagée sur la plaine, qui permettait de surveiller les déplacements du gibier ;
- le Verdouble en contrebas, où les animaux venaient boire ;
- un passage près de l’ancienne entrée donnant accès au plateau, un second terrain de chasse situé au-dessus de la grotte.
Arago 21, une face écrasée devenue l’homme de Tautavel
Le fossile de 1971 ne ressemble pas à un crâne complet. Il s’agit d’une face et d’un os frontal, déformés par le poids des sédiments. Un pariétal droit, catalogué Arago 47, a été retrouvé en 1979 et associé au même ensemble. Les descriptions publiées attribuent ces restes à un individu masculin d’une vingtaine d’années, d’une taille estimée à environ 1,65 mètre. La reconstitution du crâne exposée au musée combine plusieurs pièces, dont la mandibule Arago 13.
Avant ce crâne, la grotte avait déjà livré d’autres restes humains : une dent de lait dès 1964, première pièce de la série, puis deux mandibules en 1969 et 1970, cataloguées Arago 2 et Arago 13. D’après le dossier du ministère de la Culture consacré aux fossiles humains du site, le site compte 151 restes humains, répartis sur 16 niveaux datés entre 580 000 et 300 000 ans. Ils appartiennent à un minimum de 20 individus, chacun représenté par au moins un os ou une dent.
Le ministère signale aussi une récolte exceptionnelle en 2013 : 15 restes humains nouveaux, trouvés dans un seul sol daté de 450 000 ans, concentrés sur un demi-mètre carré.
Une incisive de 560 000 ans trouvée en 2015
La découverte qui a relégué le crâne au second rang date de l’été 2015, lors de la 51e campagne de fouilles. D’après l’Institut de paléontologie humaine, il s’agit d’une incisive centrale inférieure d’adulte, cataloguée Arago 149, datée d’environ 560 000 ans. L’institut la présente comme le plus ancien reste humain jamais découvert en France, et souligne qu’elle repousse de 100 000 ans l’ancienneté du plus vieux reste humain connu dans le pays.
La presse de l’époque a relayé l’annonce avec des variantes. Certains articles parlaient d’une dent de lait d’enfant, d’autres d’une dent d’adulte, et l’article encyclopédique sur l’homme de Tautavel retient un âge de 550 000 ans. Une autre dent, une dent de lait cataloguée Arago 151, a été mise au jour en 2018 dans des niveaux eux aussi très anciens.
Le crâne le plus célèbre de France n’est donc pas le plus vieux fossile humain de sa propre grotte. Il reste en revanche la pièce la plus parlante : une dent isolée renseigne sur l’âge d’une présence humaine, une face permet de discuter de l’anatomie et de la place de ces populations dans l’évolution.
Le crâne le plus célèbre de France n’est donc pas le plus vieux fossile humain de sa propre grotte.
Chevaux, mouflons et rhinocéros : ce que chassaient ces humains
Les couches de la Caune de l’Arago contiennent une faune d’une grande diversité. L’article encyclopédique consacré au site évoque 122 espèces différentes identifiées. Les grands herbivores dominent les restes de repas : chevaux, bisons, cerfs, rennes, boeufs musqués, mouflons, tahrs et rhinocéros, sans compter des carnivores comme le loup ou l’ours.
Deux niveaux illustrent la spécialisation des chasseurs. Dans le sol G, daté d’environ 450 000 ans par le ministère de la Culture, plus de 200 chevaux ont été décomptés. Dans le sol F, vers 440 000 ans, c’est le mouflon qui domine, avec lui aussi plus de 200 individus. Le climat y était froid et sec, avec des vents violents. On est loin de la légende de la chasse aux chevaux de la roche de Solutré, où la mise en scène d’animaux précipités d’une falaise relève du roman plus que des fouilles.
L’occupation de la grotte n’avait rien de permanent. Les chercheurs distinguent plusieurs types de séjours dans la cinquantaine de sols d’occupation identifiés :
- des campements de longue durée, d’un an ou plus ;
- des camps saisonniers de deux à six mois ;
- de courtes haltes de chasse, d’une à quatre semaines ;
- et quelques bivouacs de passage.
Les fouilles ont aussi relevé des stries et des fractures d’origine humaine sur certains os humains, notamment sur une mandibule, des fémurs et des tibias. Le ministère décrit ces traces comme peu nombreuses et peu marquées. Elles sont parfois interprétées comme du cannibalisme, mais des carnivores sont aussi intervenus sur les mêmes restes.
Soixante ans de fouilles et un musée au pied de la falaise
Les fouilles systématiques ont commencé en avril 1964. Les premières campagnes duraient deux semaines, puis un mois à partir de 1967, trois mois à partir de 1979 et cinq mois depuis 1992, selon l’historique du site. La grotte est classée monument historique depuis avril 1965. Chaque objet est repéré dans un carroyage d’un mètre carré avant d’être prélevé, car la fouille détruit ce qu’elle étudie.
Le volume de matériel est considérable. En 2015, au moment de l’annonce de la dent, la presse évoquait quelque 600 000 objets sortis de la grotte depuis plus d’un demi-siècle : outils de pierre taillée, ossements d’animaux, restes humains.
Pour présenter ces trouvailles, Henry de Lumley a porté la création d’un musée dans le village. Ouvert à titre provisoire en juillet 1978, il a été inauguré le 11 juillet 1979. Agrandi en 1992, il abrite aujourd’hui le Centre européen de recherches préhistoriques de Tautavel, qui réunit chercheurs et étudiants. Les visiteurs y voient des moulages des fossiles, dont la reconstitution du crâne, des sols d’occupation reconstitués et une restitution de la grotte. Les originaux les plus fragiles restent en réserve, une logique de copie que l’on retrouve, à l’autre bout de la préhistoire, avec la grotte de Lascaux, fermée au public depuis 1963.
| Repère | Donnée | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Crâne Arago 21 | découvert le 22 juillet 1971, plus de 450 000 ans | le fossile emblématique du site |
| Incisive Arago 149 | trouvée en 2015, environ 560 000 ans | le plus ancien reste humain de France selon l’IPH |
| Restes humains | 151, sur 16 niveaux | au moins 20 individus différents |
| Dépôts de la grotte | environ 16 m, de 690 000 à 95 000 ans | six cycles climatiques enregistrés |
| Faune | 122 espèces identifiées | chevaux et mouflons en tête dans certains sols |
| Fouilles | depuis avril 1964 | plus de 60 ans de campagnes successives |
Homo heidelbergensis ou pré-néandertalien : un classement encore discuté
À sa découverte, le fossile a été rapproché d’Homo erectus, et le nom d’Homo erectus tautavelensis lui a d’abord été donné. Aujourd’hui, d’après la page du même dossier sur la place de ces hommes dans le genre Homo, la majorité des paléoanthropologues rangent les hommes de Tautavel dans une espèce distincte, Homo heidelbergensis. En Europe, cette espèce est présentée comme l’ancêtre des Néandertaliens, apparus il y a environ 200 000 ans.
Ce classement ne fait pas l’unanimité. Plusieurs points restent débattus :
- la cohérence même de l’espèce Homo heidelbergensis, qui regroupe des fossiles européens et africains parfois très différents ;
- la proposition de certains chercheurs de réserver un autre nom, Homo rhodesiensis, aux fossiles africains ;
- le reclassement de fossiles européens comme ceux de la Sima de los Huesos, en Espagne, dans la lignée néandertalienne ancienne ;
- la place exacte des fossiles de Tautavel, souvent qualifiés de pré-néandertaliens ou d’anté-néandertaliens pour éviter de trancher.
Les chiffres eux-mêmes méritent de la prudence. Les datations croisent plusieurs méthodes, dont l’uranium-thorium et la résonance de spin électronique, avec des marges d’incertitude. Les sources ne donnent pas toutes le même âge pour la dent de 2015, ni le même nombre de restes humains, qui progresse à chaque campagne. Quant aux traces de découpe, elles ne suffisent pas à prouver un cannibalisme alimentaire. Ce que la Caune de l’Arago établit sans ambiguïté, c’est la présence répétée d’humains dans les Corbières il y a plus d’un demi-million d’années.
