En 1469, le roi René d’Anjou institue à Tarascon deux journées de fêtes au cours desquelles un monstre articulé est lâché dans les rues. L’objectif n’est pas de divertir : il s’agit d’exorciser un mal parfaitement identifié par les riverains du Rhône, les crues du fleuve, que la Tarasque était accusée de provoquer en bousculant les digues et en rompant les barrages de sa queue.
La Tarasque est un animal du folklore provençal, censé hanter les marécages près de Tarascon, détruisant tout sur son passage. Les fêtes qui lui sont consacrées ont été proclamées le 25 novembre 2005 par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine oral et immatériel de l’humanité, puis inscrites en 2008 parmi l’ensemble des géants et dragons processionnels de Belgique et de France. La Tarasque elle-même est entrée en 2019 à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France.
Un monstre décrit dès le XIIIe siècle
La bête a une anatomie assez stable dans l’iconographie. La version la plus fréquemment illustrée est pourvue de six courtes pattes comme celles d’un ours, d’un poitrail de bœuf, d’une carapace de tortue garnie d’épines et d’une queue écailleuse, éventuellement torsadée, pouvant se terminer par une pointe de flèche. Sa tête ressemble à celle d’un lion, avec des oreilles de cheval et un visage de vieil homme.
La description la plus ancienne et la plus citée est celle de Jacques de Voragine, dans la Légende dorée qu’il écrit dans les années 1261 à 1266. Il place sur les rives du Rhône, dans un marais entre Arles et Avignon, un dragon moitié animal, moitié poisson, plus épais qu’un bœuf, plus long qu’un cheval, avec des dents semblables à des épées et grosses comme des cornes, caché dans le fleuve d’où il ôtait la vie à tous les passants et submergeait les navires.
La localisation est précise dans la légende : le dragon amphibie, aux yeux rougis et à l’haleine putride, vivait sur le rocher où a été construit le château de Tarascon, et guettait les voyageurs qui passaient le Rhône.
On accusait la Tarasque de bousculer les digues péniblement établies et de rompre de ses coups de queue les barrages qui empêchaient les eaux d’inonder la Camargue.
Le nom vient peut-être du rocher, pas de la bête
La tradition veut que la Tarasque ait donné son nom à Tarascon. L’étymologie suggère l’inverse. La forme la plus ancienne du toponyme est Tarouscon, attestée au IIe siècle chez Strabon, peut-être dérivée de taurus, le taureau, d’où la forme Tarascone au IVe siècle.
Les toponymistes proposent une racine pré-indo-européenne tar, signifiant pierre ou rocher, que l’on retrouve dans la Tarentaise, avec le suffixe -ant-asc-on. Le nom de la Tarasque viendrait donc de la même racine ligure, avec la seule adjonction du suffixe -asc, celui que l’on retrouve dans Manosque, Venasque, Gréasque, ou encore Benasque et Huesca en Espagne.
Autrement dit, le monstre porterait le nom du rocher, et non le rocher le nom du monstre. Ce qui ne retire rien à l’ancienneté de la figure, attestée bien avant le Moyen Âge.
La Tarasque de Noves, sculptée avant notre ère
La première représentation connue de ce type de monstre est une sculpture, découverte en 1849 par Joseph Joachin Meynard dans un champ près du cimetière de Noves, lors du désouchage d’un mûrier. Elle reposait entre le village et la Durance, près du gué de Bonpas, à 2,50 mètres de profondeur, sur un sol de pierres brutes. Elle est datée entre 50 avant notre ère et le début de notre ère, et conservée au musée lapidaire d’Avignon.
Ce monstre androphage couvert d’écailles, de tradition salyenne ou cavare, a longtemps été pris pour un ours, puis pour un lion à cause de sa crinière et de sa queue. Salomon Reinach, qui y voyait un lion, la décrit assise sur son train arrière, une tête barbue reposant sur chacune de ses pattes postérieures et supportant une patte antérieure, la gueule largement ouverte contenant probablement la partie inférieure d’un corps humain, dont subsistent deux tronçons de bras, l’un orné d’un bracelet.
Ces têtes coupées, qui portent des moustaches à la gauloise, présentent une analogie avec celles de l’oppidum d’Entremont, près d’Aix-en-Provence, ou de Velaux. La sculpture avait très certainement un rôle religieux. Le motif se poursuit au Moyen Âge : la Tarasque apparaît sur deux consoles du cloître de l’abbaye de Montmajour, l’une près de l’enfeu de l’abbé Jean Hugolen, qui gouverna de 1405 à 1430, où la bête dévore la tête d’un homme qu’elle traîne sur le ventre.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| IIe siècle | Tarouscon attesté chez Strabon | une racine ligure signifiant rocher |
| entre 50 av. J.-C. et l’an 1 | sculpture de la Tarasque de Noves | la première représentation connue du monstre |
| 1261 à 1266 | Légende dorée de Jacques de Voragine | la description écrite de référence |
| 1405 à 1430 | consoles du cloître de Montmajour | le motif passe dans la sculpture religieuse |
| 1469 | création des fêtes par le roi René | deux jours, le second dimanche après la Pentecôte |
| 14 avril 1474 | création de l’ordre des Tarasquaires | le roi cesse alors de présider les fêtes |
Pourquoi la Renaissance a eu besoin d’un dragon
Le contexte de 1469 éclaire la décision du roi. Le Grand Schisme d’Occident était terminé, ce qui avait permis au comte de Provence d’être à nouveau roi de Naples, et il fallait exorciser les craintes. À Tarascon, ces craintes avaient un nom : les crues du fleuve.
La légende des saintes de Béthanie, Marthe et sa sœur Marie, venues évangéliser la Provence et en faire fuir tous les maux, reprend alors vie. On lui trouve même une date précise : elles auraient débarqué aux Saintes-Maries-de-la-Mer en l’an de grâce 48, et Marthe aurait dominé la Tarasque peu après. La mémoire des rois de France venus en pèlerinage sur le tombeau de la sainte à Tarascon est également mobilisée : Clovis, tombé malade pendant le siège d’Avignon et qu’elle aurait guéri, puis Louis IX devenu saint, et son frère Charles Ier, comte de Provence et roi de Naples. René est leur successeur.
Les fêtes se déroulent sur deux jours, le second dimanche après la Pentecôte, et reprennent le 9 juillet pour la fête de Marthe, patronne de Tarascon. Le roi les préside jusqu’au 14 avril 1474, date à laquelle il crée l’ordre des Tarasquaires. Un monstre est fabriqué et lâché dans les rues.
Au XIXe siècle, les apparitions de la bête sont encore franchement menaçantes. Sa queue, très longue, constituée d’une poutre, traverse la foule, qui montre son habileté comme dans les abrivades en bravant le monstre ou en tentant de le toucher tout en lui échappant.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la géographie de la légende devient limpide. Le château de Tarascon est posé sur un rocher qui commande directement le Rhône, face à Beaucaire sur l’autre rive. Entre Arles et Avignon, le fleuve s’étale dans une plaine basse, celle que les digues protégeaient et que les crues reprenaient régulièrement.
La vue aérienne montre aussi pourquoi ce point précis a été fortifié et sacralisé : c’est un verrou, le dernier relief avant le delta. Un monstre qui guette les voyageurs passant le Rhône à cet endroit n’est pas une invention gratuite, c’est la traduction d’un danger réel, celui d’une traversée de fleuve dans une zone marécageuse.
Reste la part de mémoire qui ne se voit pas. La Tarasque appartient à une famille de figures dont on suit la trace de la sculpture gauloise de Noves aux consoles de Montmajour, en passant par Saint-Trophime d’Arles et Saint-Michel-de-Frigolet. Sa sœur de légende, Marie Madeleine, est honorée à la grotte de la Sainte-Baume, à une soixantaine de kilomètres.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notices de la Tarasque et de Tarascon, Wikipédia en français ; Jacques de Voragine, Légende dorée.
