Un triangle de 150 000 hectares entre trois pointes, Arles, Le Grau-du-Roi et Fos-sur-Mer. De l’eau douce et des rizières au nord, des marais salants au sud, et entre les deux un étang qui fait la transition. La Camargue est le seul paysage français où la carte se lit comme un dégradé de salinité.
Cette région naturelle, à cheval sur le Gard et les Bouches-du-Rhône, est formée par le delta du Rhône. C’est une zone humide paralique qui abrite de nombreuses espèces animales et végétales, classée parc naturel régional depuis 1970 et reconnue réserve de biosphère par l’UNESCO depuis 1977.
Trois Camargues, deux bras du Rhône
Le découpage est net, et il suit le fleuve. La Camargue proprement dite est comprise entre les deux bras encore actifs, le Grand-Rhône à l’est et le Petit-Rhône à l’ouest. La Petite Camargue, ou Camargue gardoise, est la partie située à l’ouest du Petit-Rhône, dans le Gard. Le Plan du Bourg, à l’est du Grand-Rhône, est contigu à la plaine de Crau.
Arles, au nord du delta, est la plus grande ville de Camargue, et son territoire communal, le plus vaste de France métropolitaine, couvre la majeure partie de la Grande Camargue. Le reste relève des communes des Saintes-Maries-de-la-Mer, troisième plus étendue de France métropolitaine, et de Port-Saint-Louis-du-Rhône. Ce sont les Saintes-Maries qui sont généralement reconnues comme la capitale de la Camargue, du fait de leur position centrale sur la côte.
À l’intérieur de ce triangle, le delta se divise en deux zones. Au nord, une Camargue fluvio-lacustre dominée par l’eau douce, où un système d’irrigation établi au fil des siècles a permis l’agriculture et notamment la riziculture. Au sud, une Camargue laguno-marine façonnée par les incursions de la mer et sous l’emprise du sel, avec les marais salants de Salin-de-Giraud et d’Aigues-Mortes. Entre les deux, l’étang de Vaccarès et ses marais périphériques forment la zone de transition.
La hauteur annuelle des précipitations n’est que de 524 millimètres, une des plus faibles de France.
Un delta de 10 000 ans, remodelé par digues
Le delta du Rhône s’est formé il y a environ 10 000 ans, par la pénétration puis le recul de la mer, et par l’édification de flèches de sable. Autrement dit, ce paysage est jeune, et il n’a jamais cessé de bouger.
L’intervention humaine est ancienne. Dès l’Antiquité, le delta est mis en culture et voit la création de grands domaines agricoles. La construction de digues débute au Moyen Âge, pendant que l’exploitation forestière fait reculer les boisements. Du XVIIe au XIXe siècle, agriculture et salins progressent, et les digues continuent de s’allonger.
Le XXe siècle change d’échelle : le débit du Rhône est canalisé, les flux d’eau maîtrisés par l’irrigation et le drainage, la riziculture et le maraîchage se développent dans la seconde moitié du siècle. Le bilan est chiffré, et il est lourd : entre 1944 et 1988, le delta perd 40 000 hectares d’espaces naturels.
C’est de cette époque que datent les politiques de protection. La réserve zoologique et botanique de Camargue, premier espace protégé, a été créée dès 1927 et comprenait alors l’étang du Vaccarès et plusieurs autres étangs ; elle devient réserve nationale par arrêté ministériel en 1975. Le parc naturel régional est créé en 1970, 193 000 hectares sont classés réserve de biosphère par l’UNESCO, et la Camargue est inscrite sur la liste des sites Ramsar le 1er décembre 1986, sous le numéro 346.
| Repère | Donnée | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Surface | 150 000 hectares | un triangle Arles, Le Grau-du-Roi, Fos-sur-Mer |
| Âge du delta | environ 10 000 ans | formé par le recul de la mer et des flèches de sable |
| Littoral | 95 km, entièrement sableux | plage jusqu’à 1 km de large aux pointes |
| Oiseaux d’eau en transit | 150 000 par an | jusqu’à 30 000 flamants roses en été |
| Espaces naturels perdus | 40 000 ha entre 1944 et 1988 | l’ampleur des aménagements du XXe siècle |
| Densité de population | 10 habitants au km2 | environ 10 000 habitants en Grande Camargue |
| Précipitations | 524 mm par an | une des valeurs les plus faibles de France |
Sansouires, roubines et salicornes
Le vocabulaire local décrit des milieux que rien ne remplace. Le littoral, entièrement sableux, s’étend sur 95 kilomètres. Les pointes de Beauduc et de l’Espiguette sont des lieux de dépôt des sédiments du Rhône, et la plage peut y atteindre un kilomètre de large ; près de Salin-de-Giraud et des Saintes-Maries, elle recule au contraire.
Par endroits, la mer a créé des graus, ces voies d’eau reliées aux lagunes. Celles-ci sont peu profondes et connaissent de fortes variations de niveau et de salinité, notamment en fonction du vent. Les marais, appelés roubines, alimentés en eau douce ou peu salée par des canaux, abritent roseaux, iris et joncs.
Les sansouires sont des steppes au sol salé où poussent des plantes adaptées, les salicornes. Souvent mises en culture, celles qui subsistent sont aujourd’hui protégées. Les espaces de pelouse ont pour beaucoup été remplacés par des rizières, et les espaces boisés n’occupent plus que 3 % de la Camargue, le long du fleuve.
La faune suit ces gradients. La région est une halte migratoire majeure, avec 150 000 oiseaux d’eau en transit chaque année et de nombreux canards qui hivernent sur le Vaccarès. En été, on compte jusqu’à 30 000 flamants roses, et un îlot a été aménagé pour leur reproduction sur l’étang du Fangassier. Depuis le début des années 2000, les effectifs de grue cendrée progressent régulièrement, avec plus de 10 000 individus comptabilisés chaque hiver vers 2016 et 2017. On y trouve aussi la cistude, une tortue d’eau douce, le ragondin introduit au XIXe siècle, quarante espèces de moustiques, et le loup.
Des maisons en roseaux, un costume inventé en 1920
L’architecture camarguaise est dictée par les matériaux disponibles et par le vent. La chaumière est bâtie avec les roseaux des marais, la sagne, matériau si périssable qu’aucun exemple intact ne remonte au-delà du milieu du XVIIe siècle. Leur trace est pourtant médiévale : on sait que le village des Saintes-Maries-de-la-Mer brûla à cause de ses chaumières. Les ouvriers sauniers des Salins-de-Giraud étaient logés dans vingt-deux chaumières dont l’abside était tournée vers le nord-ouest, pour résister aux vents dominants.
Le mas, l’autre édifice typique, est généralement implanté le long du fleuve ou en hauteur, à l’abri du vent par des bosquets, façade au sud. Le long du Rhône subsistent des tours de guet construites pour surveiller le delta ; celles bâties à partir du XVe siècle servaient surtout au contrôle du commerce. Quant aux phares, la plupart datent du XIXe siècle, mais Strabon notait déjà que les Massaliotes édifiaient des tours servant de signaux.
Une tradition que l’on croit immémoriale est en réalité très datée : jusque dans les années 1920, il n’existait aucun costume particulier réservé aux gardians. C’est le marquis Folco de Baroncelli-Javon, fondateur de la Nacioun gardiano, qui fixe le standard actuel, avec la veste de velours et le pantalon en peau de taupe.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vue d’en haut, la Camargue se lit en bandes parallèles à la mer. Au nord, le damier régulier des rizières et des canaux d’irrigation. Au sud, les tables géométriques des marais salants, dont les couleurs varient du rose au blanc selon la concentration en sel. Entre les deux, la tache irrégulière du Vaccarès, qui ne ressemble à aucune des deux zones.
La vue aérienne montre aussi ce que le relief ne peut pas montrer : il n’y en a pas. Ce delta est plat, et c’est cette platitude qui explique tout, la lenteur des écoulements, la remontée du sel, la nécessité des digues, la densité de dix habitants au kilomètre carré. Les rares points hauts sont des ouvrages humains.
Elle rend enfin visibles les deux dynamiques opposées du littoral, l’engraissement aux pointes de Beauduc et de l’Espiguette, où le sable du Rhône s’accumule, et l’érosion ailleurs. C’est le même mécanisme de sédiments et de courants qui remodèle la baie de Somme, à l’autre bout du pays.
À voir autour
- Aigues-Mortes : le port des croisades, au bord des salins de Petite Camargue
- Les marais salants de Guérande : l’autre grand paysage du sel français
- Le Marais poitevin : une zone humide façonnée par des siècles de drainage
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice de la Camargue, Wikipédia en français ; parc naturel régional de Camargue.
