Une barque noire à fond plat glisse sous une voûte de frênes, sur une eau couverte de lentilles vertes. Autour d’elle, entre Niort et l’océan, s’étendent 8 200 kilomètres de voies d’eau. Presque aucune n’est naturelle : à l’époque gallo-romaine, la marée remontait encore jusqu’à Marans, aujourd’hui entourée de terres.
Le Marais poitevin est souvent présenté comme la deuxième zone humide de France après la Camargue. C’est exact, mais incomplet. Ce paysage est le produit de mille ans de travaux : des digues élevées par des abbayes dès la fin du Xe siècle, des canaux ouverts au XIIIe, puis un vaste chantier de dessèchement lancé sous Henri IV avec des financiers venus des Pays-Bas. Le parc naturel régional qui le protège a même perdu son label pendant plus de dix-sept ans, avant de le retrouver en 2014.
Un golfe marin comblé par la vase, puis par les hommes
Il y a environ 10 000 ans, rappelle le Parc naturel régional du Marais poitevin, l’emplacement du marais était occupé par un large golfe marin, que l’on appelle aujourd’hui le golfe des Pictons. Les buttes calcaires qui pointaient au milieu de l’eau étaient alors des îles : Maillezais, Saint-Michel-en-l’Herm ou Marans sont bâtis dessus.
Le golfe s’est d’abord comblé tout seul. La mer y a déposé le bri, une argile gris bleuté presque imperméable, épaisse en moyenne de dix mètres selon la synthèse de l’article Wikipédia consacré au Marais poitevin. Le résultat est une immense plaine dont l’altitude varie de zéro à huit mètres, la moitié du marais se situant à moins de deux mètres, soit un niveau intermédiaire entre la marée haute et la marée basse.
Ce détail d’altitude explique tout le reste : sans digues ni canaux, une bonne partie de ces terres resterait sous l’eau.
Les moines, premiers ingénieurs du marais
À partir du VIIe siècle, de grands seigneurs cèdent des parcelles du marais aux abbayes des environs. Les premiers endiguements apparaissent à la fin du Xe siècle. Les chantiers les plus ambitieux suivent :
- en 1199, le seigneur de Chaillé, Pierre de Volvire, demande à l’abbé de Moreilles de creuser le canal du Bot Neuf, aujourd’hui appelé canal du Clain, long d’environ 14,2 kilomètres ;
- en 1217, une charte du même seigneur autorise cinq abbayes (Saint-Michel-en-l’Herm, l’Absie, Saint-Maixent, Maillezais et Nieul-sur-l’Autise) à creuser un canal pour assécher les marais du Langon et de Vouillé : c’est le canal des Cinq-Abbés ;
Les moines voulaient cultiver, faire paître le bétail, pêcher et produire du sel, dont l’exploitation a fait la renommée du marais jusqu’à son arrêt en 1931, selon le parc. Le même réflexe de bâtisseurs d’eau se retrouve ailleurs en France à la même époque, par exemple avec l’étang de Montady, asséché en 1247 en dessinant une roue dans les champs.
1599 : Henri IV fait appel aux dessécheurs du Nord
Au sortir des guerres de religion, qui ont laissé les ouvrages sans entretien, Henri IV nomme le 8 avril 1599, par édit, l’ingénieur Humphrey Bradley grand maître des digues du royaume. Bradley, originaire de Berg-op-Zoom dans le Brabant, s’entoure d’associés et d’investisseurs huguenots venus des Pays-Bas et de Flandre, où l’on maîtrise l’art de gagner des terres sur l’eau. Le roi leur accorde des privilèges considérables : selon l’article Wikipédia consacré à Bradley, la moitié des terres asséchées, exemptées d’impôts pendant vingt ans.
Paradoxe rarement rappelé : Bradley lui-même n’a presque rien fait dans le Poitou. Il meurt entre 1625 et 1639 sans y avoir lancé de chantier. Le vrai démarrage vient de ses successeurs et d’un ingénieur rochelais, Pierre Siète, nommé le 4 mai 1641, qui reprend et simplifie ses plans. Ses réalisations transforment la carte :
- le marais du Petit Poitou, à Chaillé-les-Marais, asséché entre 1643 et 1646 : 5 470 hectares et 75 kilomètres de canaux ;
- les marais de Bouils au Langon (1649), de la Vacherie à Champagné-les-Marais (1651 à 1658), le marais Sauvage (1654) et celui de Mouillepied (1658) à Marans ;
- la Société du Petit Poitou, fondée à Chaillé-les-Marais en 1646, dont les statuts datent du 19 octobre 1646 : c’est le premier syndicat de propriétaires chargé d’entretenir canaux, digues et écluses.
Ces sociétés de propriétaires existent toujours sous la forme de syndicats de marais : on en compte quarante et un sur le territoire.
Marais desséchés, marais mouillés : deux paysages, une même main
Le chantier du XVIIe siècle a coupé le marais en deux mondes. Vers la côte, les marais desséchés sont protégés des marées et des crues par un réseau de levées et de digues : ce sont de grandes parcelles cultivées, quadrillées de fossés rectilignes, où l’on voit loin. Plus à l’est, vers Niort, les marais mouillés restent au contraire inondables : ils absorbent les crues de l’hiver, et des ouvrages appelés bondes marquent la limite avec le marais desséché.
C’est dans ces marais mouillés que se trouve la Venise verte. Son nom vient de la lentille d’eau qui couvre les canaux en fin d’été, et des alignements de frênes taillés en têtards qui tiennent les berges avec leurs racines. Les habitants ont creusé des centaines de kilomètres de fossés et de conches, ces petits canaux de quatre à huit mètres de large qui desservent chaque parcelle. Le site de découverte du parc recense au total 8 200 kilomètres de voies d’eau et 594 ouvrages hydrauliques.
Jusqu’aux années 1960, la barque était le seul moyen de transport de nombreux habitants. Sur place, on ne dit pas barque mais bateau, batai ou plate, selon les secteurs. Elle a un fond plat, un arrière effilé pour la maniabilité, et se conduit à la pelle, une rame en bois, ou à la pigouille, une longue perche à embout fourchu. Les plus grandes, de 20 ou 22 pieds, soit environ sept mètres, embarquaient vaches et chevaux.
Rien, dans ce décor que les visiteurs prennent pour une nature intacte, n’a poussé sans qu’une main humaine ait d’abord décidé où l’eau devait aller.
Rien, dans ce décor que les visiteurs prennent pour une nature intacte, n’a poussé sans qu’une main humaine ait d’abord décidé où l’eau devait aller. Comme le damier des marais salants de Guérande, le Marais poitevin est un ouvrage d’ingénierie qui a fini par ressembler à un milieu sauvage.
| Repère | Chiffre | Ce que ça dit du marais |
|---|---|---|
| Marais mouillés | 32 200 ha | Zones inondables en hiver, dont la Venise verte |
| Marais desséchés | 46 800 ha | Terres protégées par digues, surtout cultivées |
| Marais intermédiaires | 18 700 ha | Partiellement protégés des inondations |
| Voies d’eau | 8 200 km | Réseau entièrement entretenu par l’homme |
| Ouvrages hydrauliques | 594 | Écluses, portes et vannes qui règlent les niveaux |
| Petit Poitou (1643 à 1646) | 5 470 ha, 75 km de canaux | Premier grand dessèchement du XVIIe siècle |
Un parc déclassé en 1996, relabellisé en 2014
Créé par arrêté ministériel le 3 janvier 1979, le parc naturel régional du Marais poitevin devait concilier agriculture et préservation. Il n’y est pas parvenu. Avec la progression du maïs irrigué et le drainage des prairies, les surfaces de prairies humides se sont effondrées : une association locale de défense du marais estime qu’il n’en restait que 25 000 hectares en 1990 sur 65 000 à l’origine.
La révision de la charte échoue : 30 % des communes refusent le nouveau texte et, en mars 1996, le Conseil national de protection de la nature et la Fédération des parcs rendent un avis défavorable. Le parc est déclassé le 31 décembre 1996, un cas unique en France. En novembre 1999, la Cour de justice des Communautés européennes condamne la France pour non-respect de la directive Oiseaux dans le marais, à la suite d’une plainte d’associations déposée en 1988.
La reconquête prend près de quinze ans. Les étapes clés :
- le 20 mai 2010, les marais mouillés de la Venise verte obtiennent le label Grand Site de France, renouvelé depuis jusqu’en 2033 ;
- la loi Grenelle II de 2010 crée un Établissement public du Marais poitevin, installé par un décret du 29 juillet 2011, pour confier à l’État la gestion de l’eau, principal sujet de conflit ;
- le décret n° 2014-505 du 20 mai 2014, publié au Journal officiel le 21 mai, reclasse le territoire en parc naturel régional ;
- le 23 novembre 2023, 69 034 hectares du marais sont inscrits comme zone humide d’importance internationale au titre de la convention de Ramsar.
Le parc actuel couvre environ 200 000 hectares, trois départements (Vendée, Deux-Sèvres, Charente-Maritime) et deux régions, pour environ 200 000 habitants selon le syndicat mixte qui le gère.
Ce qui reste discuté
La date du canal des Cinq-Abbés elle-même n’est pas tranchée : le Congrès archéologique de France de 1863 cite une première charte du 15 juillet 1200, et 1217 serait plutôt une date d’achèvement. Le rôle des Hollandais est lui aussi à nuancer : les capitaux et les savoir-faire venaient bien du Nord, mais l’essentiel des travaux a été mené par Pierre Siète et des sociétés locales de propriétaires.
Les chiffres de superficie varient selon ce que l’on compte. L’ensemble formé par le marais et la baie de l’Aiguillon est souvent estimé à environ 110 000 hectares, le périmètre du parc à 200 000 hectares, et celui de l’Établissement public, qui englobe les bassins versants, à 639 000 hectares. Enfin, la question de l’eau n’est pas close : les prélèvements pour l’irrigation et les réserves de substitution continuent d’opposer agriculteurs et défenseurs de la zone humide, près de trente ans après le déclassement.
