Sur la rue, une façade austère et un toit d’ardoise. Derrière, une cour dont les toits de tuiles vernissées composent des entrelacs à quatre couleurs. Et dans la grande salle, près de cinquante mètres de long sous une charpente en forme de coque de bateau renversée, deux malades par lit.
L’hôtel-Dieu de Beaune, en Côte-d’Or, a été fondé au XVe siècle par Nicolas Rolin, chancelier des ducs de Bourgogne, et son épouse Guigone de Salins. Classé aux monuments historiques depuis 1862, il est aujourd’hui un musée d’histoire de la médecine, et le monument le plus visité de la région Bourgogne-Franche-Comté, devant la citadelle de Besançon et le château de Guédelon.
Un hôpital fondé pour le salut de son fondateur
Les démarches commencent en 1441, à la fin de la guerre de Cent Ans. Rolin, richissime chancelier de Philippe le Bon, sollicite le pape Eugène IV et le duc de Bourgogne. Il a hésité entre Autun, dont il est citoyen, et Beaune, finalement choisie pour son important taux de passage et pour son absence de grande fondation religieuse.
L’acte de fondation est signé le 4 août 1443, et son texte dit clairement l’intention : Rolin déclare fonder et doter irrévocablement en la ville de Beaune un hôpital pour les pauvres malades, avec une chapelle, dans l’intérêt de son salut, désireux d’échanger contre des biens célestes les biens temporels.
Le chantier suit. Les bâtiments prennent la forme d’un U autour d’une cour d’honneur, en commençant par la grande salle sur la rue, achevée autour de 1449. Chapelle et cimetière sont bénis les 30 et 31 décembre 1451, et le 1er janvier 1452 l’établissement accueille ses premiers patients.
Ce que l’institution a réellement accueilli, pendant cinq siècles et gratuitement, dépasse largement le mot hôpital : vieillards, infirmes, orphelins, malades, parturientes et indigents. Rolin obtient en 1459 la création de l’ordre des sœurs hospitalières de Beaune, dont la règle associe vie monastique et soins. Il meurt en 1462 ; après six ans de procès contre son beau-fils, Guigone de Salins reprend la direction de l’établissement, où elle meurt en 1470.
Je fonde, et dote irrévocablement en la ville de Beaune, un hôpital pour les pauvres malades, avec une chapelle.
Acte de fondation, 4 août 1443
La salle des pôvres, et pourquoi son toit n’est pas en tuiles
La grande salle impose par ses dimensions : près de 50 mètres de long, 14 de large et 16 de haut. Elle est couverte d’une charpente monumentale apparente et peinte, en forme de toit en carène de bateau renversée. Les poutres traversières sortent d’engoulants, ces gueules de dragons multicolores qui évoquent les monstres de l’enfer.
Un détail explique tout le reste : cette salle est couverte d’ardoise de Trélazé, et non des célèbres tuiles vernissées. L’ardoise était importée, donc plus chère que la tuile, et ce choix date de la fondation, à une époque où le matériau était encore peu employé dans la région. C’est ce qui vaut au bâtiment son surnom de palais des pôvres.
Le décor mérite qu’on lève la tête. De petites têtes sculptées rythment les travées : ce sont des caricatures de bourgeois beaunois, dont les visages sont accompagnés de têtes d’animaux symbolisant leurs défauts respectifs. Au sol, le carrelage porte le monogramme de Rolin et sa devise, « Seulle », suivie d’une étoile, qui signifie que Guigone de Salins est la seule dame de ses pensées.
Deux rangées de lits à rideaux bordaient les murs, la place centrale étant réservée aux tables et aux bancs des repas. Deux patients pouvaient se coucher sur chaque lit, un coffre rangeait leurs vêtements, et un couloir muni de chaises d’aisance courait derrière les rideaux. Le mobilier visible aujourd’hui a été reconstitué en 1875 par Maurice Ouradou, gendre de Viollet-le-Duc.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| 1441 | premières démarches de Nicolas Rolin | auprès du pape et du duc de Bourgogne |
| 4 août 1443 | acte de fondation | un hôpital indépendant de tout ordre religieux |
| vers 1449 | achèvement de la grande salle sur la rue | 50 m de long sous charpente en carène |
| 1er janvier 1452 | arrivée des premiers patients | accueil gratuit, du Moyen Âge au XXe siècle |
| 1500 | incendie | les combles nord sont reconstruits plus sobrement |
| 1862 | classement aux monuments historiques | le bâtiment devient patrimoine protégé |
| 1902-1907 | reconstruction des toits vernissés | motifs recréés, les dessins d’origine étant perdus |
| 1971 | ouverture du nouvel hôpital | les soins quittent les bâtiments historiques |
Des salles ajoutées siècle après siècle
L’hôtel-Dieu n’est pas un bâtiment figé : il s’est augmenté au fil des besoins. La salle Sainte-Anne, au sud, comptait quatre lits. La salle Saint-Hugues, créée en 1645, recevait des malades plus aisés, et Louis XIV demanda en 1658 qu’elle soit réservée aux hommes, la salle des pôvres devenant celle des femmes. Ses peintures murales, d’Isaac Moillon, représentent des miracles du Christ.
La salle Saint-Nicolas, au sud-ouest, était destinée aux malades les plus graves, avec douze lits. Un pavage de verre y permet de voir couler la Bouzaise, le ruisseau qui servait à l’évacuation des eaux usées. La salle Saint-Louis, construite en 1661 à l’emplacement d’une grange, ferme la cour au nord et abrite deux séries de tapisseries du XVIe siècle.
La cuisine se visite comme elle était au début du XIXe siècle, avec son tourne-broche automatisé de 1698 animé par un petit automate en costume traditionnel, « Messire Bertrand », qui semble tourner la manivelle. Une statue en bois polychrome du XVe siècle y veille : sainte Marthe et la Tarasque.
L’apothicairerie tient en deux pièces. Dans le laboratoire, un mortier de bronze est équipé d’un arc accroché au pilon, pour alléger son poids et faciliter le travail. Dans la pharmacie, les étagères portent une collection de 130 pots de faïence datés de 1782, où étaient conservés plantes médicinales, onguents, huiles, pilules et sirops.
La chapelle, enfin, fait partie intégrante de la salle des pôvres. Elle était décorée du polyptyque du Jugement dernier de Rogier van der Weyden, probablement réalisé entre 1446 et 1452, fermé en semaine et ouvert les dimanches et fêtes solennelles. L’œuvre fut attribuée à Jan van Eyck en 1836 avant de revenir à van der Weyden en 1843 ; sciée sur toute l’épaisseur de ses panneaux, elle est aujourd’hui exposée endroit et envers dans une même salle climatisée. Guigone de Salins repose dans la chapelle.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le contraste sur lequel repose tout le monument devient évident. Le bâtiment qui donne sur la rue est couvert d’ardoise sombre, tandis que les ailes qui entourent la cour d’honneur portent les tuiles vernissées à quatre couleurs, rouge, brun, jaune et vert, dessinant des entrelacs géométriques. L’austérité est tournée vers la ville, la richesse vers l’intérieur.
La vue aérienne rend aussi lisible la croissance du plan. Le U d’origine autour de la cour d’honneur a été refermé par une grange, puis par le bâtiment nord, et une seconde cour au sud a été close en 1659 par une grange à grain, reconstruite en 1738 pour donner l’actuel bâtiment des greniers. Chaque génération a ajouté son aile.
Elle montre enfin ce que le visiteur ne soupçonne pas : sous les bâtiments court une cave voûtée médiévale de plus de 300 mètres, reliée par une galerie à deux autres caves achetées depuis. Le domaine viticole qui finance l’institution, près de 60 hectares constitués par dons et héritages depuis 1471, est le même patrimoine invisible qui a permis à l’hôtel-Dieu de tenir cinq siècles. Ses quarante-et-une cuvées sont vendues aux enchères depuis 1859, le troisième dimanche de novembre.
À voir autour
- Les salines de Salins-les-Bains : la ville dont Guigone de Salins portait le nom
- L’abbaye de Fontenay : l’autre grand monument bourguignon inscrit au patrimoine mondial
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice des hospices de Beaune, Wikipédia en français ; acte de fondation du 4 août 1443.
