Sous une petite ville du Jura, une galerie voûtée de 165 mètres, haute de six à sept mètres, relie deux puits d’eau salée creusés au Moyen Âge. Au bout de ce réseau, des poêles de fer de 273 hectolitres bouillaient dix-sept heures d’affilée. Les salines de Salins-les-Bains ont produit du sel pendant environ sept mille ans, jusqu’en 1962.
Le site exploitait un banc de sel enfoui à 250 mètres de profondeur, non pas en le creusant mais en captant les sources d’eau salée qui le traversent. C’est ce que l’on appelle le sel ignigène : obtenu par évaporation au feu, et non par le soleil comme dans les marais salants. Avec les salines de Lons-le-Saunier, celles de Salins comptent parmi les plus anciennes connues.
La moitié des profits d’un duché
Le sel est exploité à Salins depuis le Néolithique, et l’existence de salines dans la ville est attestée depuis le haut Moyen Âge. Les installations étaient alimentées par des sources que l’on appelait des puits, et l’eau salée qui en provenait portait un nom local, la muire. Ces puits se trouvaient sur la rive droite de la Furieuse, en dessous du niveau du lit de la rivière, et chacun offrait plusieurs sources, d’eau douce ou d’eau salée, très proches les unes des autres.
Le poids économique de cette production est difficile à exagérer. Au Moyen Âge, la moitié des profits que le duché de Bourgogne tire de la Comté provient de la grande Saline, où 3 000 tonnes de sel sont extraites chaque année. Il faut pour cela mobiliser 800 à 1 000 ouvriers, chargés d’assurer l’approvisionnement en bois nécessaire au chauffage de la saumure et de manutentionner le sel.
À partir du XIIe siècle, Salins, alors divisé en deux bourgs, exploite trois salines distinctes. Au Bourg-dessus, la grande Saline, avec le puits d’Amont et le puits à Grey, est partagée entre une centaine de propriétaires rentiers, avant de devenir la propriété quasi exclusive des comtes de Bourgogne en 1237, quand Jean de Chalon-Arlay acquiert la baronnie de Salins. Au Bourg-dessous, la petite Saline, dite puits à Muire, appartient à 27 établissements religieux et 134 laïcs. Entre les deux se développe une plus petite unité, la Chauderette de Rosières, tributaire de la grande Saline pour sa saumure et propriété des abbayes cisterciennes de Rosières et de Cîteaux.
Au Moyen Âge, la moitié des profits que le duché de Bourgogne tire de la Comté provient de la grande Saline.
Une galerie du XIIIe siècle sous la ville
L’ouvrage le plus spectaculaire est invisible de la rue. Entre les deux puits de la grande Saline, on construit au XIIIe siècle une galerie souterraine de 165 mètres de long, haute de six à sept mètres, voûtée en berceau et ponctuée d’arcs-doubleaux.
Elle n’a pas qu’une fonction de circulation. Son canal central, dit du Cicon, permet l’écoulement vers la Furieuse des eaux douces provenant de la roue hydraulique. Car c’est là toute la difficulté du site : les sources d’eau douce et d’eau salée jaillissent côte à côte, et l’essentiel du travail consiste à les séparer.
Le puits à Muire, le plus important et le plus ancien des trois, illustre ce problème. Pour l’exploiter, il avait fallu creuser jusqu’au rocher d’où jaillissaient les sources. Le fond, revêtu d’une paroi en pierres de taille, était occupé par des récipients et des aisances, et c’est à cet endroit que les eaux salées et les eaux douces étaient séparées, ces dernières étant renvoyées par un canal jusqu’à la rivière.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Durée d’exploitation | environ 7 000 ans | parmi les sites de sel ignigène les plus anciens connus |
| Profondeur du banc de sel | 250 m | on capte des sources, on ne creuse pas une mine |
| Galerie souterraine | 165 m de long, 6 à 7 m de haut | voûtée en berceau, canal central du Cicon |
| Production médiévale | 3 000 tonnes par an | 800 à 1 000 ouvriers mobilisés |
| Capacité d’une poêle | 273 hectolitres | suspendue par 96 barres de fer |
| Durée d’une cuite | 17 à 18 heures | puis 6 à 8 heures d’égouttage |
Vingt et une chaudières, puis cinq
Le dispositif de cuisson mérite d’être décrit, parce qu’il explique la consommation de bois. Les eaux salées étaient dirigées vers un réservoir en pierre de taille garni à l’extérieur de terre glaise, puis une pompe les distribuait dans trois bassins d’approvisionnement placés près des chaudières.
Ces chaudières, appelées poêles, étaient des bassins de forme ovale en fer battu et riveté d’une capacité de 273 hectolitres, suspendus par 96 barres de fer, nommées chaînes, accrochées à de grosses poutres transversales. Sous chaque poêle était creusé un fourneau de même surface, avec une porte en fer pour l’alimenter en bois ou en houille et en retirer les cendres, et deux regards de part et d’autre pour surveiller les fuites d’eau, que l’on appelait le sclotage.
L’emplacement d’une chaudière portait le nom de berne, et leur nombre a beaucoup varié. La petite saline en comptait trois, nommées Ducreux, Balerne et Poupet. La grande saline en avait compté jusqu’à vingt et une, mais le conseil d’État les réduit à sept en 1750, puis à cinq en 1805 : Chatelain, Comtesse, Glapin, Martenet et Beauregard.
Le rythme de travail se mesurait en cuites. L’eau salée était chauffée jusqu’à évaporation, ce qui prenait généralement dix-sept à dix-huit heures. À mesure que le sel se formait au fond de la poêle, il était retiré et placé sur des plans inclinés où il s’égouttait six à huit heures. Les pains de sel pesaient de deux livres et demie à trois livres et demie, douze pains formaient une benâte et quatre benâtes une charge, un système de comptage mis au point dès le XIIIe siècle.
Un cheval, puis la rivière
L’histoire technique du puisage tient en une date : 1750. Jusque-là, les eaux salées étaient remontées au moyen d’une noria, parfois appelée chapelet, actionnée par un cheval. Le procédé était déjà en usage au XVe siècle, et un procès de 1440 en donne une preuve inattendue : on y accusait le distributeur des eaux salées de favoriser ceux qu’il lui plaisait, en laissant tourner un tour ou deux de plus à leur profit le cheval qui tire la muire.
Ce système est abandonné au profit de pompes utilisant la force du courant de la Furieuse, un mécanisme dû à Vincent Bébian, charpentier à Gy. La rivière qui compliquait l’exploitation, en mêlant ses eaux douces à la saumure, devient ainsi la source d’énergie du site.
La propriété, elle, se concentre lentement. Au XVIe siècle, la Comté passe sous la domination des Habsbourg et Nicolas Perrenot de Granvelle, garde des Sceaux de Charles Quint, est nommé officier supérieur de la saline en 1534. En 1601, l’exploitation n’est plus assurée directement par les propriétaires mais confiée en fermage à un entrepreneur, l’amodiateur, pour sept puis neuf ans. Le rachat successif des parts des rentiers permet enfin de réunir les salines sous une seule administration au XVIIe siècle.
Pourquoi il a fallu construire une seconde saline
À la fin du XVIIIe siècle, le problème n’est plus le sel mais le combustible. L’exploitation devient de moins en moins productive, et il faut des ressources de bois considérables pour alimenter les chaudières, ressources que les forêts proches ne fournissent plus.
D’où la décision qui a rendu la région célèbre : construire une nouvelle saline près d’une grande forêt, et y amener la saumure. La saline royale d’Arc-et-Senans est bâtie de 1775 à 1779 à proximité de la forêt de Chaux, et la saumure de Salins lui est acheminée par un saumoduc de 21 kilomètres. L’exploitation y commence en 1779 et s’achève en 1895. Le détail de ce transport est raconté dans notre article sur le saumoduc d’Arc-et-Senans.
Salins, elle, continue. Les salines ne ferment qu’en 1962, après environ sept mille ans d’activité, et deviennent la propriété de la commune en 1966. Elles sont inscrites en 2009 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en complément de la saline royale d’Arc-et-Senans, et ont accueilli environ 85 000 visiteurs en 2025.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Salins-les-Bains ne ressemble pas à un site industriel mais à une ville de fond de vallée, étirée le long de la Furieuse entre deux versants boisés. Les bâtiments de la saline se confondent avec le tissu urbain, et c’est logique : la ville s’est construite autour d’eux, et non l’inverse.
La vue aérienne aide surtout à comprendre la contrainte du lieu. Les puits se trouvaient sur la rive droite de la rivière, en dessous du niveau de son lit, c’est-à-dire au point le plus bas et le plus exposé aux eaux douces. Tout le génie du site consiste à avoir exploité pendant des millénaires des sources salées noyées au milieu de sources ordinaires.
Ce que la surface ne montre pas reste l’essentiel : la galerie de 165 mètres, les réservoirs et les emplacements des bernes. C’est la situation inverse de sa jumelle du Doubs, dont le demi-cercle ne se comprend qu’en hauteur, alors qu’ici tout ce qui compte est sous les pieds du visiteur.
À voir autour
- La saline royale d’Arc-et-Senans : la saline jumelle, alimentée par le saumoduc de 21 km
- Les marais salants de Guérande : produire du sel sans une seule chaudière
- Le carreau Wendel : un autre site industriel conservé, en Moselle
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice des salines de Salins-les-Bains, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
