L’abbaye qui allait dominer la vie monastique de l’Occident est partie d’ici, au fond d’une vallée fermée du Jura : l’abbé Bernon quitte Baume pour fonder Cluny, dont la charte est datée de 909.
L’abbaye Saint-Pierre de Baume-les-Messieurs est une ancienne abbaye bénédictine du Jura. Elle occupe le fond d’un cirque entouré de falaises hautes d’une centaine de mètres, entaillant le premier plateau jurassien : une reculée, et l’une des plus célèbres du département.
Une donation royale en 888
Le site est occupé depuis la préhistoire, avec des abris sous roche néolithiques et du mobilier protohistorique et gallo-romain. Mais Baume n’entre dans l’histoire qu’au IXe siècle.
En 888, le roi de Bourgogne Rodolphe Ier, proclamé à Saint-Maurice le 13 janvier de cette année-là, confie la cella de Baume à Bernon, aristocrate bourguignon qui avait déjà fondé sur ses terres de Gigny-sur-Suran une abbaye où il appliquait sa relecture de la règle de saint Benoît.
Bernon développe le monasterium de Baume. Puis il en part à la demande de Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, pour fonder l’abbaye de Cluny : la charte de fondation est datée de 909, la date de 910 longtemps retenue venant d’une erreur de calcul sur l’indiction. La tradition veut qu’il ait emmené douze moines, six de Baume et six de Gigny, mais les archives départementales du Jura rappellent que cette répartition a été soulignée après coup, pour mettre Baume à égalité avec Gigny.
D’abord mère de Cluny, Baume en deviendra la fille au XIIe siècle.
| Étape | Date | Ce que cela change |
|---|---|---|
| donation de la cella à Bernon | 888 | un monastère relevé par un réformateur |
| charte de fondation de Cluny | 909 | Bernon quitte Baume pour la Bourgogne |
| titre d’abbaye impériale | 1157 | accordé par Frédéric Barberousse |
| retour dans le giron clunisien | entre 1177 et 1186 | les sources ne datent pas le retour de la même façon |
| classement de l’église | liste de 1862 | inscriptions en 1929 et 1933 |
| inscription en totalité | 28 avril 2023 | jardins et vestiges enfouis compris |
Une fille qui refuse sa mère
La suite est une longue querelle de préséance, et elle est instructive sur la manière dont se construisent les réseaux monastiques. Baume suit la règle clunisienne mais veut garder son indépendance, quand Cluny entend la réduire au rang de prieuré, comme elle l’a fait pour Gigny.
Le conflit prend une dimension politique. Réduite au rang de prieuré par le pape Eugène III en 1147, l’abbaye obtient de l’empereur Frédéric Barberousse, comte de Bourgogne et opposé à la papauté que soutient Cluny, le titre d’abbaye impériale en 1157. Elle ne le garde pas : les notices situent son retour dans le giron clunisien entre 1177, année où l’empereur se réconcilie avec Rome, et 1186.
Elle ne s’avoue pas vaincue pour autant, et un compromis finit par lui laisser son titre d’abbaye et un rang éminent dans l’ordre clunisien. Dans un monde où le rang vaut revenu, ce détail de protocole est un enjeu financier.
Des prieurés et des dizaines d’églises
Au XIIe siècle, l’abbaye possède plusieurs prieurés et des dizaines d’églises : l’inventaire régional retient huit prieurés et soixante-cinq églises, puis une dizaine de prieurés et plus de quatre-vingts églises à la fin du siècle. Elle devient l’une des plus importantes abbayes de Franche-Comté.
Cette fortune tient au contexte de la réforme grégorienne, qui invite les laïcs à abandonner à l’Église les biens religieux qu’ils détiennent. Les donations affluent, auxquelles s’ajoutent celles faites pour le salut des âmes.
Le déclin vient par le haut. L’abbaye passe en commende à la fin du Moyen Âge : nombre d’abbés se contentent d’en toucher les revenus sans y résider. D’autres bâtissent : une grande partie des bâtiments abbatiaux et le cloître sont élevés sous Amé de Chalon, abbé régulier de 1389 à 1431, et les bâtiments sont repris au XVIe siècle sous Guillaume de Poupet, dont la place devant l’abbaye porte aujourd’hui le nom.
Le changement de nom raconte la fin de l’histoire. Appelée Baume-les-Moines jusqu’au XVIIIe siècle, l’institution se sécularise, devient Baume-les-Messieurs, et disparaît à la Révolution.
Une reculée en doigts de gant : le site classé de Baume-les-Messieurs, intégré à la zone Natura 2000 des reculées de la Haute Seille, se divise en trois entités qui forment une vallée d’effondrement en doigts de gant : la vallée du Dard, qui se termine par le cirque avec sa grande cascade et sa grotte ouverte à la visite, la vallée de la Seille et le vallon du Mardasson.
Un abbé qui a changé de camp
Un nom est resté, celui de Jean de Watteville, abbé de Baume de 1659 à sa mort en 1702. Il doit sa notoriété au rôle qu’il a joué dans le passage de la Franche-Comté sous l’autorité de Louis XIV, qui le confirma ensuite dans ses charges, étant entendu que l’historiographie récente fait la part de la légende dans le récit de sa vie.
Ce système explique la physionomie actuelle du site. Les abbés commendataires ont bâti pour eux : le logis abbatial, les cours, les aménagements de confort. Ce que le visiteur admire aujourd’hui appartient souvent à la période où l’institution se vidait de sa substance religieuse.
Ce qu’il reste de l’abbaye
Les bâtiments conservés datent de différentes périodes : l’église, la résidence de l’abbé, les maisons canoniales, les cours avec leur fontaine. L’ensemble témoigne d’une implantation monastique de premier plan dans un site typiquement jurassien.
La propriété est aujourd’hui partagée. L’essentiel de l’abbaye constitue un parc locatif privé, tandis que la commune possède le patrimoine visitable : le logis abbatial, la tour de justice, le dortoir et la chapelle.
La protection est ancienne et morcelée : l’église Saint-Pierre est classée par la liste de 1862, le logis abbatial inscrit le 26 septembre 1929, les façades et toitures le 8 mars 1933, le rez-de-chaussée et l’étage supérieur le 2 août 1933. Un arrêté du 28 avril 2023 a inscrit l’abbaye dans sa totalité, jardins, terrasses, système hydraulique et vestiges enfouis compris. Le dernier chiffre de fréquentation largement repris reste celui de 17 000 visites payantes en 2015.
Le village lui-même conserve d’autres traces : un vieux pont sur la Seille du XIIIe siècle, inscrit le 17 novembre 1929, une fontaine et sa croix monumentale du XVIe siècle, classées le 12 décembre 1907, et des fermes des XVIe au XVIIIe siècles.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le rapport s’inverse. Au sol, on voit une abbaye et un village ; vue du rebord du plateau, on voit d’abord la reculée, et l’abbaye apparaît comme un détail posé au fond d’un entonnoir de calcaire.
La vue explique aussi le choix du site. Une vallée fermée par des falaises n’a qu’une entrée : c’est un lieu retiré par construction, ce que recherchaient les fondateurs, et un lieu facile à contrôler, ce qui a permis à l’abbaye d’organiser autour d’elle un terroir.
Elle rend enfin visibles les trois branches de la reculée, qui dessinent la forme en doigts de gant et que l’on ne devine pas depuis le fond.
À voir autour
- L’abbaye de Hambye : un chœur gothique et un cloître dispersé
- L’abbaye de Gellone : un cloître parti pour New York
- Le cirque de Navacelles : un méandre abandonné depuis six mille ans
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : notice Mérimée PA00101814, base POP du ministère de la Culture, pour les protections de 1862, 1929, 1933 et 2023 ; Jura Tourisme et archives départementales du Jura pour la fondation de Cluny ; inventaire régional de Bourgogne-Franche-Comté ; DREAL Bourgogne-Franche-Comté pour le site classé et la zone Natura 2000 des reculées de la Haute Seille ; notices de l’abbaye et de la commune, Wikipédia en français.

