Le cloître de l’abbaye a été vendu à un maçon, qui s’en est servi comme carrière de pierres. Un siècle plus tard, ses sculptures étaient exposées à New York, où elles sont toujours.
L’ancienne abbaye de Gellone, ou abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert, est un ancien monastère bénédictin de l’Hérault. Elle a été fondée peu avant 804 par Guillaume de Gellone, ancien comte de Toulouse et proche de Charlemagne, qui s’était retiré dans ce lieu alors appelé Gellone.
Un comte qui se retire, une abbaye qui s’émancipe
La fondation suit la conquête franque de la Septimanie. En 782, Wittiza, plus connu sous le nom de Benoît, fonde une abbaye sur des terres familiales à Aniane. Son ami Guillaume, comte de Toulouse et proche de Charlemagne, crée à son tour un établissement à Gellone en 804. L’abbaye est dédiée au Saint-Sauveur, et la charte de fondation mentionne aussi sainte Marie et les apôtres.
Guillaume s’y retire, pas avant 806, effectue une donation en 812, et y meurt entre le 28 mai 812 et le 21 mai 815. Il y est inhumé. Deux de ses sœurs, Albane et Bertrane, s’étaient retirées dans un petit monastère féminin voisin.
L’établissement est d’abord placé sous l’autorité de Benoît, abbé d’Aniane, mais les deux monastères se séparent et Gellone a son propre abbé dès 925, Juliofred. Au XIe siècle, Aniane profite de la destruction des archives de Gellone dans un incendie pour tenter de la faire rentrer sous sa juridiction. La réponse des moines est habile : ils se placent en 1066 sous la protection de l’évêque de Lodève, puis obtiennent en 1090 du pape Urbain II de ne relever que du Saint-Siège. C’est le privilège d’exemption, et il les met hors d’atteinte.
Le fragment de la Vraie Croix donné par Charlemagne fit de Gellone une étape du chemin d’Arles.
Ce qui fait la fortune du lieu, ce sont les reliques. Outre le fragment de la Vraie Croix donné par Charlemagne, l’abbaye détient des fragments de linge attribués à la Vierge et le corps de Guillaume, devenu saint en 1066. Avec la vogue des pèlerinages, ces reliques attirent des foules et font de Gellone une étape très importante du chemin d’Arles, l’un des itinéraires vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le rayonnement est tel qu’il détourne des pèlerins empruntant la via Podiensis, pourtant plus au nord, qui font un crochet par le chemin dit de Saint-Guilhem. S’y ajoute un effet littéraire : la geste de Guillaume d’Orange, mise par écrit aux XIIe et XIIIe siècles, met en scène un combattant acharné très éloigné du personnage historique, mais qui s’y rattache. L’abbaye prend définitivement le nom de son fondateur au XIIe siècle.
À son apogée, à la fin du XIIe siècle, elle devait compter une centaine de moines, la moitié résidant au monastère et les autres dans des prieurés. L’afflux de pèlerins pose un problème concret : les moines abandonnent la nef et le chœur aux visiteurs et se réunissent sur une tribune édifiée au fond de l’église, accessible directement depuis le premier étage du cloître.
Trois églises, et une crypte retrouvée en 1962
Une chronologie proposée en 1995 par Richard Bavoillot-Laussade et Philippe Lorimy distingue trois états successifs de l’abbatiale. Le premier, bâti au IXe siècle par Guilhem, a entièrement disparu : il n’en subsiste rien.
Du deuxième, du Xe siècle, il reste des vestiges dans la crypte retrouvée en 1962, avec la confession où le corps de saint Guilhem avait été déposé vers l’an mil. Cette église se décomposait en quatre parties, un westwerk, une nef à trois vaisseaux, un transept peu débordant et un sanctuaire quadrangulaire dont seule subsiste la salle inférieure. Son architecture rappelle le préroman des Asturies. Elle a été endommagée par un incendie mentionné dans un acte de 1066.
Le troisième état est celui que l’on visite. La reconstruction commence après 1030 par la nef et les bas-côtés, représentatifs du premier art roman méridional. L’année 1076, rapportée par Jean Mabillon, marque la fin de la nef et la consécration d’un autel à saint Guilhem par Amat d’Oloron, légat du pape. Tous les historiens de l’art ont noté la discontinuité entre l’architecture de la nef et celle de l’abside et du transept, ce qui a nourri un débat de datation : Jean Vallery-Radot rapproche le chevet actuel de celui de l’église Sainte-Marie de Quarante, dédiée en 1053, et en déduit une construction postérieure. Le clocher est posé sur le porche au XVe siècle, au moment où l’abbaye commence à décliner.
| Date | Étape | Ce qu’elle change |
|---|---|---|
| 782 | fondation d’Aniane par Benoît | le modèle dont Gellone procède |
| 804 | fondation de Gellone par Guillaume | une abbaye sur une terre de frontière |
| 925 | premier abbé propre, Juliofred | la séparation d’avec Aniane est acquise |
| 1066 | Guillaume devient saint | les reliques prennent de la valeur |
| 1090 | privilège d’exemption accordé par Urbain II | l’abbaye ne relève plus que du pape |
| 1568 | pillage par les protestants | l’abbaye vend son argenterie pour se défendre |
| 1644 | arrivée des mauristes | restauration de la vie religieuse |
| 1790 | vente comme bien national | le monastère devient filature puis tannerie |
Du pillage de 1568 à la vente du cloître
L’abbaye est mise en commende en 1465, et la plupart des abbés sont alors évêques de Lodève. Ces abbés commendataires s’intéressent davantage aux revenus qu’à l’entretien des bâtiments.
En 1568, pendant les guerres de Religion, des protestants pillent l’abbaye. À partir de 1570, pour payer la garnison qui la protège, réparer les dégâts et la fortifier, les religieux doivent vendre les reliquaires en argent et des propriétés. L’état se dégrade : un procès-verbal de 1624 indique que les bâtiments conventuels, le réfectoire, le dortoir et les cellules sont en ruine, et que les seize moines ne logent plus au monastère. L’appel à la congrégation de Saint-Maur est décidé en 1626, un accord est conclu en 1632, et douze ans sont encore nécessaires pour qu’il soit exécuté, en 1644.
Le dernier acte est administratif. Nommé abbé commendataire en 1781, l’évêque de Lodève Jean-Félix-Henri de Fumel obtient du roi Louis XVI et du pape Pie VI l’extinction du titre abbatial et le rattachement des revenus à son évêché. Le diocèse de Lodève disparaît en 1790, et l’abbaye est vendue comme bien national au même moment. Six moines y vivaient alors.
C’est après que se joue le sort du cloître. Vendu à un maçon, il sert de carrière de pierres, et ses sculptures sont en grande partie démontées. Rachetées vers 1830 par un juge de paix d’Aniane, elles sont cédées par son fils à des antiquaires, qui les revendent en 1906 au collectionneur américain George Grey Barnard. Elles rejoignent en 1925 le musée des Cloîtres, au Metropolitan Museum of Art de New York.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’abbatiale paraît encastrée dans le village, et c’est exactement ce qui s’est passé : l’église de l’abbaye est devenue l’église paroissiale, et le bourg s’est organisé autour. La discontinuité entre la nef et le chevet, que les historiens de l’art discutent depuis un siècle, se lit dans les toitures.
La vue montre aussi ce qui manque. Le cloître comportait deux niveaux de claires-voies et quatre galeries à chaque étage, bâties par campagnes successives du XIe au XIVe siècle. Ce qui en reste tient dans une emprise au sol, sans le décor sculpté qui en faisait le prix, et qui se trouve à six mille kilomètres de là.
À voir autour
- L’abbaye de Flaran : un cloître dont une partie a pris le même chemin
- L’abbaye de Sénanque : cinq contreforts pour éviter l’effondrement
- L’abbaye de Fontevraud : devenue prison en 1826
Pour aller plus loin : Le dossier Hérault et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de l’abbaye de Gellone, Wikipédia en français ; base Mérimée.

