Un chroniqueur comptait 150 000 pèlerins à Montmajour un 3 mai, et 112 églises et prieurés en dépendaient

La tour Pons de l'Orme de l'abbaye de Montmajour, près d'Arles
La tour Pons de l'Orme, élevée à partir de 1369 à l'abbaye de Montmajour. Photo : GFreihalter, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Cent douze églises et prieurés dépendaient d’elle vers 1100. Un chroniqueur arlésien du XIVe siècle parle de cent cinquante mille pèlerins un seul jour de l’année. Quatre siècles plus tard, l’abbaye était abandonnée.

L’abbaye Saint-Pierre de Montmajour est une abbaye bénédictine fondée en 948, à environ quatre kilomètres au nord-est du centre historique d’Arles, dans les Bouches-du-Rhône.

Une île, une donation, une protection pontificale

L’implantation tient à la géographie. Le rocher de Montmajour émergeait de zones marécageuses, et c’est bien d’une île qu’il s’agit dans les textes du Xe siècle.

En octobre 949, Teucinde, une femme de l’aristocratie bourguignonne qui a suivi Hugues d’Arles en Provence et sœur du prévôt du chapitre Gontard, achète l’île de Montmajour à l’archevêque d’Arles Manassès et en fait donation aux religieux qui y vivent.

L’essor est rapide. Dès 960, de nombreuses donations sont effectuées en faveur de l’abbaye, et en 961 la comtesse Berthe, nièce d’Hugues d’Arles, lui donne une partie de ses biens, à l’est du Rhône comme à l’ouest jusqu’au comté d’Agde. En 963, signe de sa prospérité et de sa notoriété naissantes, le pape Léon VIII place le monastère sous son autorité directe. Dès 1005, Franco de Marignane, père de l’archevêque d’Arles Pons de Marignane, lui promet pour après son décès une série de biens, dont une manse dans la villa de Marignane et la moitié d’une dîme de la pêcherie de Bolmon, et en 1013 il y ajoute les biens de sa femme Gala de Baux situés sur Marignane.

Vers 1100, 112 églises et prieurés dépendaient de l’abbaye en Provence.

Un réseau et un pèlerinage

Le chiffre de 112 églises et prieurés dit ce qu’était une grande abbaye médiévale : moins un bâtiment qu’un réseau de possessions et de dépendances, qui lui assurait des revenus et une influence sur un territoire entier. Ce réseau compte jusqu’à cinquante-six prieurés au XIIIe siècle, décompte plus étroit qui ne porte que sur les prieurés et non sur l’ensemble des églises et prieurés.

Le pèlerinage allait avec. Pendant tout le Moyen Âge, l’abbaye draine tous les 3 mai de nombreux fidèles de la région, jusqu’à 150 000 d’après Bertrand Boysset, un chroniqueur arlésien de la fin du XIVe siècle. Le chiffre est celui d’un témoin et non d’un décompte. À titre de comparaison, la notice indique qu’en 1426 on compte 12 à 15 000 pèlerins venant par le Rhône jusqu’à Arles pour le pèlerinage de Montmajour.

DateÉvénement
948fondation de l’abbaye
949achat de l’île par Teucinde et donation aux religieux
963le pape Léon VIII place le monastère sous son autorité directe
vers 1100112 églises et prieurés en dépendent
1405l’abbatiat perd son indépendance, rattachement à l’archevêché d’Arles
1840classement au titre des monuments historiques
1945l’abbaye devient propriété de l’État
Mille ans d’abbaye, des donations à l’État.

Un pardon si couru qu’il a fallu bâtir à l’écart

Le pèlerinage avait une origine précise. La vénération de la Sainte-Croix aurait été établie en 1030, lorsque l’archevêque d’Arles consacra à la Sainte-Croix la première crypte de l’église primitive, en accordant l’absolution de leurs péchés aux fidèles venus en pèlerinage.

Le succès a fini par poser un problème pratique aux moines eux-mêmes. Malgré les difficultés d’accès à travers les marais, le pardon de Montmajour connut une telle affluence qu’au XIIe siècle les religieux durent faire construire, à l’extérieur de la clôture, une chapelle-reliquaire sous le même vocable, afin de préserver leur sérénité.

Le pardon était aussi une affaire d’argent. Il représentait une source considérable de revenus pour l’abbaye, mais aussi pour la ville d’Arles, qui logeait les pèlerins et organisait le même jour une foire aux moutons sur la place de la Croisière.

La tour que l’on voit aujourd’hui relève d’une autre nécessité. Elle a été construite à partir de 1369, avec les constructions des XIVe et XVe siècles, par le maître d’œuvre Guillaume Helinc, à l’initiative de l’abbé Pons de l’Orme, en fonction de 1368 à 1380, c’est-à-dire au moment où les grandes compagnies menaçaient la Provence.

Les coups durs, puis l’abandon

L’abbaye a connu plusieurs atteintes. En 1357, quand les grandes compagnies ravagent la Provence, puis entre 1389 et 1399 lors du conflit avec Raimond de Turenne, les moines menacés protègent leur monastère par des ouvrages militaires : un mur d’enceinte aujourd’hui disparu et une tour qui subsiste.

L’indépendance se perd ensuite. En 1405, l’abbaye perd l’indépendance de son abbatiat et se trouve rattachée à l’archevêché d’Arles. En 1593, lors des guerres de religion, elle est occupée par les soldats de la Ligue catholique et les moines doivent se retirer deux ans à Arles.

Il y eut pourtant un dernier élan. Sous la direction de nouveaux moines, des extensions sont entreprises, et le lundi de Pâques 1703 l’archevêque d’Arles François de Mailly pose la première pierre des nouveaux bâtiments conventuels. L’abandon vient à la fin du XVIIIe siècle, suivi d’une forte dégradation après la Révolution.

Le cloître garde la trace de ces chantiers successifs. Sa galerie nord et la salle capitulaire datent des environs de 1180. Dans la galerie orientale, la voûte de la travée la plus méridionale est traversée par un curieux arc du XIVe siècle, sans fonction porteuse : creusé d’une gouttière, c’est en réalité un petit aqueduc qui conduit une partie de l’eau recueillie par l’impluvium vers une citerne extérieure au cloître, près de la tour-donjon.

Une église disparue sous une autre : une première église Notre-Dame, aujourd’hui disparue, est édifiée côté est entre 1016 et 1069, peut-être à l’emplacement de l’église du XIIe siècle. Le moine et historien bénédictin de Montmajour Dom Chantelou mentionne, dans un texte dont l’original est perdu et qui porte l’année 1016, une basilique en l’honneur de Marie mère du Seigneur.

Classée, restaurée, et tenue à l’écart d’un label

L’ensemble architectural fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques par la liste de 1840, de même que la chapelle Sainte-Croix, les bâtiments des XVIIe et XVIIIe siècles étant classés par arrêté du 1er octobre 1921. Les bâtiments ont été restaurés sous le Second Empire, sous la direction d’Henri Révoil. Depuis 1945, l’abbaye est propriété de l’État.

Son rapport au patrimoine mondial est particulier. L’abbaye est citée dans le dossier d’inscription des monuments romains et romans d’Arles en 1981 et dans les rapports suivants, mais elle a été exclue lors de la clarification des limites, en 2006, en raison de sa distance avec le reste du bien.

Les atteintes n’ont pas cessé avec le classement. La chapelle Saint-Pierre a été vandalisée en juillet 1976, et sa restauration était en voie d’achèvement à la fin de 2012.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le rocher se détache nettement de la plaine, et l’on comprend sans explication le mot d’île employé par les textes du Xe siècle, même si les marécages ont disparu.

La vue montre aussi l’empilement des époques. L’église, le cloître, la tour défensive et les bâtiments conventuels du XVIIIe siècle ne forment pas un ensemble homogène mais une succession de chantiers, dont certains inachevés.

Elle situe enfin l’abbaye par rapport à Arles, à quatre kilomètres, assez loin pour être à l’écart et assez près pour en dépendre, ce qui résume son histoire.

À voir autour

  • Cluny : cent quatre-vingt-sept mètres dont huit pour cent subsistent
  • Sénanque : cinq contreforts pour sauver l’édifice
  • Fontenay : une abbaye devenue papeterie

Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine et le dossier Bouches-du-Rhône.

Sources : notice de l’abbaye de Montmajour, Wikipédia en français ; notice Mérimée PA00081117.

Questions fréquentes

Quand l'abbaye a-t-elle été fondée ?

En 948, à environ quatre kilomètres au nord-est du centre historique d'Arles, dans les Bouches-du-Rhône. En octobre 949, Teucinde, une femme de l'aristocratie bourguignonne venue en Provence à la suite de Hugues d'Arles, achète l'île de Montmajour à l'archevêque d'Arles Manassès et en fait donation aux religieux qui y vivent.

Pourquoi parle-t-on d'île ?

Parce que le rocher de Montmajour émergeait de zones marécageuses, et que les textes du Xe siècle parlent bien d'une île. Le site était protégé par les marais et accessible par bateau jusqu'à la fin du Moyen Âge.

Quelle était son influence ?

Considérable à son apogée. Dès 960, de nombreuses donations lui sont faites, et en 963 le pape Léon VIII place le monastère sous son autorité directe. Vers 1100, 112 églises et prieurés dépendaient d'elle en Provence.

D'où vient le chiffre des 150 000 pèlerins ?

De Bertrand Boysset, un chroniqueur arlésien de la fin du XIVe siècle, selon lequel l'abbaye drainait tous les 3 mai jusqu'à 150 000 fidèles de la région. C'est un témoignage d'époque, pas un décompte.

L'abbaye a-t-elle été fortifiée ?

En partie, et tardivement. En 1357, quand les grandes compagnies ravagent la Provence, puis entre 1389 et 1399 lors du conflit avec Raimond de Turenne, les moines protègent leur monastère par des ouvrages militaires : un mur d'enceinte aujourd'hui disparu et une tour qui subsiste.

Depuis quand est-elle protégée ?

L'ensemble architectural est classé au titre des monuments historiques par la liste de 1840, les bâtiments des XVIIe et XVIIIe siècles l'étant par arrêté du 1er octobre 1921. Les bâtiments ont été restaurés sous le Second Empire, sous la direction d'Henri Révoil. L'abbaye est propriété de l'État depuis 1945.

Fait-elle partie du bien UNESCO d'Arles ?

Non, pas aujourd'hui. L'abbaye est citée dans le dossier d'inscription des monuments romains et romans d'Arles en 1981 et dans les rapports suivants, mais elle a été exclue lors de la clarification des limites en 2006, en raison de sa distance avec le reste du bien.
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