Quatre rois y ont prié le même jour de 1332 : ce que l’on sait de la grotte de la Sainte-Baume

L'intérieur de la grotte de la Sainte-Baume, aménagée en chapelle, dans le Var
La grotte de la Sainte-Baume, dans le Var. Photo : René Hourdry, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 21 juin 1295, une bulle du pape Boniface VIII confie aux dominicains la garde d’une grotte du Var. Trente-sept ans plus tard, le même jour de 1332, quatre souverains y prient ensemble : Philippe VI de Valois, roi de France, Alphonse IV d’Aragon, Hugues de Chypre et Jean de Luxembourg, roi de Bohême. La grotte de la Sainte-Baume est alors l’un des lieux les plus fréquentés de la chrétienté d’Occident.

Elle s’ouvre à 894 mètres d’altitude, au pied d’une barre rocheuse dominée par une falaise d’une centaine de mètres, dans le massif de la Sainte-Baume. Son ouverture est visible de loin. Aménagée en lieu de culte depuis au moins la fin de l’Antiquité, elle reçoit aujourd’hui 500 000 pèlerins et visiteurs par an.

Un vide karstique dans un pli retourné

La géologie explique la cavité. Le massif calcaire urgonien présente un plissement anticlinal poussé jusqu’à retourner localement les strates : c’est ce plissement qui a créé le vide karstique à l’origine de la grotte. Elle s’ouvre en face nord du massif, orientée est-ouest comme la falaise qui la surplombe.

Les dimensions sont modestes au regard de la réputation. La topographie réalisée par Paul Courbon en 2008 donne une forme globalement rectangulaire de 25 mètres sur 20, pour un développement d’une trentaine de mètres. Le point bas se trouve quatre mètres sous le niveau de l’entrée, le point haut quatre mètres au-dessus, derrière l’autel. Aménagée en chapelle, elle peut accueillir mille personnes.

Deux particularités surprennent les visiteurs qui s’attendent à une grotte ordinaire. Les concrétions, stalagmites et stalactites, sont inexistantes. En revanche la cavité connaît de multiples infiltrations d’eau, surtout par temps pluvieux, et une percolation pérenne a été captée lors de l’aménagement du couvent pour alimenter les habitations en eau courante.

Le terme de baume désigne en Provence un abri sous roche. La grotte a donné son nom au massif, puis à la forêt.

Ce que voyaient les pèlerins du XVe siècle

Un récit de pèlerins, dont l’historien Bernard Montagnes a fait la synthèse, permet de reconstituer l’aménagement médiéval. En entrant, le pèlerin découvrait trois beaux autels, dont l’un dédié à sainte Marthe. Près du maître-autel, à main gauche et tout au fond, se trouvait l’endroit que la tradition désignait comme la chambre ou le lit de Marie Madeleine.

C’était un espace fermé par un mur bâti, dans lequel était encastrée une porte en fer dont le prieur détenait la clé. Nul ne pouvait y pénétrer s’il n’était prêtre consacré. Une fois la porte ouverte et une lumière introduite, le visiteur apercevait une statue couchée, de plus de six pieds, qui passait pour le portrait véritable de la sainte, exécuté par saint Maximin son contemporain.

La description correspond à l’image popularisée par la gravure : couchée sur le côté droit, couverte d’un manteau, la main droite sous la tête en guise d’oreiller, la main gauche sur la poitrine. À proximité, un ange sculpté tenait un phylactère portant une inscription latine invitant ceux qui ont coutume de pécher à ne pas désespérer. Montagnes rapporte aussi que ce lit était l’objet de rituels destinés aux femmes enceintes, et que le petit écoulement d’eau pérenne était déjà capté, la tradition voulant que Madeleine en ait usé.

Une représentation du XVIIIe siècle ajoute un détail inattendu : un crocodile empaillé suspendu à la voûte. Selon Bernard Montagnes, il rappelait le monstre vaincu par l’archange, un dragon qui, d’après la légende, aurait habité la grotte avant la sainte.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Altitude de l’ouverture894 mune falaise de 100 m au-dessus, visible de loin
Dimensionsenviron 25 m sur 20une chapelle de 1 000 places dans une cavité unique
Aménagement en lieu de cultedès le Ve siècledes moines installés au bord pour les pèlerins
Bulle de Boniface VIII21 juin 1295les dominicains reçoivent la garde des lieux saints
Superficie du massif45 000 hectaresà cheval sur les Bouches-du-Rhône et le Var
Fréquentation actuelle500 000 personnes par anun site touristique majeur du département
La grotte de la Sainte-Baume, sanctuaire continu depuis la fin de l’Antiquité.

Détruite à la Révolution, rebâtie au XIXe siècle

Le sanctuaire se développe surtout à partir du XIIIe siècle, sous l’impulsion des comtes de Provence. Après six ans de détention à Barcelone, Charles II met en œuvre en 1288 son projet de construire une basilique pour abriter les reliques, et il obtient le 21 juin 1295 la bulle pontificale qui confie au jeune ordre des dominicains la charge de la basilique de Saint-Maximin et de la grotte.

Suit une longue série de visites princières. Tout au long des XIVe et XVe siècles, papes, rois et princes montent à la grotte, et l’année 1332 en donne l’exemple le plus spectaculaire avec quatre souverains recueillis le même jour.

Puis viennent les destructions. Le sanctuaire est pillé lors des guerres de Religion, puis totalement détruit pendant la Révolution française. Le lieu de culte est reconstruit au XIXe siècle, particulièrement sous l’impulsion du père Henri Lacordaire, qui restaure le couvent dominicain et l’hostellerie afin de pouvoir à nouveau accueillir les pèlerins. Les aménagements se sont poursuivis tout au long du XXe siècle.

Un massif qui fournissait la glace de Marseille

Le massif lui-même mérite le détour. Il s’étend sur 45 000 hectares entre les Bouches-du-Rhône et le Var, culmine au Joug de l’Aigle à 1 148 mètres, et comprend sur son flanc ouest le pic de Bertagne, point culminant des Bouches-du-Rhône à 1 042 mètres. Il forme le cœur du parc naturel régional de la Sainte-Baume, créé par décret du 20 décembre 2017.

Sa forêt domaniale est réputée et protégée depuis plusieurs siècles. La hêtraie, la chênaie et la pinède de pins sylvestres y présentent une flore et une faune intermédiaires entre forêt méditerranéenne et forêt alpine de moyenne altitude. Le franchissement de la ligne de crête offre un contraste saisissant entre adret et ubac, avec une flore totalement différente de part et d’autre.

Une activité oubliée s’y lit encore dans le paysage : la Sainte-Baume est un conservatoire de l’histoire des glacières en Provence, et il en subsiste une vingtaine dans le massif. L’usage de la glace à rafraîchir était un luxe pratiqué depuis l’Antiquité, mais il faut attendre 1642 pour que deux marchands obtiennent de Louis XIII le privilège exclusif de construire des glacières et de vendre la glace à Marseille.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la logique du site apparaît d’un coup. Une longue barre rocheuse orientée est-ouest, une falaise de cent mètres, et au pied de cette falaise une forte pente entièrement couverte de forêt. La grotte n’est qu’un point dans cette muraille, mais un point visible de très loin, ce qui explique qu’on ait pu l’atteindre et la fréquenter sans jamais la perdre de vue.

La vue aérienne montre aussi le contraste entre les deux versants du massif, cette opposition entre adret et ubac qui fait passer d’une végétation méditerranéenne à une forêt presque montagnarde en franchissant la crête. La hêtraie, au nord, doit son existence à cette exposition.

Reste une question ouverte, celle de l’eau. Un drain profond, vers cent mètres d’altitude, est supposé circuler en régime noyé sous le massif sans qu’aucun des avens connus ne l’atteigne, et les recherches spéléologiques se poursuivent. À l’autre bout de la chaîne des pèlerinages, Vézelay a perdu son pèlerinage à la Madeleine en 1279, précisément au profit de la Provence.

À voir autour

  • Vézelay : le pèlerinage concurrent, ruiné par une ouverture de tombeau en 1279
  • Conques : comment une relique fabrique une route et une abbaye
  • La roche de Solutré : une légende tenace démentie par les fouilles

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notices de la grotte et du massif de la Sainte-Baume, Wikipédia en français ; topographie de Paul Courbon, 2008.

Questions fréquentes

Que signifie le mot baume ?

En Provence, baume ou balme désigne un abri sous roche, une caverne ou une grotte. L'orthographe varie selon les lieux, en baulme, basme, beaume, ou baumo en provençal. La grotte a donné son nom au massif et à la forêt qui l'entourent.

Pourquoi ce lieu est-il associé à Marie Madeleine ?

La tradition veut qu'elle y ait vécu une trentaine d'années, les récits variant, après son départ de Terre sainte. Dès le Ve siècle, des moines s'installent au bord de la grotte pour accueillir les pèlerins.

Qu'est-ce que le lit de Marie Madeleine ?

Un espace fermé par un mur et une porte de fer dont le prieur détenait la clé, au fond de la grotte. Les pèlerins du XVe siècle y voyaient une statue couchée de plus de six pieds, tenue pour le portrait véritable de la sainte. Seul un prêtre consacré pouvait y pénétrer.

Y avait-il vraiment un crocodile dans la grotte ?

Une représentation du XVIIIe siècle montre un crocodile empaillé suspendu à la voûte. Selon l'historien Bernard Montagnes, il rappelait le monstre vaincu par l'archange, un dragon qui selon la légende aurait habité la grotte.

Le massif est-il protégé ?

Oui. Il forme le cœur du parc naturel régional de la Sainte-Baume, créé par décret du 20 décembre 2017. Sa hêtraie, préservée depuis des siècles, fait sa réputation autant que la grotte.
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