Aucune source que nous avons lue ne rattache le monstre de Nîmes à une tarasque. Ce n’est pas là qu’il faut regarder : l’animal des armoiries nîmoises est un crocodile enchaîné à un palmier, et il sort du revers d’une monnaie de bronze frappée il y a deux mille ans.
La monnaie est celle de la colonie romaine de Nemausus, et son revers porte la légende abrégée COL NEM. Le catalogue international des monnaies provinciales romaines, hébergé à Oxford, en recense au moins trois types au crocodile, datés d’environ 16 avant notre ère à 14 de notre ère. L’un d’eux montre au droit Agrippa et Auguste adossés.
Le musée de la Romanité, à Nîmes, en conserve un exemplaire de la troisième émission, daté de 10 à 14 de notre ère : vingt-huit millimètres de diamètre pour 11,90 grammes. Deux sources indépendantes, l’une universitaire, l’autre muséale, portent donc le même fait.
Pas de tarasque à Nîmes dans les sources consultées, et la ville situe la bête à Tarascon
Sur la confusion, la réponse la plus nette vient de la Ville de Nîmes elle-même. La fiche pédagogique de son musée du Vieux Nîmes commence par ces mots : il était une fois une bête qui vivait non loin d’ici à Tarascon. La fiche raconte la légende de sainte Marthe et ne dit pas que Nîmes n’a pas de tarasque, mais elle place la bête chez la voisine, et c’est la commune que l’on croirait propriétaire du monstre qui l’y renvoie.
Deux absences vont dans le même sens, sans prouver qu’aucune tarasque n’a jamais existé à Nîmes. Aucune notice contenant le mot tarasque parmi les 46 761 de l’export national des immeubles protégés : dans ce corpus fermé, cela établit seulement qu’aucun immeuble protégé n’est décrit avec ce mot. Et aucune occurrence de Nîmes ni de crocodile dans les vingt-cinq pages de la fiche d’inventaire du patrimoine immatériel consacrée aux fêtes de la Tarasque, ce qui ne dit rien de Nîmes elle-même.
La seule tarasque nîmoise que nous ayons trouvée est un objet de vitrine : un santon sous cloche représentant sainte Marthe et la Tarasque, dans les collections du musée du Vieux Nîmes, que la fiche pédagogique semble désigner comme la Tarasque du musée.
Une bête qui vivait non loin d’ici, à Tarascon : c’est la Ville de Nîmes qui l’écrit.
Emblème héraldique, pas animal totémique
Un mot mérite d’être corrigé au passage. On lit que le crocodile serait l’animal totémique de Nîmes, mais nous ne l’avons trouvée que chez l’office de tourisme et dans la presse locale qui relaie sa campagne, et dans aucun inventaire ethnographique. Or les animaux totémiques du Languedoc et de la Provence sont une tradition précise : des effigies portées en procession, qu’on sort à date fixe.
Le crocodile de Nîmes n’est pas de ceux-là. C’est un emblème héraldique, né d’une monnaie et entré dans un blason. Ce qui circule réellement dans les rues de Nîmes, ce sont des taureaux vivants et la Pégoulade.
Dans les armes, il entre par des lettres patentes de François Ier données en juin 1535, qui remplacent un taureau d’or adopté en 1516. Deux sources le portent, le service municipal du patrimoine et la transcription qu’en donne l’historien Ménard au dix-huitième siècle. Nous n’avons pas vu l’acte lui-même, et il faut le dire : toute la filiation que nous avons lue passe par Ménard. La page qui le transcrit cite aussi, pour la même date, l’historien dom Vaissete, sans que nous ayons pu établir s’il en est indépendant.
| Élément | Fait | Source |
|---|---|---|
| Origine du motif | revers d’une monnaie de la colonie de Nemausus | catalogue d’Oxford et musée de la Romanité |
| Exemplaire conservé | troisième émission, 10 à 14 de notre ère | musée de la Romanité |
| Entrée dans les armes | lettres patentes de juin 1535 | service du patrimoine, via Ménard |
| Armes précédentes | un taureau d’or, adopté en 1516 | mêmes sources |
| Tarasque à Nîmes | aucune, la bête est de Tarascon | fiche du musée du Vieux Nîmes |
| Crocodiles naturalisés | quatre à l’hôtel de ville | notice de protection |
Quatre crocodiles empaillés, et un désaccord d’un chiffre
Il y a bien de vrais crocodiles à Nîmes, et ils sont à l’hôtel de ville. La notice de protection du bâtiment indique qu’il conserve quatre crocodiles naturalisés, datés de 1587, 1671, 1692 et 1703. Un voyageur les a décrits sur place en 1853, dans une revue savante.
La date du plus ancien donne lieu à un désaccord savoureux, parce qu’il ne porte que sur un chiffre. Le ministère de la Culture écrit 1587. La Ville de Nîmes et la presse locale écrivent 1597, la presse précisant que la date est portée par une plaque de fer posée sur le ventre de l’animal. Nous donnons les deux.
Une piste que nous avons abandonnée : nous avions supposé que le crocodile de la fontaine Pradier portait le motif. Aucune des descriptions consultées ne le mentionne. La fontaine est bien protégée, inscrite le 16 novembre 1988, mais rien ne la rattache à l’emblème.
Côté protection, l’hôtel de ville n’est inscrit que partiellement, par arrêté du 23 décembre 1959, sur sa façade de la rue de la Trésorerie et une voûte sur croisée d’ogives. Les crocodiles relèvent des objets mobiliers, qui font l’objet d’un autre régime. Dans l’export des immeubles protégés, le mot crocodile ne ressort que sur sept notices pour toute la France, et une seule à Nîmes.
Vu d’en haut, enfin, le motif est partout et nulle part. Il n’est pas sur un monument mais sur le mobilier urbain, les clous de pavage, les bornes et les abribus : une ville entière signée par un reptile qu’aucun Nîmois n’a jamais vu vivant chez lui, et qui vient d’une monnaie célébrant, selon la Ville, la victoire d’Actium et la soumission de l’Égypte.
Ce que la monnaie célébrait
Le motif n’est pas un animal local, et c’est ce qui le rend étrange sur un blason languedocien. Selon le service Ville d’art et d’histoire de Nîmes, l’Égypte, désormais soumise à Rome après la victoire d’Actium, y est représentée par un crocodile enchaîné à une palme, symbole romain de la victoire. Le musée de la Romanité évoque de son côté la grande propagande qui entoure Actium, comme le montre l’iconographie de cette monnaie. L’idée que la colonie devrait son statut à cette victoire, et que ses vétérans en venaient, vient de l’historien Ménard au dix-huitième siècle : il lui semble que ces vétérans furent tirés des légions de la guerre d’Égypte, et il en voit la preuve dans le type de la médaille elle-même, ce qui est circulaire.
Autrement dit, Nîmes porte sur ses armes le souvenir d’une victoire remportée à plus de mille kilomètres, transmis par une pièce de bronze dont l’exemplaire du musée de la Romanité mesure vingt-huit millimètres. Quant à la chaîne du motif, que l’on prend parfois pour un ornement, Ménard y lit un symbole de la conquête : l’animal n’est pas représenté libre.
Un dernier désaccord, interne à la Ville celui-là, montre que l’héritage reste vivant : le logotype au crocodile dessiné par Philippe Starck est daté de 1985 par le compte officiel de la commune et de 1986 par l’un de ses adjoints. Ni ce logotype ni l’abribus du même dessinateur ne figurent dans l’export des immeubles protégés.
Sources : catalogue Roman Provincial Coinage Online, hébergé par l’Ashmolean Museum d’Oxford, pour les types monétaires ; musée de la Romanité de Nîmes pour l’exemplaire conservé et les trois émissions ; service municipal du patrimoine de Nîmes et transcription de l’historien Ménard publiée sur nemausensis.com, pour les lettres patentes de 1535 ; article de Maxime de Montrond, Bibliothèque de l’École des chartes, 1853, pour les crocodiles de l’hôtel de ville et la lecture de Ménard sur l’Égypte ; fiche pédagogique du musée du Vieux Nîmes, publiée par la commune, pour la tarasque ; fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel du ministère de la Culture consacrée aux fêtes de la Tarasque ; notices PA00103101 et PA00103096 de l’export national des immeubles protégés. Le serveur d’Oxford n’a pas rendu deux de ses types monétaires, nous ne pouvons donc pas dire combien portent en tout le crocodile.

