Une étoile dorée est suspendue dans le vide, entre les deux parois rocheuses qui encadrent le village. Elle est tombée ou a été décrochée au moins onze fois, et personne ne sait avec certitude qui l’a mise là.
Moustiers-Sainte-Marie se trouve dans les Alpes-de-Haute-Provence, en aval du canyon du Verdon, à environ 630 mètres d’altitude. Le village est blotti contre un escarpement rocheux, dans une entaille que surplombent deux hauteurs.
Cent trente-cinq mètres de chaîne au-dessus du vide
C’est entre ces deux hauteurs que la chaîne est tendue. Elle mesure aujourd’hui 135 mètres et pèse environ 150 kilos, et l’étoile qu’elle porte, à cinq branches, fait 115 centimètres de diamètre.
Ces chiffres ont changé. L’étoile posée sur la chaîne le 6 septembre 1882, jour de la fête de Notre-Dame, était l’œuvre de Jules Martin : 80 centimètres de diamètre, dix rais, en métal doré sur nickel. Les seize rais, eux, sont ceux du blason de la famille de Blacas, celui que la légende met à l’origine de l’étoile, et non ceux d’une étoile réellement accrochée au-dessus du village.
Car l’ensemble n’est pas stable. Jacques Lecugy, qui a dépouillé les archives de Moustiers, a calculé que l’étoile a dû tomber ou être décrochée au moins onze fois depuis sa première mention, en 1636 : chutes en 1685 et 1782, retrait par les révolutionnaires en 1793, chute retrouvée au fond du vallon en 1881, chaînon scié en 1967, chute en 1995. Celle que l’on admire aujourd’hui n’est pas l’originale : elle a été posée le 18 août 1957, après le décrochage de l’étoile de 1882.
| Élément | Valeur | Ce que cela change |
|---|---|---|
| longueur de la chaîne | 135 mètres | tendue entre deux parois |
| poids de la chaîne | environ 150 kilos | chiffre de l’office de tourisme |
| diamètre de l’étoile | 115 centimètres | 80 centimètres en 1882 |
| branches | cinq | dix rais sur la version de 1882 |
| chutes ou décrochages | au moins onze | décompte de Jacques Lecugy, dernière chute en 1995 |
| étoile actuelle | reproduite en 1957 | après une chute |
| versions sur l’origine | dix-sept | aucune n’est établie |
Dix-sept récits, aucune preuve
La version la plus répandue a été fixée par Frédéric Mistral, dans un poème publié en 1885, la Cadeno de Moustié. Le chevalier de Blacas, fait prisonnier en croisade par les Mamelouks à Damiette en 1249, aurait promis de consacrer un monument à la Vierge s’il revenait un jour dans son fief. Revenu sain et sauf, il aurait fait suspendre une étoile à seize branches, emblème de sa famille. Des Blacas ont bien pris part aux croisades, mais aucun document ne montre que l’un d’eux a été fait prisonnier à Damiette.
Une autre légende raconte que deux amoureux du village, issus de familles ennemies qui leur interdisaient de s’aimer, se sont suicidés à cet endroit, et que les deux familles ont ensuite fait tendre la chaîne. Une troisième l’attribue à un chevalier de Rhodes.
Jacques Lecugy a compté dix-sept versions expliquant l’origine de l’étoile, et aucune n’est établie. C’est un objet sans archive : on sait seulement qu’il est là, qu’il est tombé souvent, et qu’il a été remis en place à chaque fois.
En 1995, l’étoile a été retrouvée au fond du ravin, et les habitants se sont cotisés pour la redorer.
Un village qui tient à son étoile
L’épisode de 1995 dit l’attachement du village à cet objet. L’étoile s’est décrochée et a été retrouvée au fond du ravin ; les habitants se sont cotisés, et un mois plus tard elle était redorée et remise en place.
Remettre une chaîne de 150 kilos en travers d’un ravin n’est pas une opération symbolique. Il faut atteindre les deux ancrages, tendre la chaîne depuis une paroi jusqu’à l’autre, et régler sa flèche pour que l’étoile pende au bon endroit, au milieu.
L’entretien de l’ensemble est une affaire municipale : les services de la commune contrôlent régulièrement la chaîne et remplacent l’étoile usée, une ou deux fois par siècle.
La faïence, et ce qui en reste
Le bourg doit sa renommée des XVIIe et XVIIIe siècles à sa faïence. Selon la tradition, un religieux venu de Faenza aurait transmis à un potier du village le secret de l’émail blanc laiteux qui, associé au bleu dit de Moustiers, a fait la réputation des pièces locales.
Au XVIIIe siècle, jusqu’à douze faïenceries ont fonctionné en même temps dans le village. Le musée de Moustiers, fondé en 1929, présente des pièces des différentes époques, dont des faïences décorées des XVIIe et XVIIIe siècles, œuvres des maîtres Clérissy, Olérys et Ferrat. Il a été rénové en 2014 et ses collections enrichies par la donation du collectionneur Pierre Jourdan-Barry.
L’autre ressource du lieu est l’olivier. La commune compte plus de 20 000 oliviers, pour l’essentiel sur les restanques en pierre sèche de la colline du Claux, dont 2 000 ont été réhabilités et sont exploités aujourd’hui, et l’huile produite relève de l’appellation Huile d’olive de Haute-Provence.
Une oliveraie reconstituée comme pare-feu : après l’incendie du quartier Tréguier, en 1994, la décision a été prise de replanter l’oliveraie pour lui faire jouer ce rôle. Les emplacements ont été choisis dans une perspective paysagère face au village.
Deux églises, deux époques
L’église paroissiale Notre-Dame-de-l’Assomption est classée au titre des monuments historiques. Son chœur a été entrepris en 1336 par le prieur Pierre de Pratis, et forme un angle prononcé avec la nef, qui est romane : cinq travées voûtées en berceau brisé, deux bas-côtés, des chapiteaux ornés de feuilles de chêne.
Le clocher est de style lombard, ajouré d’arcades romanes soutenues par de fines colonnettes. Cette juxtaposition d’un chœur gothique et d’une nef romane désaxée est le signe d’un chantier interrompu : on a commencé à remplacer l’édifice roman, et on s’est arrêté au chœur.
Plus haut se trouve la chapelle Notre-Dame-de-Beauvoir, dite aussi d’Entremont ou de la Roche, au porche roman surmonté d’un petit clocher. Ses deux premières travées sont romanes et remontent au XIIe siècle, les deux autres et l’abside sont gothiques. Un chemin de croix y conduit : les sept oratoires qui bordaient le sentier ont cédé la place, en 1860, aux quatorze stations actuelles, au long d’un escalier de 262 marches.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la configuration du site saute aux yeux : le village occupe une entaille, et les deux parois qui le serrent sont assez rapprochées pour qu’une chaîne puisse les relier. Sans cette géométrie, pas d’étoile.
La vue situe aussi la chapelle de Beauvoir, perchée au-dessus des toits, d’où l’on domine la vallée de la Maire et le plateau de Valensole. Le chemin de croix qui y monte dessine une ligne de stations sur le versant, le long d’un escalier de 262 marches.
Elle montre enfin le lac de Sainte-Croix en contrebas, un plan d’eau de plus de 1 000 hectares qui vaut à la commune d’être soumise à la loi littoral, alors qu’elle se trouve à plus de 600 mètres d’altitude dans les Alpes.
À voir autour
- Sénanque : une abbaye au fond de son vallon
- Le lac de Vassivière : ce qu’un barrage a recouvert
- Montmajour : une abbaye sur son rocher
Pour aller plus loin : La rubrique Mystères et légendes.
Sources : office de tourisme de Moustiers-Sainte-Marie, moustiers.fr, pour la chaîne et l’étoile actuelles et pour les armes de Blacas ; relevé d’archives de Jacques Lecugy pour les chutes de l’étoile, ses dimensions successives et les versions de son origine ; base POP du ministère de la Culture, arrêté du 18 mars 1913, pour le classement de l’église ; Frédéric Mistral, la Cadeno de Moustié, 1885, pour la légende du chevalier de Blacas ; dossier de presse de la commune pour la faïence.

