Cinquante-huit mètres de long, vingt de large, onze de haut sous voûte : tout cela a été enlevé à la colline, et non empilé dessus. Depuis la place du marché, on n’en voit qu’une façade, et rien ne laisse deviner ce qu’il y a derrière.
L’église monolithe de Saint-Émilion se trouve en Gironde, au cœur du centre historique, sous la place des Créneaux et la place du Clocher. Elle n’est pas construite : elle est creusée.
Une église en creux, pas en relief
La différence n’est pas qu’un mot. Une église ordinaire s’élève par assemblage de pierres taillées ; celle-ci est un vide. Les bâtisseurs n’ont rien empilé, ils ont enlevé. L’étude archéologique du site décrit les sorties de carrière aménagées tout exprès pour évacuer les matériaux hors du volume retenu pour l’église, et le décaissement de tout le plateau sur la longueur du vaisseau.
Le plan est basilical : trois vaisseaux à six travées, 58 mètres de long sur 20 mètres de large, la nef centrale s’élevant à environ onze mètres. Les voûtes retombent sur deux séries de piliers quadrangulaires, c’est-à-dire des piliers que l’on n’a pas montés mais qu’on a laissés en place en creusant autour.
L’édifice n’est pas exactement orienté, ce que l’on attribue aux contraintes de son emplacement. Quand on taille dans une colline, c’est la colline qui décide, pas la liturgie.
| Élément | Valeur | Ce que cela change |
|---|---|---|
| longueur sur largeur | 58 m sur 20 m | l’église est un vide, pas un bâti |
| hauteur de la nef centrale | onze mètres | sous une place de la ville |
| travées | six | séparées par des piliers monolithes |
| clocher | 68 mètres | mesuré depuis la place du marché |
| classement de l’église | 1886 | le clocher suit en 1907 |
| liste des biens en danger | 1996 | infiltrations et problèmes structurels |
| patrimoine mondial | 1999 | avec toute la juridiction |
Un chantier planifié, un commanditaire incertain
Le chantier n’a pas été improvisé. L’étude archéologique y lit un programme architectural arrêté avant le premier coup de pic, puis un creusement mené d’un même élan : façonnage général des parois, des piliers et des voûtes, bandeau courant à la retombée des voûtes, et un réseau de drains taillé dans le plancher rocheux pour rabattre la nappe phréatique.
Le commanditaire, en revanche, n’est pas établi. L’ouvrage était attribué aux chanoines réguliers de Saint-Augustin, installés vers 1110 par l’archevêque de Bordeaux. Depuis les travaux publiés en 2011, les archéologues penchent plutôt pour le vicomte Pierre Ier de Castillon, dont dépendait l’église entre 1080 et 1110 environ, parti à la première croisade en 1097 et frappé d’anathème par ce même archevêque pour avoir usurpé les revenus du sanctuaire.
Ce que les fouilles ont relevé, ce sont des indices d’un retour de Terre sainte : une rotonde dont l’architecture étagée renvoie aux représentations du Saint-Sépulcre de Jérusalem, et un motif sculpté inspiré d’un tissu oriental qui a pu envelopper des reliques. Les auteurs de l’étude évoquent aussi, mais au conditionnel, les édifices souterrains de Cappadoce. L’église souterraine d’Aubeterre-sur-Dronne, en Charente, est elle aussi soupçonnée d’être passée sous l’influence des vicomtes de Castillon à la même époque, sans que rien ne soit démontré.
Les piliers n’ont pas été montés : on a creusé autour d’eux.
Un ermite, puis un chantier
Selon la tradition, un moine breton nommé Émilion prononce ses vœux à Saujon au VIIIe siècle, puis s’établit en ermite près de ce qui deviendra la ville. Il construit un oratoire, et à sa mort en 767 ses disciples creusent un modeste souterrain dans la pierre.
L’église actuelle vient bien plus tard. Une inscription placée sur un pilier de la nef centrale, entre la troisième et la quatrième travée, donne le jour de la consécration à saint Émilion, le 7 décembre, mais pas l’année. Elle est aujourd’hui masquée par le frettage en acier posé lors de la consolidation, et les archéologues relèvent qu’elle a pu être modifiée : la première lecture connue, au XVIIe siècle, donnait un autre jour.
Le chantier se place entre 1080 et 1110 environ, au moment où l’archevêque de Bordeaux reprend en main le sanctuaire et y installe des chanoines. Une tour est élevée au-dessus de l’église vers le XIIe siècle et sert de base au clocher ; des fenêtres gothiques et un portail sont percés au XIVe, et la flèche est érigée au XVIe.
Ce qui reste du décor : vendue en 1793, l’église est réutilisée en fabrique de salpêtre pour produire de la poudre à canon. Le raclage des parois fait disparaître à peu près toute la décoration. Les quelques éléments sculptés en bas-relief et les restes de corniches qui subsistent doivent leur survie à leur mauvaise position, trop incommode pour les racloirs.
Une ville bâtie sur ses propres carrières
L’église monolithe n’est pas un accident isolé. Saint-Émilion est assise sur le rebord d’un plateau de calcaire tendre, et des carrières de pierre en galeries souterraines ont été creusées sous la ville et sur le flanc du coteau. Les actes notariés en gardent la trace : des carrières sont ouvertes en contrebas de la chapelle dès 1421, puis étendues tout au long du XVIe siècle, au point que le rocher établi sous le cimetière est exploité en 1526, puis entre 1580 et 1592.
Le résultat est une agglomération à deux niveaux. En surface, des ruelles en pente, appelées tertres, et des placettes ; dessous, un réseau de galeries, de caves et de catacombes médiévales. Les deux réseaux se touchent : le couloir d’accès à l’église a recoupé l’extension de la galerie des catacombes, et la porte qui ouvre sur la nef n’est autre que l’ancienne terminaison de cette galerie, réemployée.
L’ermitage de saint Émilion appartient au même système : une cavité aménagée, et non un bâtiment. Il se visite aujourd’hui avec la chapelle de la Trinité, les catacombes et l’église souterraine, dans un parcours guidé d’une heure dont l’office de tourisme détient seul les clés.
Une église qui a failli s’effondrer
L’édifice a été classé au titre des monuments historiques en 1886, et son clocher en 1907. Cela ne l’a pas mis à l’abri : des problèmes structurels aggravés par des infiltrations d’eau ont fini par le fermer au public, le clocher menaçant de s’effondrer.
En 1996, cette situation conduit le Fonds mondial pour les monuments à inscrire l’église sur sa liste des biens culturels en danger. Ses fondations et ses piliers sont ensuite renforcés, ce qui permet de la stabiliser.
Trois ans plus tard, en 1999, toute la juridiction de Saint-Émilion est inscrite au patrimoine mondial par l’UNESCO, au titre des paysages culturels, comme exemple d’un paysage viticole historique conservé.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on ne voit pas l’église. On voit un clocher dont la flèche monte à 68 mètres au-dessus de la place du marché, planté au milieu des toits, et deux places pavées. L’essentiel du monument est sous les pieds des passants.
La vue rend aussi lisible la raison du choix du site : un coteau calcaire assez épais et assez homogène pour qu’on puisse y tailler onze mètres de hauteur sous voûte sans que l’ensemble s’affaisse.
Elle fait aussi comprendre le rapport de force entre les deux édifices religieux. La collégiale, bâtie en élévation, se voit de loin ; l’église monolithe, elle, ne se signale que par son clocher, et un visiteur pressé peut traverser la place sans soupçonner ce qu’il a sous les pieds.
Elle montre enfin le vignoble qui enserre la ville, et qui est la raison de l’inscription de 1999 autant que les monuments eux-mêmes : c’est le paysage viticole, délimité avec précision, qui est protégé.
À voir autour
- La Roque Saint-Christophe : un kilomètre de falaise habitée
- Bonaguil : une forteresse bâtie trop tard
- Talmont-sur-Gironde : une église au bord de la falaise
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA00083731, pour les classements du 12 juillet 1886 et du 23 octobre 1907 ; Frédéric Boutoulle, Dany Barraud et Jean-Luc Piat (dir.), Saint-Émilion au Moyen Âge, Aquitania supplément 26, 2011, pour le plan, l’inscription de dédicace, les carrières et l’attribution du chantier ; office de tourisme de Saint-Émilion pour le clocher et le parcours de visite ; Gironde Tourisme pour la hauteur de la nef et le décor ; World Monuments Fund pour le Watch de 1996 ; UNESCO, décision 23 COM VIII.C.1, pour l’inscription de la juridiction de Saint-Émilion en 1999 au titre des critères (iii) et (iv). Michelle Gaborit, « L’église souterraine de Saint-Émilion », Congrès archéologique de France, Bordelais et Bazadais, 1987, Paris, 1990, p. 197-206.

