Une ville rasée pour 25 hectares de citadelle : Blaye, le verrou de l’estuaire de la Gironde

Vue aérienne de la citadelle de Blaye, au bord de l'estuaire de la Gironde
La citadelle de Blaye, au bord de l'estuaire de la Gironde. Photo : Jacques DASSIÉ, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Pour bâtir 25 hectares de citadelle au-dessus de la Gironde, il a fallu raser la majeure partie d’une ville. La trame médiévale de Blaye, ses maisons, et jusqu’à son antique basilique Saint-Romain, ont disparu entre 1685 et 1689 pour laisser place à un vaste complexe semi-circulaire épousant la forme du rocher.

La citadelle se trouve dans le nord de la Gironde, sur un éperon qui domine l’estuaire de 35 mètres. Elle est l’œuvre de l’ingénieur militaire François Ferry, directeur général des fortifications de Guyenne, sous la supervision de Vauban. Elle est intégralement classée monument historique depuis le 11 mai 2009 et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis le 7 juillet 2008, comme l’un des douze sites du Réseau des sites majeurs de Vauban.

Un rocher convoité depuis les Romains

La position explique tout. L’éperon rocheux qui domine l’estuaire a probablement été choisi par les Romains pour y établir le castrum de Blavia. Ce n’est toutefois que vers le VIIe siècle qu’un premier château est attesté, comme l’une des résidences ponctuelles du jeune roi d’Aquitaine Caribert II, qui est enterré dans l’ancienne basilique Saint-Romain.

Une première campagne de fortifications a lieu dès 1652, sous la direction de l’ingénieur militaire Blaise François Pagan. Mais la citadelle actuelle relève d’une volonté politique explicite : établir un solide verrou sur la Gironde, dans le cadre du plan général de protection des côtes, et contrôler la navigation sur le fleuve afin, selon la formule de l’époque, de tenir Bordeaux dans le devoir s’il lui arrivait de faire la bête.

L’ouvrage forme un vaste ensemble entouré de courtines, complété par quatre bastions et trois demi-lunes. L’intérieur est conçu comme une véritable caserne, articulée autour d’une place d’armes, d’un couvent qui abritait autrefois des religieux de l’ordre des Minimes, et de plusieurs casernements destinés au logement de la troupe.

Ce n’est rien moins que la majeure partie de la ville qui est détruite, afin de laisser la place à un complexe semi-circulaire de 25 hectares.

Ce que la citadelle a emporté

L’édification ne va pas sans bouleverser profondément la trame urbaine médiévale. Le glacis défensif exige un terrain dégagé autour des fortifications, et la basilique Saint-Romain, jadis lieu de pèlerinage et nécropole des rois d’Aquitaine, est sacrifiée. La tradition rapporte qu’elle était aussi le lieu d’inhumation du comte Roland de Blaye, neveu de Charlemagne.

Tout n’a pas disparu pour autant. Plusieurs éléments des fortifications médiévales ont été conservés et intégrés au nouvel ensemble : le château des Rudel, du XIIe siècle, la porte de Liverneuf, du XIIIe siècle, et la tour de l’Éguillette, du XVe siècle. C’est l’une des particularités du lieu, où quatre siècles d’architecture militaire se lisent dans la même enceinte.

Le gros œuvre, entamé en 1685, est achevé en 1689, mais les travaux se poursuivent jusqu’au début du XVIIIe siècle. Les ingénieurs se succèdent, le dernier étant Pierre Jablier, neveu de François Ferry, en poste de 1688 à 1705.

ÉlémentDonnéeRôle dans le dispositif
Surface25 hectaresun complexe semi-circulaire épousant le rocher
Hauteur de l’éperon35 m au-dessus de l’estuairevue et portée de tir sur tout le fleuve
Chantier1685 à 1689, finitions jusqu’en 1705la ville médiévale disparaît en grande partie
Défensesquatre bastions, trois demi-lunes, courtinesun front de terre et un front de fleuve
Fort Patéconstruit en 1693 sur l’île Patébatterie centrale au milieu du chenal
Fort Médocédifié en 1691, rive opposéecroisement des feux d’une rive à l’autre
Le verrou de l’estuaire, un dispositif en trois points sur cinq kilomètres de large.

Trois forts pour fermer un fleuve

La citadelle n’a jamais été conçue pour agir seule. Elle est la pièce maîtresse d’un triptyque englobant le fort Paté, construit en 1693 sur l’île éponyme au milieu du chenal, et le fort Médoc, édifié en 1691 sur la rive opposée de la Gironde. L’ensemble a reçu un nom qui dit sa fonction : le verrou de l’estuaire.

Le principe est celui du croisement des feux. Aucun des trois ouvrages ne couvre à lui seul toute la largeur du fleuve, mais leurs portées se recoupent, ce qui interdit à un navire de remonter vers Bordeaux hors de portée. C’est une application de la doctrine de Vauban, qui raisonnait toujours en systèmes plutôt qu’en forteresses isolées.

L’efficacité a été mise à l’épreuve en 1814. Une escadre anglaise commandée par l’amiral Penrose prend position à hauteur de Pauillac et bombarde pendant plusieurs jours la ville puis la citadelle, placée sous le commandement du chef de bataillon Merle. Celui-ci refuse obstinément de se rendre, et seule l’abdication de Napoléon Ier met fin aux hostilités.

Des cachots à la duchesse de Berry

La citadelle a aussi servi de prison, et l’un de ces épisodes est resté sombre. Lorsqu’un arrêté du comité de salut public ordonne, le 25 janvier 1794, le rassemblement des prêtres réfractaires en vue de leur déportation vers la Guyane, plusieurs centaines d’entre eux, appréhendés dans différentes provinces du sud de la France, sont parqués dans les cachots de l’ancienne prison de la citadelle, l’actuel bâtiment de la manutention, ainsi que dans les geôles du fort Paté.

Les conditions sont particulièrement dures : au manque de nourriture s’ajoutent les brimades et les mauvais traitements, qui ont rapidement raison des plus faibles. Les détenus survivants sont libérés en avril 1795. En 1999, l’association locale d’archéologie a mis au jour, dans une des salles de l’ancienne prison, des chapelles ardentes dont certaines étaient garnies de niches destinées à de petits cierges.

La prisonnière la plus célèbre, elle, y a séjourné du 15 novembre 1832 au 8 juin 1833. Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, duchesse de Berry, y est internée sur l’ordre de Louis-Philippe pour avoir fomenté un soulèvement visant à porter son fils, le duc de Bordeaux, sur le trône. Les derniers mois de sa détention se déroulent sous la surveillance du général Thomas-Robert Bugeaud, nouveau commandant de la place, qui l’accompagnera ensuite lors de son retour en Sicile.

Ce que la vue d’ensemble montre

Vu d’en haut, le plan devient une évidence : un demi-cercle posé sur le bord du plateau, dont le tracé ne suit pas une figure géométrique idéale mais la ligne du rocher. Côté fleuve, la falaise fait office de défense, et les courtines s’y contentent de couronner l’escarpement. Côté terre, en revanche, l’ouvrage déploie tout l’appareil bastionné, avec ses fossés et ses demi-lunes.

La vue aérienne révèle surtout la superficie : 25 hectares, soit un quartier entier, dans lequel on distingue encore la place d’armes, les casernements alignés, le couvent, les allées et les vestiges médiévaux enchâssés dans l’ensemble. À l’intérieur, l’espace est aujourd’hui en partie occupé par du vignoble et des jardins, ce qui rappelle que la ville a fini par reprendre ses droits.

Depuis 1977, la citadelle accueille chaque année en juillet le jumping international de Blaye, et elle est classée depuis le 20 décembre 2010 comme site majeur d’Aquitaine. En regardant vers l’aval, on devine la logique de tout l’estuaire, que garde également le phare de Cordouan, à son embouchure.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice de la citadelle de Blaye, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Questions fréquentes

Pourquoi fortifier Blaye ?

Pour contrôler la navigation sur la Gironde. Un éperon rocheux dominant l'estuaire de 35 mètres y avait déjà attiré les Romains et leur castrum de Blavia. Louis XIV voulait un verrou sur le fleuve, dans son plan général de protection des côtes, et pour tenir Bordeaux.

Qui a construit la citadelle ?

L'ingénieur militaire François Ferry, directeur général des fortifications de Guyenne, sous la supervision de Vauban. Une première campagne avait eu lieu dès 1652 sous la direction de Blaise François Pagan, et les travaux se sont poursuivis jusqu'au début du XVIIIe siècle, notamment sous Pierre Jablier, neveu de Ferry.

Qu'est-ce que le verrou de l'estuaire ?

Un dispositif à trois éléments : la citadelle sur la rive droite, le fort Paté construit en 1693 sur l'île du même nom, et le fort Médoc édifié en 1691 sur la rive opposée. Les trois se couvrent mutuellement pour interdire le passage.

Reste-t-il quelque chose du Moyen Âge ?

Oui, plusieurs éléments ont été intégrés au nouvel ensemble, dont le château des Rudel du XIIe siècle, la porte de Liverneuf du XIIIe siècle et la tour de l'Éguillette du XVe siècle.

La citadelle a-t-elle servi de prison ?

Oui, à plusieurs reprises. Plusieurs centaines de prêtres réfractaires y sont parqués après l'arrêté du 25 janvier 1794, et la duchesse de Berry y est internée du 15 novembre 1832 au 8 juin 1833 sur ordre de Louis-Philippe.
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