Le 15 avril 1775, un samedi saint, on pose la première pierre d’une usine entre les villages d’Arc et de Senans, dans le Doubs, à la lisière de la forêt de Chaux. Aucune source salée ne jaillit sur ce terrain plat. La saumure arrivera de Salins-les-Bains, dans le Jura, par une double conduite enterrée qui court sur 21 kilomètres.
Vue du ciel, la saline royale d’Arc-et-Senans dessine un demi-cercle presque parfait posé au milieu des champs, avec une voie ferrée qui longe son flanc. Ce plan de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux a fait sa célébrité, mais tout part d’une décision logistique. Au lieu de charrier la forêt jusqu’au sel, on a fait voyager le sel jusqu’à la forêt. Il en est sorti une manufacture royale, une conduite de bois de 21 kilomètres et le rêve d’une ville jamais bâtie.
Pourquoi amener l’eau salée au bois, et non l’inverse
En Franche-Comté, le sel s’obtient au XVIIIe siècle en faisant bouillir de l’eau salée tirée de puits, à Salins-les-Bains et à Montmorot. Ce procédé, que l’Unesco qualifie de production de sel ignigène, c’est-à-dire obtenu par le feu, dévore du bois. Le site officiel de la Saline royale rappelle que l’évaporation de la saumure exige des quantités de bois importantes. Or, d’après Wikipédia, qui s’appuie sur l’historien Jean-François Bergier, les forêts proches de Salins s’appauvrissent au fil des décennies, le combustible vient de plus en plus loin et coûte de plus en plus cher. Salins, logée dans un vallon, n’offre en outre pas la place pour un grand bâtiment de graduation, ce séchoir à l’air libre qui concentre la saumure avant la cuisson.
La demande, elle, augmente, portée par les salaisons, les fromages et les livraisons promises aux cantons suisses. Un arrêt du Conseil du 29 avril 1773 décide la construction d’une nouvelle saline, et une commission désignée par la Ferme générale retient une plaine dégagée entre Arc et Senans, près de la Loue et de la forêt royale de Chaux, décrite comme une forêt de plus de 40 000 arpents. Ledoux résume la logique dans son traité de 1804 : il est, écrit-il, « plus facile de faire voyager l’eau salée que de voiturer une forêt en détail ».
Le projet vise 60 000 quintaux de sel par an, soit environ 100 000 tonnes d’eau à évaporer chaque année selon les chiffres repris par Wikipédia. Louis XV le valide le 27 avril 1774, quelques jours avant sa mort.
Un saumoduc de 21 kilomètres fait de troncs évidés
La conduite qui relie les deux salines s’appelle un saumoduc. La page de la BnF consacrée à sa construction en donne les chiffres. Arc-et-Senans est à 13 kilomètres de Salins à vol d’oiseau, mais la canalisation, qui suit les vallées de la Furieuse et de la Loue, mesure 21 kilomètres. Elle est doublée : une file de tuyaux pour la saumure de la grande saline de Salins, une autre pour celle de la petite saline, comme le précise la notice Mérimée du saumoduc.
- 15 000 troncs ont été nécessaires pour réaliser l’ouvrage, selon la BnF ;
- les troncs, creusés au cœur et taillés en pointe pour s’emboîter, étaient serrés par des frettes en fer ;
- la conduite était enterrée à un mètre sous terre, indique le site de la saline, pour la protéger du gel et des voleurs de sel ;
- 135 000 litres de saumure partaient chaque jour de Salins ;
- les fissures du bois faisaient perdre près de 30 % de l’eau salée en chemin.
Le bois sera peu à peu remplacé par la fonte à la fin du XVIIIe siècle. Le long du tracé, des postes de contrôle mesuraient le débit et la teneur en sel, car les faux-sauniers perçaient les conduites pour prélever la saumure sans payer la gabelle. Les vestiges maçonnés du saumoduc, dont la cuvette de Monplaisir à Salins et celle de Perrichon à Port-Lesney, sont inscrits aux monuments historiques depuis le 29 décembre 2009. Les conduites en fonte ont été déposées pendant la Première Guerre mondiale pour fournir du métal aux fabriques d’obus, d’après Wikipédia.
Un demi-cercle de 370 mètres, à lire depuis le ciel
Le premier projet de Ledoux, présenté en avril 1774, organisait les bâtiments autour d’une immense cour carrée cernée de colonnes. Il est refusé, jugé trop fastueux pour une usine. Le second plan adopte un demi-cercle de 370 mètres de diamètre, qui ne ressemble à aucune manufacture de l’époque. Entre 1775 et 1779, onze bâtiments y sont construits, et l’exploitation commence en 1779.
- au centre du diamètre, la maison du directeur, avec son fronton percé d’un oculus et une chapelle intérieure ;
- de part et d’autre, les deux bernes, où la saumure chauffait dans des poêles, quatre par bâtiment, pour des cuites de quarante-huit heures ;
- aux extrémités du diamètre, les bâtiments des commis et de la gabelle ;
- sur l’arc, les berniers qui logeaient les ouvriers, la maréchalerie, la tonnellerie et le bâtiment d’entrée, seul accès au site.
Le plan sert la surveillance : depuis la maison du directeur, le regard embrasse tout l’hémicycle. Le motif de l’urne renversée d’où coule la saumure revient sur les façades. À 800 mètres de là s’étirait le bâtiment de graduation, une charpente ouverte de 496 mètres de long et 7 mètres de haut, détruite en 1920. L’ensemble rappelle une autre usine intégrée du siècle des Lumières, la Grande Forge de Buffon en Côte-d’Or.
Au lieu de charrier la forêt jusqu’au sel, on a fait voyager le sel jusqu’à la forêt.
La ville idéale de Chaux, restée sur le papier
Le demi-cercle n’était dans l’esprit de Ledoux que la moitié d’une figure. Faute de moyens, la seconde moitié du cercle n’a jamais été réalisée. Emprisonné pendant la Révolution, l’architecte développe autour de la saline le projet d’une cité idéale, la ville de Chaux, avec ses maisons d’ouvriers, ses ateliers et ses édifices civiques inscrits dans la forêt. Il la publie en 1804 dans le premier volume de L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, seul tome paru de son vivant. Ledoux meurt en 1806.
Deux siècles plus tard, le cercle a été complété par des jardins : le projet Un Cercle immense, lancé en 2019 avec le paysagiste Gilles Clément, aménage 13 hectares au nord des bâtiments. C’est ce chantier que montre la photographie aérienne d’août 2021 en tête d’article : la moitié de cercle manquante apparaît enfin au sol, tracée par des allées.
De la fermeture de 1895 au patrimoine mondial
La saline n’a jamais tenu ses promesses. Le site officiel le dit sans détour : la production de 60 000 quintaux prévue à l’origine n’a jamais été atteinte, même au XIXe siècle, quand une voie ferrée permet de chauffer la saumure à la houille plutôt qu’au bois. La concurrence du sel marin transporté par le rail, celui que l’on récolte par exemple dans les marais salants de Guérande, et la pollution du puits qui alimentait le village d’Arc précipitent la fin. En 1895, la Compagnie des Salines de l’Est renonce à produire.
La foudre incendie la maison du directeur le 10 août 1918. Le 29 avril 1926, alors qu’un classement se prépare, le péristyle de cette même maison est dynamité, sous prétexte qu’il menaçait les habitants, alors que la société propriétaire voyait ce classement d’un mauvais œil. Le classement partiel intervient le 30 novembre 1926, le département du Doubs achète la saline le 10 juin 1927, et l’ensemble du domaine est classé par un arrêté publié le 20 février 1940, d’après la notice Mérimée. De 1941 à 1943, les bâtiments servent de camp d’internement pour les nomades de la région.
La reconnaissance internationale arrive en décembre 1982 : selon le site de la Saline royale, Arc-et-Senans devient alors le 12e site français et le 150e site au monde inscrit sur la Liste du patrimoine mondial. En 2009, l’inscription est étendue à la Grande Saline de Salins-les-Bains, sous l’intitulé De la Grande Saline de Salins-les-Bains à la Saline royale d’Arc-et-Senans : la production de sel ignigène.
| Repère | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Longueur du saumoduc | 21 km (13 km à vol d’oiseau) | BnF, Wikipédia |
| Troncs utilisés | 15 000 | BnF |
| Saumure envoyée par jour | 135 000 litres | BnF |
| Pertes par les fuites | près de 30 % | BnF, Wikipédia |
| Diamètre du demi-cercle | 370 mètres | Wikipédia |
| Production visée | 60 000 quintaux par an, jamais atteinte | Saline royale |
Ce que les sources ne racontent pas de la même façon
Plusieurs chiffres varient selon les documents.
- la longueur du saumoduc est de 21 km pour la BnF, de 21,25 km pour Wikipédia ;
- le dénivelé entre Salins et Arc est de 143 m pour la BnF, de 104 m pour Wikipédia, qui donne 340 m d’altitude au départ et 236 m à l’arrivée ;
- le passage à la fonte débute en 1782 selon la BnF, en 1788 selon Wikipédia ;
- le bois des conduites est du sapin pour la notice Mérimée, de l’épicéa pour le site officiel de la saline ;
- la notice Mérimée de la saline date l’inscription Unesco de 1983, quand le site officiel et Wikipédia retiennent 1982.
La citation de Ledoux sur l’eau salée et la forêt est tirée de son traité de 1804, publié plus de vingt ans après les faits : c’est un plaidoyer d’architecte autant qu’un témoignage. Les archives du chantier sont d’ailleurs lacunaires. Reste un paradoxe que l’on mesure d’un coup d’œil depuis le ciel : cette usine pensée comme un modèle de rationalité n’a jamais été rentable, et c’est sa forme, pas son sel, qui l’a sauvée.
