Aucun portail sculpté, aucune tour jumelle, aucun arc-boutant : vue de l’extérieur, la cathédrale d’Albi ressemble à un vaisseau de haut bord posé sur un piton rocheux. Ses murs montent à 40 m et font 2,5 m d’épaisseur à la base. Il a fallu environ 25 millions de briques pour l’édifier, ce qui en fait la plus grande cathédrale en briques du monde.
Sainte-Cécile domine le Tarn, dans le département du même nom. Deux siècles ont été nécessaires à son édification, de 1282 à 1480, et elle est inscrite avec la cité épiscopale d’Albi au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis le 31 juillet 2010. Sa singularité tient à un contraste : une allure extérieure austère de forteresse militaire, et un intérieur qui est le plus vaste ensemble peint de toutes les cathédrales d’Europe.
Une cathédrale bâtie après une croisade
Le contexte explique la forme. Pendant un siècle, l’Albigeois, aux confins des terres des vicomtes Trencavel et des comtes de Toulouse, a subi des conflits majeurs. Les fidèles y sont attirés par la simplicité de ce que l’Église catholique considère comme l’hérésie cathare, combattue d’abord par une croisade de 1209 à 1229, puis par l’inquisition jusqu’à la condamnation des derniers cathares au bûcher en 1328.
Le projet de la cathédrale actuelle est traditionnellement attribué à Bernard de Castanet, nommé évêque en 1276 et entré en fonction l’année suivante. Un indice suggère toutefois une initiative antérieure : Sicard Alaman, gestionnaire des biens des comtes de Toulouse, lègue une forte somme en 1275, et la rapidité du démarrage du chantier laisse penser que la décision avait été longuement étudiée.
L’évêque adopte le gothique méridional, mieux adapté à la pauvreté prônée par les cathares : le dépouillement de l’église encourage à l’écoute de la parole. L’afflux d’argent dont bénéficie alors l’évêché ne sert plus au train de vie du prélat mais aux bâtiments qu’il entreprend, et le luxe reste caché derrière les murs du palais épiscopal.
La cathédrale d’Albi est fermée comme un navire de haut bord, presque totalement en brique foraine.
La brique, choisie pour aller vite
Le développement des villes du Midi entraîne une demande accrue en matériaux, et la brique de terre cuite, tant prisée des Romains, revient sous le nom de brique foraine. Fabriquée sur place, plus facile à mettre en œuvre que la pierre pour les maçons locaux, elle permet d’avancer beaucoup plus vite.
Le choix est d’autant plus notable que la cathédrale précédente, gothique elle aussi, avait été bâtie en pierre, matériau jugé plus noble pour un édifice religieux. Cette église, profondément modifiée entre 1245 et 1260, a subsisté deux siècles à côté de la nouvelle sous le nom d’église vieille, avant de tomber en ruine pendant la querelle qui oppose de 1435 à 1462 deux évêques concurrents. Ses ruines seront rasées au siècle suivant pour aménager une esplanade destinée à recevoir de l’artillerie pendant les guerres de Religion.
| Élément | Dimension | Ce que cela produit |
|---|---|---|
| Briques employées | environ 25 millions | la plus grande cathédrale en briques du monde |
| Longueur totale | 113,5 m, 100 m à l’intérieur | un vaisseau unique, sans bas-côtés apparents |
| Largeur totale | 35 m, 30 m à l’intérieur | des murs pleins au lieu d’arcs-boutants |
| Hauteur des murs | 40 m | voûtes à 30 m, dix mètres plus bas |
| Épaisseur des murs à la base | 2,5 m | des contreforts semi-cylindriques intégrés au talus |
| Clocher-donjon | 78 m | il remplace le portail occidental sculpté |
Un chantier par tranches, sur deux siècles
Les étapes sont documentées. L’architecte catalan Pons Descoyl est contraint de rentrer en Catalogne, les plans étant établis. En 1310, le chantier reprend avec l’établissement de voûtes sur la partie déjà construite et la construction des murs de trois nouvelles travées, jusqu’en 1340. Entre 1340 et 1370, les murs sont achevés et la base du clocher s’amorce. Entre 1370 et 1390, les voûtes sont terminées.
Un détail retrouvé sous l’enduit actuel raconte la finition : des fragments détachés ont révélé un autre enduit, moins fin, à la chaux et au sable, réalisé sous l’épiscopat de Guillaume de la Voulte entre 1383 et 1392, travail qui concernait probablement l’ensemble de l’édifice dès l’achèvement des voûtes.
Le clocher, d’abord construit à hauteur de la toiture, est rehaussé à la fin du XVe siècle. La différence de style se voit encore : les deux derniers étages adoptent une forme polygonale plus conforme à la mode de cette époque. Quant à l’entrée des fidèles, elle se fait par un escalier côté sud surmonté d’un baldaquin de pierre, seul élément qui tranche sur la brique omniprésente.
Le mur aveugle transformé en fresque
Puisque la façade occidentale n’a pas de portail, elle offre à l’intérieur une vaste surface aveugle. Elle a été utilisée pour représenter un Jugement dernier qui recouvrait à l’origine 270 m2, la plus grande fresque médiévale de la France méridionale, exécutée à la détrempe dans le dernier quart du XVe siècle. L’enduit, très léger, n’efface pas le relief des briques, ce qui donne à la peinture un aspect particulier.
La datation a été discutée. Elle était d’abord placée dans les premières années de l’épiscopat de Louis Ier, entre 1474 et 1480, avant qu’une étude attentive de Marcel Durliat ne montre que l’artiste s’était inspiré des illustrations d’un recueil d’Antoine Vérard publié en 1492, ce qui recule l’exécution et explique mieux l’évolution du style dans le traitement des vêtements. L’ensemble est disposé en miroir, à la Création du monde répondant le Jugement dernier, en trois registres : le ciel, la terre et l’enfer.
Le décor des voûtes, lui, est italien. Louis II d’Amboise, neveu de son prédécesseur et familier de la cour de Louis XII qu’il accompagne pendant les guerres d’Italie en 1502, est nommé évêque d’Albi l’année suivante et fait venir des peintres. Il avait découvert, entre Lombardie et Émilie, un foisonnement d’ateliers de maîtres décorateurs, dont plusieurs installent le leur à Albi. Le chantier commence vers 1509, les voûtes sont achevées en 1512, et cette rapidité s’explique par le nombre d’artistes : neuf signatures de chefs d’atelier ont été répertoriées dans des recoins de l’édifice.
La technique impose sa discipline. On peint sur un enduit frais, le mortier étant monté sur les échafaudages aussitôt gâché puis appliqué au mur avant que les peintres n’entament leur travail. Les pigments coûtaient cher : l’azurite, ce bleu issu d’un carbonate de cuivre, venait de Chessy dans le Lyonnais, à quelque 300 km, la malachite verte était plus rare encore, et l’on a aussi employé des feuilles d’or.
Une église dans l’église
Le chœur est ceint d’un jubé de pierre finement sculptée qui constitue presque une église dans l’autre, totalement séparée du reste de l’édifice en brique. Cette dentelle de pierre séparait les fidèles du chapitre de chanoines, et sa facture rappelle les cathédrales gothiques du nord de la France, peut-être en écho à l’origine géographique de l’évêque. Aucun document ne permet de la dater précisément, mais les blasons des Amboise y figurent en plusieurs endroits.
La Révolution a été fatale à une partie de cet ensemble : les statues du portail du jubé ont été démontées et ont disparu, probablement détruites, puisque aucune trace n’en a été retrouvée depuis. Le 9 mai 1792, l’évêque constitutionnel Jean-Joachim de Gausserand avait demandé la démolition de la clôture du chœur et du jubé.
À l’époque moderne, la cathédrale n’a reçu que peu de modifications, les prélats préférant aménager des appartements plus confortables au palais de la Berbie. Le seul apport de taille est le grand orgue, construit entre 1734 et 1736 par Christophe Moucherel. Plus récemment, un programme de rénovation du chœur a été lancé en 2012 par le World Monuments Fund et s’est étendu jusqu’à fin 2013.
Ce que la vue d’ensemble montre
Depuis la rive droite du Tarn, tout devient clair. La cathédrale et le palais de la Berbie forment un même front bâti au-dessus de la rivière, une falaise de brique rouge dans laquelle il faut un moment pour distinguer l’édifice religieux du palais épiscopal. C’est exactement le message que ses commanditaires voulaient faire passer.
D’en haut, on comprend aussi l’absence d’arcs-boutants. La poussée des voûtes est reprise par l’épaisseur des murs et par des contreforts semi-cylindriques régulièrement espacés, englobés dans le talus de la base. Aucune structure ne déborde, aucune dentelle de pierre ne vient alléger la silhouette : le volume est d’une seule pièce, refermé sur lui-même.
Le contraste avec le gothique du nord est total, et il est instructif de mettre les deux côte à côte. Là où la cathédrale d’Amiens ouvre sa façade sur trois porches sculptés et lance 200 000 m3 sous des voûtes portées par des arcs-boutants, Albi répond par un mur, un clocher-donjon et une porte latérale. Deux réponses à la même époque, dans deux régions qui ne sortaient pas de la même histoire.
À voir autour
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
