Onze ans dans une cellule face à Cannes : ce que l’on sait du prisonnier au masque de fer

Le fort royal de l'île Sainte-Marguerite, dans la rade de Cannes
Le fort royal de l'île Sainte-Marguerite, face à Cannes. Photo : Kazimierz Mendlik, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

En 1687, un nouveau gouverneur débarque sur l’île Sainte-Marguerite, dans la rade de Cannes. Bénigne Dauvergne de Saint-Mars n’arrive pas seul : il amène avec lui le prisonnier le plus surveillé du royaume, qu’il traîne de forteresse en forteresse depuis dix-huit ans. L’homme restera onze ans en face de Cannes, dans une cellule construite pour lui.

Le fort royal occupe la plus grande des îles de Lérins, à quelques centaines de mètres du rivage. L’île est habitée au moins depuis le Ve siècle av. J.-C., comme l’ont montré les fouilles des années 1970 et 1980. Son nom antique était Léro, probablement d’après une divinité locale, Lérôn, à laquelle Pline l’Ancien, citant Strabon, signale un sanctuaire. Les Romains s’y implantent au Ier siècle, et l’on a dégagé leurs citernes ainsi que les éléments d’un laconium, une étuve sèche comparable à un sauna.

Un fort pris par les Espagnols, puis rebâti par eux

La fortification date des années 1624 à 1627, peut-être sous les ordres de Jean de Bonnefons, ingénieur du roi en Provence. Elle apparaît sur un relevé dressé en 1632 par Jacques de Maretz, lors d’une tournée d’inspection commandée par le cardinal de Richelieu : on y voit une fortification bastionnée sur un plan trapézoïdal irrégulier, le château, la chapelle voûtée et les écuries installées sur les anciennes citernes romaines.

Le 13 septembre 1635, une flotte espagnole de vingt-deux galères, quatre brigantins et neuf galions se présente devant les îles. Trois mille soldats et six canons débarquent, sous le commandement de trois gentilshommes dont Álvaro II de Bazán, marquis de Santa Cruz. Le fort capitule, ainsi que la tour de l’île Saint-Honorat.

Les occupants ne se contentent pas de tenir la place : ils la refondent. Ils construisent deux forts, celui d’Aragon à la pointe sud-ouest et celui de Monterey au tiers est de l’île, et reconstruisent le fort français sur un plan signé de l’ingénieur Honofre Antonio Gisolfo, inspiré de la forteresse de La Mamora au Maroc. Le nouvel ouvrage adopte une enceinte pentagonale avec trois bastions sur le front de terre. Pour reprendre l’archipel, Richelieu doit monter une flotte de 39 bâtiments, 7 500 hommes et 400 canons, placée sous le commandement de d’Harcourt, surnommé le Cadet la Perle parce qu’il portait une perle à l’oreille gauche.

Une prison d’État décidée en 1685

En 1685, il est décidé d’installer une prison d’État dans le fort. Une aile des prisons, perpendiculaire au logis du gouverneur et longeant le front de mer, est construite entre mai 1689 et octobre 1691 sous le contrôle de l’ingénieur Jean-Louis de Cayron, par des entreprises d’Antibes. Saint-Mars, lui, est nommé gouverneur dès 1687.

Après la révocation de l’édit de Nantes, le fort devient l’une des quatre prisons royales des bords de la Méditerranée, avec le fort de Brescou à Agde, la tour de Constance à Aigues-Mortes et le château d’If à Marseille. Des protestants y sont enfermés aux XVIIe et XVIIIe siècles pour crime de religion, et un mémorial huguenot garde depuis 1950 la mémoire des six pasteurs qui y furent incarcérés.

La liste des détenus raconte deux siècles d’histoire de France. Le marquis de Jouffroy d’Abbans y est retenu de 1772 à 1773, à la suite d’une rivalité amoureuse avec le comte d’Artois : c’est en voyant manœuvrer des galères devant l’île qu’il aurait imaginé son Pyroscaphe, bateau mû par la vapeur. Après la prise de la smala de l’émir Abd el-Kader en 1843, près de 800 captifs, dont des femmes et des enfants, sont relégués sur l’île. Près de 600 soldats autrichiens y sont internés en 1859 après la bataille de Montebello. Le maréchal Bazaine, lui, s’en évade le 10 août 1874, en descendant, dit-on, des remparts avec une corde.

La seule personne qu’il voyait était son geôlier, qui lui apportait ses repas en personne, avec la consigne de le tuer s’il tentait de se confier.

Ce que les archives disent du prisonnier

Le détenu le plus célèbre du lieu est aussi celui dont on sait le moins. Ce que l’on tient pour établi vient essentiellement de la correspondance entre le ministre de la Guerre Louvois et Saint-Mars, ainsi que des archives des prisons où l’homme a séjourné, documents exhumés après la Révolution et étudiés au XIXe siècle.

Il est arrêté en 1669 et placé sous la garde de Saint-Mars, qui l’emmène ensuite au gré de ses mutations : Pignerol, Exilles, l’île Sainte-Marguerite de 1687 à 1698, puis la Bastille, où il meurt en 1703. La consigne est l’isolement absolu, et le geôlier a ordre de le tuer s’il tente de se confier à quiconque.

Sur le masque, la légende s’est éloignée des sources. Rien ne prouve qu’il en portait un en permanence ; il en disposait probablement uniquement lors de ses transferts, et ce masque était plutôt composé de velours noir, le fer ayant manqué de l’étouffer lors d’un déplacement. Aucun document officiel n’explique le motif de son arrestation, ni la décision de le maintenir en vie.

DateFait établiCe qui reste inconnu
1669arrestation, garde confiée à Saint-Marsle motif de l’arrestation
1687arrivée à l’île Sainte-Margueritel’identité du détenu
mai 1689 à octobre 1691construction de l’aile des prisonsla cellule exacte qu’il occupait
1698départ pour la Bastillela raison du transfert
1703mort à la Bastillele secret dont il était porteur
1751Voltaire publie le récitla part de rumeur dans son témoignage
Trente-quatre ans de détention documentée, et presque aucune certitude sur l’homme.

Fouquet, un valet, un diplomate ou un jumeau

Les hypothèses sur son identité se comptent par dizaines, et les quatre principales tiennent toutes à un secret d’État. Certains voient en lui un valet nommé Eustache Dauger, porteur d’une information compromettante. D’autres avancent le nom de Nicolas Fouquet, tombé en disgrâce à la même époque. Une troisième piste désigne le diplomate italien Ercole Mattioli. Le cryptanalyste Étienne Bazeries, lui, a cru reconnaître le général déchu de Bulonde.

La version la plus célèbre est la plus tardive et la moins solide. Voltaire, incarcéré à la Bastille à deux reprises, prend connaissance des rumeurs qui circulent sur ce personnage et le décrit dans Le Siècle de Louis XIV, en 1751. Ce texte constitue le point de départ des hypothèses les plus romanesques, dont celle du frère jumeau de Louis XIV placé au secret pour préserver la monarchie, qu’Alexandre Dumas popularisera dans Le Vicomte de Bragelonne.

Si l’on tient à une lecture prudente, il reste ceci : un homme arrêté en 1669, détenu trente-quatre ans, déplacé quatre fois, jamais jugé, jamais nommé dans un document officiel, et dont le geôlier suivait la mutation pour ne jamais le quitter. C’est le dispositif de sécurité, et non le masque, qui dit l’importance du secret. La piste Fouquet, elle, croise une autre histoire de ce règne, celle du surintendant arrêté en 1661 après la fête de Vaux-le-Vicomte.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le fort apparaît pour ce qu’il est : une citadelle posée sur une vaste plate-forme rocheuse au-dessus de la mer, face à la baie de Cannes, avec son enceinte pentagonale, son fossé et son chemin couvert côté terre, et des demi-bastions côté mer. Le côté le long du rivage, base du pentagone, mesure environ 110 m.

La vue aérienne montre surtout la logique de l’archipel. Les îles de Lérins ferment la rade : celui qui tient Sainte-Marguerite tient l’accès à Cannes, ce que les Espagnols avaient parfaitement compris en 1635. Richelieu avait d’ailleurs fait construire la tour de Batiguier à la pointe ouest de l’île et le fort Croisette sur le littoral, en face, vers 1633 et 1634.

On comprend aussi, depuis le ciel, pourquoi on a choisi ce lieu pour y enfermer un homme sans nom. Une île, un fort, une aile de prisons le long du front de mer, un gouverneur qui apporte lui-même les repas : le dispositif est celui d’un isolement total, à quelques centaines de mètres d’une ville. La même île abrite aujourd’hui un musée et un centre de séjour pour la jeunesse, le fort ayant perdu toute fonction carcérale au début du XXe siècle.

À voir autour

  • Vaux-le-Vicomte : la disgrâce de Fouquet, l’un des noms avancés pour le masque de fer
  • Aigues-Mortes : la tour de Constance, autre prison royale de Méditerranée
  • Le château de Gisors : ce que les fouilles répondent à une légende tenace

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notices du fort royal de l’île Sainte-Marguerite et de l’homme au masque de fer, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Le masque était-il vraiment en fer ?

Rien ne prouve que le prisonnier en portait un en permanence, et il en disposait probablement seulement lors de ses transferts. Ce masque était plutôt composé de velours noir, le fer ayant manqué de l'étouffer lors d'un déplacement.

Combien de temps est-il resté à Sainte-Marguerite ?

De 1687 à 1698, soit onze ans. Placé sous la garde de Saint-Mars dès 1669, il a suivi son geôlier de prison en prison : Pignerol, Exilles, l'île Sainte-Marguerite, puis la Bastille, où il meurt en 1703.

Qui était-il ?

On ne le sait pas. Les hypothèses vont du valet Eustache Dauger au surintendant Nicolas Fouquet, en passant par le diplomate italien Ercole Mattioli et le général déchu de Bulonde. La version du frère jumeau de Louis XIV est née sous la plume de Voltaire, en 1751, puis a été romancée par Alexandre Dumas.

Comment était-il gardé ?

Avec l'interdiction absolue de communiquer avec quiconque. La seule personne qu'il voyait était Saint-Mars, qui lui apportait ses repas en personne, avec la consigne de le tuer s'il tentait de se confier.

Que voit-on au fort aujourd'hui ?

La ville de Cannes a racheté le fort en 1996 et y a installé le Musée de la Mer, devenu en 2020 le musée du Masque de fer et du Fort Royal. Le site abrite aussi un centre international de séjour pour la jeunesse et un mémorial huguenot, inauguré en 1950.
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