Quarante-quatre peuples vaincus gravés dans la pierre : le trophée d’Auguste de La Turbie

Le trophée d'Auguste à La Turbie, dans les Alpes-Maritimes
Le trophée des Alpes, à La Turbie. Photo : rene boulay, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Sur la façade ouest d’un monument romain qui surplombe Monaco, le Sénat a fait graver la liste des quarante-quatre peuples alpins soumis par Auguste, de l’Adriatique à la Méditerranée. Le trophée culminait à 49 mètres. Louis XIV l’a fait sauter en 1705, et c’est un philanthrope américain qui l’a relevé dans les années 1930.

Le trophée d’Auguste, ou trophée des Alpes, se trouve sur la commune de La Turbie, dans les Alpes-Maritimes. Son nom latin est Tropaeum Alpium, et sa dédicace permet de dater l’achèvement de sa construction en 7 ou 6 av. J.-C.

Ce que célébrait le monument

Le trophée est élevé en l’honneur d’Auguste au point culminant de la via Julia Augusta. Il célèbre sa victoire définitive sur quarante-quatre tribus qui entravaient la traversée des Alpes par les multiples passages existants.

Le motif du conflit n’était pas le pillage. Plus qu’une attaque pour accaparer des marchandises, ces peuples imposaient à ceux qui empruntaient leurs cols un contrôle des relations commerciales et des mouvements militaires jugé inacceptable par l’Empire. Le trophée relate la soumission des derniers peuples celto-ligures indépendants des massifs alpins, entre la province Narbonnaise et la Gaule cisalpine, de 23 à 13 av. J.-C., ainsi que celle de peuples rhètes et alpins.

Les conséquences sont immédiates et concrètes. Cette pacification permet la continuation de la via Aurelia par la construction de la via Julia Augusta. Le peuple local des Vediantes, allié aux Romains, reçoit en 10 av. J.-C. la Civitas des Alpes maritimae, dont la capitale Cemenelum est construite sur les hauteurs de Nikaia : aujourd’hui, Cimiez n’est plus qu’un quartier de Nice.

Tous les peuples alpins qui s’étendaient de la mer Supérieure jusqu’à la mer Inférieure ont été rangés sous la puissance du Peuple romain.

Dédicace du Sénat, transcrite par Pline l’Ancien

Une liste que l’on doit à Pline

L’inscription gravée sur la façade ouest, à l’arrivée de la via Julia Augusta, comporte la dédicace du Sénat en l’honneur de l’empereur, puis le nom des quarante-quatre peuples pacifiés, celtes, ligures, vénètes et germains entre autres, énumérés dans l’ordre géographique.

Le monument étant en ruine, c’est à Pline l’Ancien que l’on doit d’en connaître le texte complet : il en a donné une transcription. On y lit les Triumpilini, les Camunes, les Vénostes, les Vennonètes, les Isarciens, les Breunes, les quatre nations vindéliciennes, les Lépontiens, les Nantuates, les Sédunes, les Véragres, les Salasses, les Caturiges, les Nérusis, les Vélaunis et les Suetri, parmi d’autres.

La dédicace est également un document juridique daté. Elle qualifie Auguste de grand pontife, imperator à quatorze reprises et investi de la puissance tribunitienne pour la dix-septième fois, ce qui permet de situer précisément le monument dans son règne.

ÉlémentDonnée d’origineÉtat actuel
Achèvement7 ou 6 av. J.-C.monument en ruine, restauré dans les années 1930
Longueur de la base38 md’après les architectes Formigé père et fils
Hauteur de la première plate-forme16 mla base est la partie la mieux conservée
Rotonde24 colonnessections de colonnes encore visibles à la carrière
Hauteur de la statue d’Auguste49 mle trophée restauré s’élève à 35 m
Peuples cités dans la dédicace44liste connue grâce à Pline l’Ancien
Le trophée des Alpes, jalon le plus remarquable de la via Julia Augusta.

Forteresse, puis carrière

L’histoire postérieure du monument illustre le sort des ruines antiques. Entre le XIIe et le XVe siècle, le trophée devient forteresse, et les maisons du village sont rattachées à son mur d’enceinte : un monument sans fonction militaire est ainsi militarisé mille ans après sa construction.

La destruction vient de la politique. En 1705, avec la reprise de la guerre entre la France et la Savoie, Louis XIV ordonne la destruction de toutes les forteresses de la région et fait partiellement exploser le trophée. Il devient alors une véritable carrière, et ses pierres servent notamment à construire l’église Saint-Michel du vieux village.

La protection arrive en 1865, avec le classement des vestiges au titre des monuments historiques. Mais c’est le mécénat qui permet la restauration : dans les années 1930, Edward Tuck, philanthrope américain qui passe ses hivers à Monte-Carlo, finance les travaux dirigés par Jules Formigé. Le monument est inauguré le 26 avril 1934, et son bimillénaire a été commémoré du 10 juillet au 28 août 1994.

La carrière à cinq cents mètres

Un détail technique éclaire le chantier antique. La pierre calcaire nécessaire a été extraite de ce que l’on appelle la carrière romaine, située à environ cinq cents mètres du monument, où l’on peut encore voir les traces des sections de colonnes découpées dans la roche.

L’environnement immédiat est d’ailleurs riche en vestiges. Le trophée est le jalon le plus remarquable de la via Julia Augusta, qui permettait de rejoindre Cemenelum depuis Vintimille, et l’on a retrouvé de nombreuses bornes milliaires indiquant le nombre de milles restant jusqu’à Rome, aujourd’hui visibles dans les musées de La Turbie et de Nice.

Certaines fontaines des communes voisines de Beausoleil et de Roquebrune-Cap-Martin sont également réputées romaines. Le monument n’est donc pas un objet isolé mais le point culminant d’un itinéraire équipé.

Le bimillénaire du monument a d’ailleurs donné lieu à une célébration inhabituelle. Du 10 juillet au 28 août 1994, le Centre des monuments nationaux a présenté sur place une composition de trois jeunes artistes proposant des approches différentes du trophée, accompagnée d’un film de Vincent Gareng sur son histoire et d’un spectacle lumière signé du concepteur Louis Clair.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la position du trophée devient limpide : il se dresse au point le plus élevé de la route antique, sur la ligne de crête qui domine directement la principauté de Monaco et la mer. Ce n’est pas un site défensif, c’est un site d’affichage, visible de très loin.

La vue aérienne montre aussi ce qui reste du monument et ce qui a disparu. La base carrée de 38 mètres de côté se lit encore parfaitement au sol, tandis que la rotonde de 24 colonnes et la statue qui culminait à 49 mètres n’existent plus que dans les relevés des architectes Formigé.

On y voit enfin le village accroché au monument. Ces maisons rattachées à l’enceinte, héritées de la période où le trophée servait de forteresse, expliquent qu’il ait survécu à l’explosion de 1705 : comme le théâtre antique d’Orange, il a été sauvé par les gens qui vivaient dedans.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.

Sources : notice du trophée des Alpes, Wikipédia en français ; Pline l’Ancien, Histoire naturelle.

Questions fréquentes

À quoi servait ce monument ?

À rien d'autre qu'à commémorer. Il n'a aucune vocation militaire et ne peut jouer aucun rôle de refuge ou de fortification. Il célèbre la victoire d'Auguste sur les peuples qui contrôlaient les passages alpins et marque la frontière entre l'Italie et la province Narbonnaise.

Pourquoi quarante-quatre peuples ?

Parce que la dédicace du Sénat énumère les nations alpines vaincues, de l'Adriatique à la Méditerranée, dans l'ordre géographique d'orient en occident. Pline l'Ancien en a donné une transcription, ce qui permet de lire la liste complète malgré l'état du monument.

Quelle était sa taille d'origine ?

D'après les architectes Formigé, la base principale mesurait 38 mètres de longueur, la première plate-forme 16 mètres de hauteur, la rotonde comptait 24 colonnes et la statue d'Auguste trônait à 49 mètres. Le trophée restauré s'élève aujourd'hui à 35 mètres.

Pourquoi a-t-il été détruit ?

En 1705, avec la reprise de la guerre entre la France et la Savoie, Louis XIV ordonne la destruction de toutes les forteresses de la région et fait partiellement exploser le trophée, devenu forteresse entre le XIIe et le XVe siècle. Il devient ensuite une carrière de pierres.

Qui l'a fait restaurer ?

Edward Tuck, un philanthrope américain qui passait ses hivers à Monte-Carlo. Les travaux, dirigés par Jules Formigé, ont abouti à une inauguration le 26 avril 1934. Les vestiges étaient classés monuments historiques depuis 1865.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut