Trente-six mille gravures au-dessus de 2 000 mètres : la vallée des Merveilles et le mont Bégo

La vallée des Merveilles, dans le massif du Mercantour, en Alpes-Maritimes
La vallée des Merveilles, au pied du mont Bégo, dans les Alpes-Maritimes. Photo : Anthony Graizely, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Autour d’un sommet de 2 872 mètres, dans le Mercantour, quelque 36 000 gravures ont été piquetées dans la roche à plus de deux mille mètres d’altitude. Le motif le plus fréquent est une paire de cornes. Et pour certains chercheurs, la montagne elle-même était l’objet du culte.

Le site d’art rupestre s’étend de part et d’autre du mont Bégo, sur le territoire de la commune de Tende, dans les Alpes-Maritimes. Il a pris le nom du secteur le plus riche en gravures, la vallée des Merveilles, mais il apparaît aussi sous le toponyme de site du mont Bégo.

Quatre mille deux cents roches gravées

L’échelle est difficile à saisir. On a recensé près de 36 000 gravures piquetées, dont environ 20 000 figuratives, sur 4 200 roches couvrant près de 1 400 hectares, au sein d’un ensemble plus vaste de 4 000 hectares. En ajoutant les gravures incisées, beaucoup moins étudiées, le total pourrait avoisiner les 100 000.

Cela fait du mont Bégo, en quantité, le premier ensemble rupestre du territoire français, devant celui de Fontainebleau. Les gravures sont réparties dans sept hautes vallées situées à plus de 2 000 mètres d’altitude, autour du mont Bégo, qui culmine à 2 872 mètres, et du pic des Merveilles, à 2 659 mètres. Six de ces vallées sont en France, dont les plus riches sont celle des Merveilles, avec 972 hectares, et celle de Fontanalba, avec 486 ; le secteur de Vei del Bouc se trouve sur le versant italien.

Deux techniques se partagent les parois. Le piquetage, qui procède par enlèvements millimétriques à centimétriques de roche et produit les cupules, et l’incision, qui donne des gravures linéaires. Ce sont les gravures piquetées, considérées comme les plus anciennes, qui ont concentré l’essentiel du travail archéologique de relevé systématique. Elles se trouvent sur des affleurements de roches moutonnées ou sur des blocs erratiques, en plein air.

Le répertoire des motifs est limité et répétitif, ce qui est en soi une information. On y trouve des corniformes, ces figures à cornes interprétées comme des représentations de bovins, des armes en grand nombre, poignards, haches et hallebardes, quelques anthropomorphes, des réticulés, des formes géométriques comme des plages rectangulaires et des spirales, et des gravures indéterminées.

Le mont Bégo aurait été divinisé et aurait été une puissance à la fois tutélaire en raison des eaux qui en descendent et redoutable par ses orages fréquents et violents.

Une protoécriture, peut-être

Les recherches menées par les équipes d’Henry de Lumley ont jeté les bases d’une interprétation. Les pétroglyphes y sont considérés comme des signes stylisés, des symboles, voire des idéogrammes : chaque gravure, ou chaque association volontaire de gravures, aurait une signification propre et représenterait une notion, une pensée mythique.

En ce sens, on commence à parler de protoécriture. Il s’agirait d’un langage symbolique, essentiellement religieux, où l’image permet d’établir une communication avec le divin, et où ces pictogrammes inscrivent sur la pierre des rites sacrés en relation avec les préoccupations agricoles et pastorales des populations locales.

Les motifs appuient cette lecture agricole. La présence d’araires attelées à des animaux atteste la pratique de l’agriculture, et les dessins réticulés évoquent des enclos ou des parcelles de champs. Les gravures témoigneraient ainsi des croyances des populations d’agriculteurs des âges du cuivre et du bronze.

Quant aux rares figures humaines, elles ont reçu des surnoms qui disent surtout notre embarras : le Sorcier, le Christ, le Chef de tribu, la Danseuse dans le secteur des Merveilles, l’Arbre de vie à Fontanalba. Ces noms sont des commodités de catalogue, pas des identifications.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Gravures piquetées recenséesprès de 36 000dont environ 20 000 figuratives
Roches concernées4 200sur près de 1 400 hectares relevés
Total possiblejusqu’à 100 000 gravurespremier ensemble rupestre français
Altitude des valléesplus de 2 000 mètresmont Bégo à 2 872 m, pic des Merveilles à 2 659 m
Début de l’étude systématique1897, par Clarence Bicknellrelevé de l’équipe de Lumley depuis 1967
Plus ancienne gravure incisée datéeIIe siècle de notre èreune inscription latine
Le site d’art rupestre du mont Bégo, dans les Alpes-Maritimes.

Cent trente ans de relevés

L’histoire des recherches est longue. Les gravures sont relevées et identifiées depuis la fin du XVIIe siècle, mais ne sont systématiquement étudiées qu’à partir de 1897 par le Britannique Clarence Bicknell, puis par le sculpteur Carlo Conti, de 1927 à 1942.

Le chantier moderne commence en 1967 avec l’équipe d’Henry de Lumley, du Muséum national d’histoire naturelle, qui entreprend jusqu’en 2009 un relevé systématique des gravures piquetées sur 1 400 hectares. Ce corpus, tendant à l’exhaustivité, n’a été que partiellement publié de manière systématique, et les gravures piquetées ont fait l’objet de dix thèses doctorales entre le début des années 1990 et le début des années 2010.

La méthode mérite d’être décrite, parce qu’elle est artisanale. Des équipes d’archéologues stagiaires se relayaient chaque été pour inventorier, cartographier, photographier, décrire, mouler si nécessaire, et relever sur calque cellophane chacune des roches. Les relevés, photographies, descriptions et coordonnées étaient ensuite numérisés et versés dans une base de données.

Les gravures incisées, elles, racontent une tout autre histoire : celle des passages. Une partie se rattache clairement aux périodes historiques, avec des textes de bergers témoignant de résidences estivales, des figures médiévales, des bateaux à voile détaillés laissés par des marins, des figures du XVIIIe siècle avec baïonnettes et mitres de grenadiers, et à l’époque contemporaine les signatures de soldats alpins italiens et de bergers de la vallée de la Roya.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on comprend que le site n’est pas une vallée mais un pourtour. Les secteurs gravés, Merveilles, Fontanalbe, Valmasque, Valaurette, Sabion, Sainte-Marie, se répartissent autour du mont Bégo comme autant de terrasses d’altitude, et c’est cette disposition en couronne qui a nourri l’hypothèse d’une montagne divinisée.

La vue d’ensemble explique aussi le choix des supports. Les roches moutonnées, polies par le passage des glaciers, offrent des surfaces lisses et inclinées, idéales pour le piquetage, et les blocs erratiques abandonnés par la glace fournissent le reste. Le plus bel exemple est la Paroi vitrifiée, dans le secteur des Merveilles, une imposante paroi lustrée par le poli glaciaire, visible depuis le sentier de grande randonnée 52 et couverte de gravures incisées.

Elle rappelle enfin une contrainte simple : tout cela se trouve à plus de deux mille mètres, dans la zone centrale d’un parc national, sous la neige une bonne partie de l’année. Les graveurs du Néolithique ne montaient là qu’à la belle saison, comme les bergers après eux, et comme les archéologues stagiaires de chaque été. Pour une montagne tenue pour redoutable à cause de ses orages, voir le pic de Bugarach, autre sommet chargé de croyances.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice de la vallée des Merveilles, Wikipédia en français ; travaux d’Henry de Lumley.

Questions fréquentes

Combien de gravures compte le site ?

Près de 36 000 gravures piquetées, dont environ 20 000 figuratives, sur 4 200 roches couvrant près de 1 400 hectares au sein d'un ensemble de 4 000 hectares. En ajoutant les gravures incisées, moins étudiées, le total pourrait avoisiner les 100 000, ce qui en fait en quantité le premier ensemble rupestre du territoire français, devant celui de Fontainebleau.

De quand datent-elles ?

Les gravures piquetées, considérées comme les plus anciennes, sont datées du Néolithique et de l'Âge du bronze ancien. D'autres gravures, plus récentes, s'y mêlent : la plus ancienne gravure linéaire est datée par l'épigraphie du IIe siècle de notre ère.

Que représentent-elles ?

Des corniformes, figures à cornes interprétées comme des représentations de bovins, des armes comme des poignards, des hallebardes et des haches, des anthropomorphes, des réticulés, des formes géométriques, et des gravures indéterminées comme des semis de cupules.

Pourquoi le mont Bégo ?

Pour certains chercheurs, la montagne aurait été divinisée : une puissance à la fois tutélaire, en raison des eaux qui en descendent, et redoutable par ses orages fréquents et violents. Le site s'étend de part et d'autre du sommet, qui culmine à 2 872 mètres.

Depuis quand les étudie-t-on ?

Relevées et identifiées depuis la fin du XVIIe siècle, les gravures n'ont été systématiquement étudiées qu'à partir de 1897 par le Britannique Clarence Bicknell, puis par le sculpteur Carlo Conti de 1927 à 1942. L'équipe d'Henry de Lumley en a répertorié l'ensemble depuis 1967 sur 1 400 hectares, un corpus qui n'a été que partiellement publié.

Peut-on encore graver sur ces roches ?

Non. Dans un site classé monument historique et situé dans la zone centrale d'un parc national, l'acte de graver est considéré comme une dégradation et est susceptible de poursuites judiciaires.
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