Un mètre quatre-vingt-sept de pluie en une seule journée : c’est le record mondial de précipitations diurnes, et il a été établi à Cilaos, à La Réunion, en 1952. Jusqu’en 1932, aucune route ne montait dans ce cirque.
Cilaos se situe au centre de l’île, dans le cirque naturel du même nom, dans la partie sud du massif du Piton des Neiges. Avec Mafate et Salazie, c’est l’un des trois grands cirques du massif, et tout le territoire communal se trouve dans les Hauts.
Peuplé par ceux qui fuyaient
L’histoire humaine du cirque commence par une évasion. C’est par les esclaves marrons, évadés de chez leurs maîtres, que Cilaos fut d’abord peuplé au XVIIIe siècle : ils profitaient de la difficulté d’accès du site pour y vivre en toute liberté et en pleine nature.
Un toponyme garde la trace de cette clandestinité. Certains s’étaient installés à l’Îlet à Cordes, qui devrait son nom au fait que les marrons qui s’y cachaient ne pouvaient accéder à ce plateau que par des cordes jetées depuis le haut des remparts.
La traque a suivi. Se croyant en sécurité, ils furent très vite pris en chasse par des chasseurs de marrons armés et organisés, et beaucoup furent tués dans leur fuite. Parmi ces chasseurs figurait Mussard, l’un des plus connus de l’île, qui fit en octobre 1751 une incursion à l’Îlet à Cordes, où il découvrit deux camps d’esclaves en fuite. Des traces de ce marronnage subsistent dans la forêt de Tapcal, où des expéditions récentes ont mis au jour des ossements, et la Vallée secrète fait l’objet de fouilles archéologiques.
Le nom du lieu renvoie d’ailleurs à cette histoire. Cilaos viendrait du malgache Tsy ilaozana, le lieu que l’on n’abandonne pas, ce qui a donné la devise de la commune : Cilaos, on y revient toujours. Mais selon certains historiens, il viendrait plutôt du nom d’un esclave malgache nommé Tsilaos, réfugié dans ce cirque.
Cilaos détient le record mondial de précipitations diurnes, établi à 1,87 m en 1952.
Une route née d’une erreur de jonction
Le second peuplement est plus tardif et plus pauvre. Le cirque resta un moment inhabité, et son premier peuplement officiel remonte à 1850, mais dès 1835 arrivèrent les Petits Blancs, pauvres et sans terres, qui développèrent une agriculture vivrière d’autosubsistance : lentilles, maïs, vin, petits pois, haricots, agrumes, élevage. En 1866, la population atteint 960 habitants ; 2 500 au début du XXe siècle ; 5 040 en 2023.
Avant 1932, le voyage depuis Saint-Louis se faisait en chaise à porteurs pour les plus riches. Voyageurs et porteurs passaient la nuit à l’îlet du Pavillon, première halte avant les pentes raides du sentier de Cap Noir, puis suivaient un chemin tracé sur l’arête de la montagne, entre le Bras de Cilaos et le Petit Bras. À certains endroits, le passage était si resserré que le croisement de deux personnes pouvait effrayer : les villageois qui descendaient leurs récoltes avec des bœufs chargés laissaient la priorité à ceux d’en face.
La construction de la route commence en 1927, après de longues hésitations sur sa faisabilité. Les trente-cinq kilomètres depuis Saint-Louis avancent assez rapidement, grâce à la roche très friable qui caractérise la géologie du cirque, et en 1930 trente kilomètres sont percés.
C’est alors que surgit le problème. Quand les deux équipes se rejoignent à quelques centaines de mètres de Pavillon, les deux tronçons ne sont pas face à face. L’ingénieur Telmar propose de prolonger chaque tronçon de deux virages, de façon à faire une boucle pour que la route s’enroule sur elle-même. La route est terminée en 1931 et ouverte à la circulation en 1932.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Record de pluie | 1,87 m en une journée, en 1952 | record mondial de précipitations diurnes |
| Premier peuplement | esclaves marrons, XVIIIe siècle | accès par cordes à l’Îlet à Cordes |
| Peuplement officiel | 1850, Petits Blancs dès 1835 | agriculture vivrière d’autosubsistance |
| Route RN 5 | 35 km, ouverte en 1932 | chantier commencé en 1927 |
| Création de la commune | 15 mars 1965 | la plus récente de La Réunion |
| Sources thermales | découvertes en 1815 | établissement actuel construit en 1987 |
Des sources détruites deux fois
Le thermalisme est l’autre histoire de Cilaos, et elle est faite de reconstructions. Les sources sont découvertes en 1815 par Paulin Técher, chasseur de cabris sauvages, et attirent les premiers baigneurs vers 1830. Un nouveau bâtiment est construit à la fin du XIXe siècle, sous la supervision du docteur Jean-Marie Mac-Auliffe.
Puis tout disparaît, deux fois. La première station thermale disparaît en 1932, et celle qui lui succède est entièrement détruite par le cyclone de 1948. L’établissement actuel ne date que de 1987, et porte le nom d’Irénée Accot, l’ancien maire qui en lança les travaux ; il a été rénové en 2007 puis en 2017.
Les eaux proviennent de deux sources principales issues du massif du Piton des Neiges : la source Véronique, à 31 degrés, utilisée en cures de boisson, et la source Irénée, à 37 degrés, pour les soins externes. Bicarbonatées sodiques, elles contiennent calcium, magnésium et silices, et peuvent être comparées à celles de Vichy, du Mont-Dore ou de Royat.
Un dernier détail administratif dit la singularité du lieu. Cilaos n’est devenue commune que le 15 mars 1965, après un décret du 4 février : c’est la plus récente de La Réunion, auparavant simple section de Saint-Louis, et son premier maire fut Irénée Accot. La commune est jumelée avec Chamonix-Mont-Blanc.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le cirque explique le record de pluie. C’est une enceinte de remparts ouverte vers le bas, au centre d’une île volcanique, dans la partie sud du massif du Piton des Neiges : l’air humide venu de l’océan y est forcé de s’élever, et c’est ce mécanisme, répété sur des parois de plusieurs centaines de mètres, qui produit des précipitations hors norme.
La vue aérienne montre aussi la différence avec le cirque voisin. À Mafate, aucune route ne pénètre ; à Cilaos, une route y monte, mais au prix d’un tracé qui s’enroule sur lui-même et de trente-cinq kilomètres de virages. Le cirque s’étend sur le territoire de Cilaos, entièrement, et sur celui de Saint-Louis pour sa partie aval.
Elle rend enfin lisible la géographie du marronnage. Les îlets, ces replats perchés au milieu des remparts, n’étaient accessibles que par des sentiers de chèvres, et ce sont probablement ces fugitifs qui les ont tracés les premiers. Les points de départ actuels des randonnées vers le Piton des Neiges, le col du Taïbit, Mafate et Salazie empruntent des chemins ouverts pour échapper à la poursuite.
À voir autour
- Le cirque de Mafate : le cirque voisin, où aucune route ne pénètre
- Le cirque de Gavarnie : un cirque glaciaire, dans les Pyrénées
- Les gorges du Tarn : 53 kilomètres de canyon en Lozère
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notices de Cilaos, du cirque de Cilaos et des thermes de Cilaos, Wikipédia en français.
