Septembre 1934, à Cadouin, dans le sud de la Dordogne : les ostensions du saint suaire, qui attiraient chaque année des foules de pèlerins depuis le Second Empire, n’ont pas lieu. L’évêque de Périgueux les a annulées pendant l’été, le temps qu’un orientaliste achève de lire les caractères brodés sur le linge. Sa lecture tient en deux noms, ceux d’un calife d’Égypte et de son vizir.
Pendant des siècles, l’abbaye cistercienne de Cadouin a conservé un tissu présenté comme le suaire qui avait enveloppé la tête du Christ au tombeau. Rois, papes et capitouls toulousains se le sont disputé, des moines l’ont volé, un maire l’a caché sous un plancher pendant la Révolution. En 1934, la lecture de ses bandes décorées a renversé le récit : les motifs que l’on croyait purement ornementaux étaient des inscriptions arabes en écriture coufique, à la gloire du calife fatimide al-Musta’li, qui régna de 1094 à 1101.
Une relique attestée en 1214, une légende née à Antioche
L’abbaye a été fondée en 1115, et la construction de ses premiers bâtiments revient à Géraud de Sales, selon la notice des Monuments historiques. Le suaire n’apparaît dans les documents qu’un siècle plus tard. Comme le rappelle l’historienne Michelle Fournié dans les Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France (2011), Simon de Montfort fonde en 1214 une rente pour la lampe qui brûle devant la relique, et Amaury de Montfort fait en 1239 une donation pour le reliquaire qui doit la contenir. Elle souligne aussi que les textes du XIIe siècle concernant l’abbaye ne mentionnent pas le suaire.
Pour expliquer sa présence, la tradition se tourne vers la première croisade. Le récit, enjolivé au XIIIe siècle par le chroniqueur Albéric de Trois-Fontaines, se déroule en plusieurs étapes :
- le légat Adhémar de Monteil, évêque du Puy, aurait trouvé le linge lors de la prise d’Antioche, en même temps que la Sainte Lance ;
- il l’aurait confié, mourant, à son chapelain, qui l’aurait à son tour remis à un prêtre périgourdin ;
- ce prêtre l’aurait déposé dans une petite église voisine de Cadouin, épargnée miraculeusement par un incendie ;
- les moines l’auraient enfin recueilli vers 1117, deux ans après la fondation de l’abbaye.
Ce récit, résumé par Brigitte et Gilles Delluc dans le Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord en 1983, n’a aucun appui documentaire avant le XIIIe siècle. Le jésuite J. Francez a montré en 1935 qu’Adhémar de Monteil n’avait jamais été mêlé à l’affaire.
Toulouse, Paris, Aubazine : trois siècles de tribulations
Le linge devient vite une source de revenus et un objet de convoitise. En 1392, l’abbé de Cadouin, Bertrand de Moulins, le fait transporter à Toulouse ; les chroniqueurs de l’époque invoquent la nécessité de le mettre à l’abri des Anglais, le Périgord étant alors une zone frontière de la guerre de Cent Ans. La relique reste dans la ville de 1392 à 1455. Les étapes les plus marquantes, documentées par les archives municipales de Toulouse et reprises par Michelle Fournié, sont les suivantes :
- en 1399, le roi Charles VI fait venir le suaire à Paris et vient le vénérer en personne, sans en obtenir de guérison durable ;
- en janvier 1402, deux religieux le dérobent, et il faut plusieurs mois de négociations pour qu’il retrouve son oratoire toulousain ;
- en septembre 1455, des cisterciens de Cadouin forcent son coffre au pied de biche et quittent Toulouse le 12 septembre par la porte de Pouzonville ;
- après un séjour à l’abbaye d’Aubazine, il revient à Cadouin en 1463, contre 700 écus versés à cette abbaye, décision confirmée par un arrêt du Parlement de Paris en 1468.
Louis XI dote ensuite la relique de 4 000 livres de rente annuelle. Pendant les guerres de Religion, le suaire est mis à l’abri au château de Montferrand pour six ou sept ans. En 1643, l’évêque de Sarlat, Mgr de Lingendes, se le fait montrer et approuve la première Histoire du Saint Suaire, publiée l’année suivante. Le tissu lui paraît, selon la formule reprise par les Delluc, « teint en plusieurs endroits de sang, de sueur et d’onguent mêlés ».
La Révolution disperse les moines en 1790 et les archives sont brûlées. Le maire Bureau rachète les bâtiments conventuels et cache le suaire sous un parquet. Les ostensions reprennent en septembre 1797 dans l’église abbatiale, devenue paroissiale. D’autres sanctuaires ont connu des reliques contestées, comme le raconte notre article sur les reliques de Marie-Madeleine à Vézelay.
Des lettres orientales repérées dès 1868, une expertise rassurante en 1903
Le doute n’est pas né en 1934. En 1868, le vicomte de Gourgues remarque sur les bandes du tissu des éléments de décor « imitant parfois le contour en zigzag de lettres orientales ». L’orientaliste Adrien de Longpérier croit ensuite y lire un verset du Coran. En 1903, le chanoine Ulysse Chevalier relaie cette lecture dans un mémoire sur les suaires du Christ, et l’évêque de Périgueux fait relever les dessins des bandes.
Les relevés sont envoyés à Albert Gayet, alors considéré comme le spécialiste des tissus anciens. Il répond que, si l’étoffe possède par ailleurs des preuves historiques d’authenticité, rien n’empêche de la regarder comme du Ier siècle. Le compte rendu publié en 1935 par la Société historique et archéologique du Périgord est sans détour : Gayet ne savait pas lire le coufique. Sur la foi de son avis, le culte continue et le pèlerinage gagne même en ampleur.
1934 : un calife, un vizir et la ville de Damiette
À la fin de 1933, Mgr Louis, évêque de Périgueux, apprend que le père Francez a fait déchiffrer les inscriptions à partir de photographies. Il invite à Cadouin Gaston Wiet, professeur d’arabe à l’École des langues orientales et directeur du musée arabe du Caire, pour lire le tissu lui-même. Durant l’été 1934, l’évêque annonce que les fêtes de septembre n’auront pas lieu. Le bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord de 1935 résume les résultats publiés par Francez dans son livre Un pseudo-linceul du Christ :
- les inscriptions invoquent d’abord le Prophète, puis nomment le calife al-Musta’li, qui régna de 1094 à 1101 ;
- elles citent à plusieurs reprises son vizir al-Afdal, surnommé Shahanshah, en fonction de 1094 à 1121 ;
- la comparaison avec une autre étoffe portant presque la même inscription, et d’origine connue, permet de situer la fabrication à Damiette, dans le delta du Nil.
La conclusion est sans appel pour la relique. Elle l’est beaucoup moins pour l’objet. La relique la plus célèbre du Périgord était un produit de luxe de l’Égypte fatimide, brodé à la toute fin du XIe siècle. Gaston Wiet, qui avait vu près d’un millier de tissus de ce type, le tenait pour l’un des mieux conservés. Les Delluc rapprochent ce linge du voile dit de sainte Anne, conservé à Apt, qui porte les mêmes noms et dont l’inscription a été déchiffrée en 1850.
La relique la plus célèbre du Périgord était un produit de luxe de l’Égypte fatimide, brodé à la toute fin du XIe siècle.
Ce que dit le tissu sous le microscope
En 1981 et 1982, Brigitte et Gilles Delluc examinent le linge à la loupe et sur macrophotographies. Ils décrivent une toile de lin écru à armure toile, avec trois fils par millimètre, mesurant 2,81 m sur 1,13 m. Chaque extrémité porte deux bandes d’inégale largeur, de 74 et 26 mm. Leur observation principale contredit Francez sur un point technique : les bandes ne sont pas tissées dans la trame, mais brodées au point de reprise sur les seuls fils de chaîne, avec des fils de soie jaune paille, vieux rose, bleu clair, gris vert et noir. Les taches qu’ils ont pu examiner leur sont apparues comme des coulures de bougie ou de cierge.
| Repère | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Fondation de l’abbaye | 1115 | Monuments historiques |
| Première mention du suaire | 1214, rente de Simon de Montfort | M. Fournié, 2011 |
| Séjour à Toulouse | 1392 à 1455 | M. Fournié, 2011 |
| Règne du calife nommé | 1094 à 1101 | BSHAP, 1935 |
| Dimensions du linge | 2,81 m sur 1,13 m | B. et G. Delluc, 1983 |
| Fin des ostensions | 1934 | BSHAP, 1935 |
Aujourd’hui, l’ancienne abbaye est protégée au titre des Monuments historiques : le cloître depuis la liste de 1840, l’église depuis 1898. Le cloître gothique flamboyant fait partie des biens inscrits au patrimoine mondial au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France. La châsse du Saint Suaire, en bronze doré, réalisée en 1866 et haute de 120 cm, est conservée dans la salle capitulaire ; elle est inscrite au titre des objets depuis le 16 novembre 1994. Pour une autre relique qui a façonné un monument, voir la Sainte-Chapelle bâtie pour la couronne d’épines.
Ce que l’on ignore encore
Les inscriptions datent les broderies avec précision, mais pas forcément le tissu qui les porte. Les Delluc jugent probable que toile et broderies soient contemporaines, sans pouvoir le démontrer : en 1983, une datation au carbone 14 aurait exigé de sacrifier une partie importante de l’étoffe. Les dimensions elles-mêmes varient selon les auteurs, puisque Michelle Fournié indique 295 cm sur 135 cm. Le chemin du linge entre l’Égypte et le Périgord reste inconnu : prise de guerre, achat ou cadeau rapporté de la croisade, aucune pièce d’archive ne tranche. Francez y voyait d’ailleurs non pas un linceul, mais une pièce de vêtement portée en châle sur les épaules. Enfin, omis lors de l’inventaire paroissial de 1906, le linge a un statut de propriété que les Delluc jugeaient incertain.
