Sur les parois des grottes de Gargas, dans les Hautes-Pyrénées, 231 mains ont été soufflées au pochoir. Dans près de la moitié des cas, les doigts s’arrêtent à une phalange. Le pouce, lui, est toujours complet, et ce détail élimine à lui seul l’une des explications avancées.
Ces grottes, situées sur la commune d’Aventignan, sont parfois appelées grotte des Mains mutilées. Elles comptent parmi les plus célèbres grottes ornées du Paléolithique supérieur en Europe, et sont classées monument historique depuis 1910.
Ce que montre le panneau des mains
La technique est identifiable. Les empreintes ont été réalisées au pochoir : un mélange d’oxyde de fer et de manganèse broyés, additionné de graisse animale, était projeté autour de la main appliquée contre la paroi. Les mains sont rouges, à l’ocre, ou noires, à l’oxyde de manganèse.
Le corpus est varié. Ces 231 empreintes sont des deux sexes et vont du nourrisson à l’adulte, ce qui écarte l’idée d’un geste réservé à un groupe particulier. Mais c’est leur anomalie qui a fait la célébrité du site : dans près de la moitié des cas, les doigts sont réduits à une seule phalange, à l’exception du pouce, qui reste toujours entier.
Les hypothèses se sont succédé pendant un siècle. L’abbé Henri Breuil y voyait des mutilations volontaires : amputations rituelles en signe de deuil, pratiques profanes pour punir un délit ou marquer une appartenance, rites d’initiation chamanique. D’autres ont proposé des pathologies, comme la lèpre ou la maladie de Raynaud. L’explication par les gelures, elle, est invalidée par un argument simple : le pouce, le plus exposé au froid, est systématiquement complet.
Reste l’explication la plus économique, celle du geste. Les différentes images peuvent être obtenues en repliant un ou plusieurs doigts, et plusieurs chercheurs y ont vu un système de signes : un code de chasseurs selon l’hypothèse d’André Leroi-Gourhan en 1967, reprise par Marc Groenen en 1988, ou la signature du clan ou de l’artiste selon Michel Lorblanchet.
Dans près de la moitié des cas, les doigts sont réduits à une phalange, à l’exception du pouce, toujours complet.
Vingt-sept mille ans, mais pour quoi exactement
La datation de ce type d’œuvre est un problème méthodologique, et Gargas en est un bon exemple. En 1991, Jean Clottes remarque de nombreuses esquilles osseuses insérées dans les fissures, dans et autour du panneau des mains, de façon semblable à celles trouvées dans la grotte magdalénienne d’Enlène.
Une datation au carbone 14 réalisée sur l’une de ces esquilles donne une date proche de 27 000 ans avant le présent, ce qui situe une fréquentation de la grotte à l’Aurignacien tardif ou au Gravettien ancien. Cette date est pratiquement la même que celle obtenue pour une main négative de la grotte Cosquer, où l’on trouve aussi des mains à doigts incomplets.
La prudence s’impose néanmoins, et la notice le dit clairement : cette date ne donne pas pour autant l’âge des peintures elles-mêmes, qui doit être corroboré par d’autres datations. On date un os glissé dans une fissure, pas un pigment soufflé sur la paroi.
Le reste de la grotte est moins connu et tout aussi riche. De nombreuses gravures figuratives occupent d’autres parties de la cavité, accompagnées de signes, et les animaux les plus fréquents sont le cheval, le bison, l’aurochs, le bouquetin et le mammouth. Plusieurs panneaux de tracés digités ont été étudiés par Leslie Van Gelder et April Nowell.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Mains négatives | 231 empreintes | des deux sexes, du nourrisson à l’adulte |
| Doigts incomplets | près de la moitié des cas | le pouce est toujours entier |
| Pigments | ocre rouge, oxyde de manganèse | liés à de la graisse animale |
| Datation d’une esquille osseuse | proche de 27 000 ans BP | Aurignacien tardif ou Gravettien ancien |
| Première mention écrite | 1575, par François de Belleforest | description détaillée en 1758 |
| Classement | monument historique en 1910 | visite limitée, réservation obligatoire |
Une grotte refermée, puis rouverte au XVe siècle
L’histoire de l’accès au site explique la conservation des œuvres. Après le départ des Gravettiens, il semble que la galerie inférieure ou le porche de la grotte se soit comblé, et la cavité est restée inaccessible pendant une très longue période.
Les traces de nouvelles incursions humaines datent du XVe siècle. Les parois conservent de nombreux témoignages dont la date précise n’est pas connue : graffitis, dessins de croix et d’arbalètes, et même une formule chrétienne d’imploration accompagnée d’un nom. Ces visiteurs tardifs ont laissé leurs marques à côté de celles qui avaient vingt-cinq mille ans de plus.
La grotte entre ensuite dans la littérature. Connue par la tradition populaire locale probablement depuis la fin du Moyen Âge, elle est mentionnée pour la première fois en 1575 par François de Belleforest, qui décrira la même année Rouffignac, puis décrite de manière explicite et détaillée en 1758 par Marc-François de Lassus.
Les fouilles scientifiques commencent à la fin du XIXe siècle, avec Émile Cartailhac et Henri Breuil. Entre 1884 et 1887, Félix Régnault y découvre les oubliettes, des cheminées naturelles remplies d’ossements du début du Quaternaire, et c’est lui qui trouve les empreintes de mains en 1906.
Ce que la vue d’ensemble montre
Du dehors, il n’y a presque rien à voir, et c’est la règle pour ce type de site. La grotte s’ouvre dans le sud-est de la commune d’Aventignan, à six kilomètres au nord-ouest de Saint-Bertrand-de-Comminges, et seul le porche signale la cavité.
Ce que les couches de sol révèlent, en revanche, c’est une cohabitation. L’analyse des dépôts accumulés sur le sol montre, outre l’activité humaine, un usage par les animaux, principalement des ours, et l’on retrouve de nombreux ossements de plantigrades réutilisés par les femmes et les hommes qui fréquentaient la grotte. La grotte a livré des indices d’occupation allant du Moustérien au Moyen Âge.
Un dernier point mérite d’être noté, parce qu’il est rare. Dès les premières années du XIXe siècle, Gargas est un point de visite des excursionnistes parcourant les Pyrénées, dans un mouvement très précoce d’exploitation touristique. Aujourd’hui, dans un souci de conservation, le nombre de places est limité et la réservation obligatoire, comme à Niaux.
À voir autour
- La grotte de Niaux : 54 bisons au bout de 800 mètres à la lampe
- La grotte du Pech Merle : 700 motifs, et d’autres mains négatives
- La grotte Cosquer : une entrée à 37 mètres sous la mer
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notices des grottes de Gargas et de la main négative, Wikipédia en français.
