Il n’y a aucun éclairage installé dans la grotte de Niaux. Chaque groupe de visiteurs s’éclaire à la lampe portative sur huit cents mètres, dans des passages étroits, et marche sur le même sol que les Magdaléniens. Au bout, le Salon noir : 54 bisons, 29 chevaux, 15 bouquetins.
Cette grotte ornée du Paléolithique supérieur se situe sur la commune de Niaux, en Ariège, et s’ouvre à mi-pente dans la vallée du Vicdessos. Elle appartient au réseau de grottes ornées de la chaîne pyrénéo-cantabrique, et son occupation préhistorique est étudiée depuis 1906.
Plus de sept cents mètres pour peindre
Le fait le plus remarquable n’est pas ce qui est peint, mais où. Il n’y a aucune peinture identifiée à l’entrée de la grotte, et le Salon noir, la salle qui regroupe les représentations les plus spectaculaires, se situe à plus de sept cents mètres de l’entrée préhistorique présumée.
Cette profondeur exclut les explications utilitaires. Aucun vestige domestique n’a été retrouvé, ni à l’entrée ni au fond : la grotte n’était pas un lieu d’habitation, et le Salon noir n’avait ni fonction domestique ni fonction pratique de stockage. L’habitat, lui, était en face, dans la grotte de la Vache.
Les Magdaléniens utilisaient probablement deux entrées, l’une pour accéder au Salon noir, l’autre au réseau Clastres ; le passage souterrain entre les deux parties est aujourd’hui noyé par plusieurs siphons. L’ensemble souterrain dont la grotte fait partie atteint quatorze kilomètres, en incluant la grotte de Lombrives, située sur l’autre versant de la montagne, et celle de Sabart, qui n’est pas reliée aux deux autres.
Un indice au sol rend ces trajets très concrets. Des empreintes de pas humains ont été identifiées, et il n’en reste aujourd’hui que sur une dizaine de zones. La taille des pas a montré que des enfants avaient pénétré dans la grotte, à sept cents mètres de la lumière du jour.
Il n’y a pas de système d’éclairage permanent installé dans la grotte : chaque groupe s’éclaire donc à l’aide de lampes électriques portatives.
Cinquante-quatre bisons et une belette
Le bestiaire est dominé par deux espèces. On compte 54 bisons et 29 chevaux, devant 15 bouquetins, des cerfs et même des poissons. Les animaux sont peints la plupart du temps avec une matière noire, dont l’origine identifiée est le charbon de bois ou le dioxyde de manganèse, parfois avec une matière rouge obtenue à partir d’hématite broyée. La grotte a aussi livré des signes, points ou traits rouges et noirs, isolés ou associés aux animaux.
Deux détails méritent qu’on s’y arrête. La morphologie des chevaux évoque celle du pottok actuel, le cheval endémique des Pyrénées encore présent au Pays basque. Et le tracé esquissant une belette est remarquable, tant cet animal est rarement représenté dans l’art pariétal magdalénien.
Ce qui n’est pas représenté compte autant. Aucun élément de paysage n’apparaît, ni flore, ni soleil, ni montagnes. À l’exception d’un petit bouquetin qui semble prendre appui de ses pattes avant sur une fissure du rocher, les animaux semblent flotter sur les parois, épousant la forme de la roche. Seules de grandes bêtes sont figurées, et de préférence des herbivores : l’ours et le loup, pourtant présents dans la région, sont absents.
La datation s’appuie sur la matière même des peintures. L’âge de celles du Salon noir contenant du charbon de bois a été estimé à 13 000 ans par le carbone 14, ce qui les place au Magdalénien, comme les mammouths de Rouffignac.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Distance du Salon noir | plus de 700 m de l’entrée préhistorique | aucune fonction domestique possible |
| Parcours de visite | 800 mètres, à la lampe portative | aucun éclairage permanent installé |
| Bestiaire | 54 bisons, 29 chevaux, 15 bouquetins | plus des cerfs et des poissons |
| Datation des peintures | environ 13 000 ans | carbone 14 sur le charbon de bois |
| Développement de la grotte | 4 000 m, 11 100 m avec Lombrives | 417 mètres de dénivellation |
| Classement | monument historique, 13 juillet 1911 | occupation étudiée depuis 1906 |
Chasse, chamanes ou mythe d’origine
Un siècle de fouilles dans la région a dessiné le cadre de vie de ces groupes. On a mis en évidence des campements saisonniers établis par des chasseurs du Paléolithique supérieur venus poursuivre le bouquetin ou le renne ; semi-nomades, certains passaient neuf mois par an dans le piémont pyrénéen avant de redescendre dans la vallée l’hiver. L’économie reposait principalement sur le travail de la peau, des bois et des os de rennes.
La première hypothèse sur le sens de ces œuvres était donc liée à la chasse : il s’agirait de scènes de chasse, des flèches semblant dessinées sur certains animaux du Salon noir, réalisées dans le cadre de cérémonies destinées à s’assurer une bonne prise, ce que la représentation exclusive de grands herbivores semblait confirmer.
Une autre lecture, émise dès la fin du XIXe siècle et remise au goût du jour au XXe notamment par Jean Clottes, relie l’art paléolithique au chamanisme. Son argument est statistique : chevaux et bisons sont très fréquemment figurés alors qu’ils ne font pas partie des espèces les plus chassées, ni pour la chair ni pour les outils. Les représentations sont stylisées et conventionnelles, pattes en triangle, queue ne touchant jamais l’arrière-train, et suivent les formes de la paroi. La grotte serait alors un lieu de rencontre entre l’homme et les esprits de la nature, qui transparaissent à travers la roche.
Une troisième proposition est récente. En 2022, le mythologue et préhistorien Jean-Loïc Le Quellec a développé l’hypothèse d’un mythe de l’apparition des êtres vivants sur terre, qu’il nomme l’émergence primordiale, et qui se serait répandu sur toute la surface du globe au cours de la découverte de nouveaux territoires par Homo sapiens.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on ne voit presque rien, et c’est tout le problème de ces sites. La grotte s’ouvre à mi-pente dans la vallée du Vicdessos, à proximité du bassin de Tarascon-sur-Ariège, et sa cavité se développe dans des calcaires d’âges jurassique et crétacé. Rien, à la surface, ne signale les quatre kilomètres de galeries.
La vue d’ensemble a pourtant un sens ici, à condition de la prendre en coupe. Le système Niaux-Lombrives présente 417 mètres de dénivellation pour onze kilomètres de développement, et les deux grottes s’ouvrent sur des versants opposés de la même montagne : ce que l’on visite est une traversée interrompue.
Elle explique enfin la gestion actuelle du site. La grotte fut régulièrement visitée à partir du XVIIe siècle, comme en témoignent les multiples inscriptions retrouvées à l’intérieur, et c’est contre cette fréquentation libre que tout le dispositif actuel a été construit : groupes de 25 personnes au maximum, une nouvelle salle ouverte en 2018 mais réservée à 12 personnes à la fois et une seule fois par mois, et le réseau Clastres fermé à la visite. Lascaux a été fermée pour les mêmes raisons ; Niaux a choisi la contrainte plutôt que la copie.
À voir autour
- La grotte de Rouffignac : 158 mammouths et huit kilomètres de galeries
- La grotte du Mas-d’Azil : l’autre grande grotte ariégeoise, traversée par une route
- La grotte du Pech Merle : 700 motifs et des chevaux ponctués
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice de la grotte de Niaux, Wikipédia en français ; travaux de Jean Clottes et de Jean-Loïc Le Quellec.
