Un seul orage l’a rempli à moitié en mars 1969 : le lac du Salagou et ses terres rouges

Le lac du Salagou et ses terres rouges, sur la commune de Celles, dans l'Hérault
Le lac du Salagou, sur la commune de Celles, dans l'Hérault. Photo : Christian Ferrer, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1968, on pouvait penser qu’il faudrait des années pour remplir la cuvette du Salagou. Un seul très gros orage l’a comblée à moitié en mars 1969, et quelques mois de précipitations ont fait le reste, contrairement à toutes les prévisions. Le lac contient aujourd’hui 102 millions de mètres cubes.

Le lac du Salagou est la retenue du barrage du même nom, au centre de l’Hérault, sur une rivière affluent de la Lergue qui se jette dans l’Hérault. Il atteint une profondeur d’environ cinquante mètres, pour une surface d’environ 750 hectares.

Un barrage pour sortir de la vigne

Le projet n’avait rien d’un aménagement de loisir. Lancé dans les années 1950, il visait à créer une réserve d’eau qui favoriserait la diversification des cultures grâce au développement de la production fruitière, à une époque où la viticulture languedocienne devenait surproductrice. Secondairement, le barrage devait régulariser les crues de l’Hérault.

Les travaux démarrent en 1964 et se prolongent jusqu’au début de 1969. Le lac noie une partie des communes de Clermont-l’Hérault à l’est, Liausson au sud, Octon à l’ouest et Celles au nord, ainsi qu’un tronçon de l’ancienne route nationale 9.

Le niveau de l’eau se stabilise à 139 mètres d’altitude, et c’est là que se joue l’histoire la plus connue du site : le projet initial d’atteindre la cote 150 a été progressivement abandonné, ce qui a remis en cause l’évacuation de Celles. Le village a été vidé pour une eau qui ne l’a jamais atteint.

L’emplacement, lui, avait été choisi pour une raison technique précise : l’imperméabilité du sous-sol, propice à maintenir le niveau d’eau. C’est la même roche qui donne au paysage sa couleur et au barrage son étanchéité.

Alors qu’on pouvait penser, en 1968, qu’il faudrait des années pour que la cuvette se remplisse, un seul très gros orage la combla à moitié en mars 1969.

Deux cent cinquante millions d’années de rouge

Le sous-sol est constitué d’une roche rouge appelée la ruffe. Il s’agit d’une forme d’argilite, une combinaison de sédiments argileux et d’oxydes de fer, et ces roches sédimentaires datent du Permien, de 298 à 252 millions d’années. Le mot vient de l’occitan rufa, issu du latin rufus, roux ; dans le Rouergue, le même type de sol s’appelle rougier.

Le contexte de l’époque explique tout. Au Permien, les terrains du Salagou se trouvent à peu près au milieu du supercontinent de la Pangée, sous un climat tropical. Avec l’érosion de la chaîne hercynienne, les torrents des montagnes viennent répandre leurs alluvions sur une vaste plaine constellée de lacs et de marécages.

Ces dépôts ont gardé la mémoire du climat. Les grès rouges proviennent de sédiments formés sous un climat sec à aride, les grès blancs des mêmes sédiments déposés en milieu d’eau douce calme. Ils alternent vers la Lieude, ancien lit fluviatile ou estuaire, et vers Mérifons, ancien lac, et sont totalement rouges vers le Puech et Octon, qui étaient des zones désertiques : ce sont les traces de saisons ou de périodes humides et arides.

Un autre détail se lit directement dans la paroi. Les couches sédimentaires présentent un basculement de dix à vingt degrés, orienté nord-sud, lié à l’extension tardive qui a affecté la chaîne hercynienne au cours de son effondrement gravitaire, de la fin du Carbonifère au Permien moyen. Le Caroux, la Montagne Noire et les Cévennes sont ce qui reste de cette ancienne chaîne de montagnes, comme les Appalaches de l’autre côté de l’Atlantique.

RepèreDonnéeCe que cela implique
Volume de la retenue102 millions de m3pour une profondeur d’environ 50 mètres
Surface du plan d’eauenviron 750 hectaresniveau stabilisé à 139 mètres d’altitude
Travauxde 1964 au début de 1969projet lancé dès les années 1950
Remplissageà moitié par un seul orage, mars 1969presque total en quelques mois
Âge de la ruffePermien, de 298 à 252 millions d’annéesargilite rouge d’oxydes de fer
Empreintes de la Lieude18 pistes, 951 empreintesenviron 260 millions d’années
Le lac du Salagou, au centre du département de l’Hérault.

Neuf cent cinquante et une empreintes de reptiles

Le site le plus remarquable n’est pas au bord de l’eau mais sur une dalle, au lieu-dit la Lieude. On y observe des empreintes fossiles de thérapsides, gorgonopsiens et cynodontes, et de pélycosauriens, ces grandes familles de reptiles mammaliens relativement bien représentées dans le Lodévois.

Le décompte est précis : cinq types d’empreintes différentes, dix-huit pistes et 951 empreintes unitaires sont visibles sur la dalle. Ces traces ont à peu près 260 millions d’années, soit la fin du Permien moyen ou le Permien supérieur.

La flore de la même époque a été retrouvée dans la région de Lodève et complète le tableau : des callipteris, fougères à graines, et des calamites, prêles géantes, associées aux zones humides, ainsi que des lébachias, conifères associés aux zones arides. Ces fossiles sont visibles au musée Fleury de Lodève.

Le paysage a connu un dernier épisode, beaucoup plus récent. On trouve autour du lac des coulées et des cheminées basaltiques, témoins d’intenses activités volcaniques datées de 1,5 à 2,5 millions d’années. Le rouge de la ruffe, le noir du basalte et la dolomie voisine font de cette vallée un des terrains géologiques les plus lisibles de France.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, le contraste chromatique est l’argument du site : une eau sombre dans une cuvette rouge, cernée de reliefs. Le lac est dominé par des monts et des plateaux culminant à 300 mètres à l’est, 407 mètres pour le Carels à l’ouest et 535 mètres pour le mont Liausson au sud, ce dernier séparant le lac du cirque dolomitique de Mourèze.

La vue aérienne montre aussi ce que le remplissage a effacé. Les ruines de Pradines, le hameau des Vailhés, la presqu’île de Rouens dessinent un pourtour fait de restes, et l’ancienne nationale 9 s’interrompt dans l’eau. Le site a servi de décor à de nombreux films, de Deux hommes dans la ville en 1973 à RRRrrrr en 2004.

Elle explique enfin le statut actuel. La vallée du Salagou et le cirque de Mourèze, qui présentent une grande diversité minérale où le rouge domine, ont été classés Natura 2000 en 2003 sur 9 000 hectares, et le site est inscrit au programme du Réseau des grands sites de France. Il reste pourtant très peu d’informations sur place à destination du public, ce qui, avec ses caractéristiques rocheuses, lui confère un caractère assez sauvage. Le lac sert par ailleurs aux Canadairs de la Sécurité civile pour se ravitailler en eau.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notices du lac du Salagou, de la ruffe et de la vallée du Salagou, Wikipédia en français.

Questions fréquentes

Pourquoi le remplissage a-t-il surpris ?

Parce que les prévisions tablaient sur des années. Alors qu'on pouvait penser, en 1968, qu'il faudrait longtemps pour que la cuvette se remplisse, un seul très gros orage l'a comblée à moitié en mars 1969, et d'autres précipitations l'ont presque totalement remplie en quelques mois.

Pourquoi avoir construit ce barrage ?

Pour créer une réserve d'eau favorisant la diversification des cultures par le développement de la production fruitière, à une époque où la viticulture devenait surproductrice. Secondairement, il s'agissait de régulariser les crues de l'Hérault. Les travaux ont démarré en 1964 pour se prolonger jusqu'au début de 1969.

Qu'est-ce que la ruffe ?

Le nom local employé dans l'Hérault pour désigner les terres rouges formées de pélites, des roches sédimentaires dont les éléments mesurent moins d'un seizième de millimètre. C'est une combinaison de sédiments argileux et d'oxydes de fer, d'où la couleur. Le mot vient de l'occitan rufa, lui-même issu du latin rufus, roux ou rouge.

Quel âge ont ces roches ?

Elles datent du Permien, soit de 298 à 252 millions d'années. À cette époque, les terrains du Salagou se trouvaient à peu près au milieu du supercontinent de la Pangée, sous un climat tropical, et les torrents issus de l'érosion de la chaîne hercynienne répandaient leurs alluvions sur une vaste plaine constellée de lacs et de marécages.

Quelle est la différence entre grès rouges et grès blancs ?

Le milieu de dépôt. Les grès rouges proviennent de sédiments déposés sous un climat sec à aride, les grès blancs des mêmes sédiments déposés en eau douce calme. Leur alternance enregistre donc la succession de saisons ou de périodes humides et arides.

Qu'a noyé le lac ?

Une partie des communes de Clermont-l'Hérault à l'est, Liausson au sud, Octon à l'ouest et Celles au nord, ainsi qu'un tronçon de l'ancienne route nationale 9.
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