Un décret du 27 mai 1928 concède l’aménagement des chutes du Verdon à Castillon, à la Chaudanne et à Castellane. Le barrage de Castillon n’entre en service qu’en 1948.
Entre les deux, un premier chantier abandonné, une société en faillite, une concession reprise, un plan entièrement refait et une guerre. Et après la mise en service, un détail qui dit bien l’urgence du moment : la voûte n’atteint sa cote définitive qu’en juillet 1949, alors que l’électricité coule déjà.
Ce que nous savons du décret, nous le savons par un visa. Nous ne l’avons pas lu au Journal officiel : il est cité dans un arrêté préfectoral d’octobre 2022, qui en reprend l’intitulé.
Mise en eau à l’hiver 1947 et 1948, production immédiate, cote définitive atteinte en juillet 1949.
Vingt ans de chantier intermittent
La chronologie se reconstitue à partir de trois sources de natures différentes : un arrêté de l’État, l’inventaire du patrimoine de la région, et une monographie technique établie avec les données de l’exploitant.
- 1928 : le décret concède l’aménagement. L’inventaire régional nomme la société concessionnaire société des forces hydroélectriques du Verdon ; d’autres pages lui donnent un nom légèrement différent.
- 1929 à 1932 : première période de construction, selon la monographie technique.
- Faillite de la société : 1932 pour les uns, 1934 pour l’inventaire régional, qui précise qu’alors seul le bâtiment de l’usine est commencé. Nous ne tranchons pas.
- 1938 : la concession est reprise par une autre société, qui fait modifier le projet.
- 1942 : les travaux redémarrent, mais ne sont menés activement qu’à partir de 1945.
- Hiver 1947 et 1948 : mise en eau, puis mise en service en 1948.
- Juillet 1949 : la voûte atteint sa cote définitive.
Le changement de plan de 1938 mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il explique la silhouette actuelle de l’ouvrage. Selon l’inventaire régional, une voûte semi-épaisse de cent soixante-cinq mille mètres cubes a été remplacée par une voûte mince de cent vingt-cinq mille. Le second chiffre est confirmé par la monographie technique ; le premier ne vient que de l’inventaire.
La monographie technique date de 1949 à 1951 une consolidation de l’appui de la rive droite, avec trois contreforts à l’aval dont deux équipés de tirants. L’inventaire régional, lui, décrit des contreforts très massifs et des tirants métalliques dans le récit du chantier, avant la construction de la voûte commencée fin 1946. Nous ne savons pas s’il s’agit de deux campagnes ou d’une seule datée différemment, et aucun document que nous ayons lu n’explique le motif géologique de ce renfort.
Trois chutes dans le décret, deux barrages dans les documents
Un détail du visa de 1928 nous a arrêtés. Le décret concède l’aménagement de trois chutes : Castillon, la Chaudanne et Castellane.
Or les documents de gestion du bassin que nous avons lus ne nomment que cinq barrages sur le Verdon, de l’amont vers l’aval, et Castellane n’y figure pas. Nous n’en concluons pas que cette chute n’a jamais été aménagée : nous n’avons lu ni le décret, ni les pièces du dossier, et une absence dans quelques documents de gestion ne prouve rien.
Nous le signalons parce que c’est exactement le genre de détail qu’un lecteur du pays saura compléter, et parce qu’il rappelle qu’un acte de concession dessine un programme, pas un état des lieux.
| Grandeur | Valeur | Ce qu’elle mesure |
|---|---|---|
| Hauteur | 100 m | sur fondation, du fond de fouille à la crête |
| Hauteur | 95 m | au-dessus du terrain, selon l’inventaire régional |
| Longueur en crête | 200 m | en plan, sur une courbe quasi semi-circulaire |
| Épaisseur | 26 m à la base, 4 m en crête | inventaire régional |
| Béton | 125 000 m3 | voûte mince, après le changement de plan |
| Retenue | 141 à 150 millions de m3 | selon la source et ce qui est compté |
| Bassin versant | 655 km2 | deux documents concordants |
| Curage autorisé | 30 000 m3 par an, sauf exception | plafond d’un arrêté de 2022 |
Pourquoi nous refusons de donner un seul chiffre
Ce barrage est un cas d’école pour qui veut comprendre pourquoi les chiffres d’un ouvrage ne se comparent pas. Sa hauteur vaut cent mètres sur fondation, quatre-vingt-quinze au-dessus du terrain, quatre-vingt-quatorze sur une page touristique sans origine, et cent quinze sur une page d’association, où il s’agit en réalité de l’écart entre deux cotes de parement.
Sa retenue vaut cent quarante et un millions de mètres cubes à la retenue normale, cent quarante-neuf dans une fiche, cent cinquante dans l’inventaire régional. Une présentation d’un gestionnaire de canal parle de quatre-vingt-cinq millions, mais ce n’est pas la capacité : c’est la tranche d’eau qui lui est réservée.
La surface du plan d’eau varie de la même façon, quatre cent cinquante ou cinq cents hectares selon le document, et la longueur du lac de dix kilomètres à plus de douze. Aucune de ces différences n’est une erreur : ce sont des mesures prises à des états et à des définitions différents.
Un lac qu’il faut curer chaque automne
À l’autre bout de la retenue, à une dizaine de kilomètres en amont, le Verdon dépose ce qu’il charrie. C’est le sujet d’un arrêté préfectoral du 27 octobre 2022, qui modifie une autorisation de 2016 sur les travaux d’entretien de la queue de retenue, à Saint-André-les-Alpes.
Son article 2 est précis. Les extractions sont autorisées jusqu’à la mise aux normes d’un seuil, et réalisées à l’automne, entre le 15 septembre et le 31 octobre. Si les volumes semblent trop importants, une partie peut être reportée au printemps, mais jamais l’intégralité du curage.
Et il plafonne : sauf exception, le volume annuel à curer est plafonné à trente mille mètres cubes. Dans le cas d’un curage scindé entre le printemps et l’automne, le texte ajoute que cinq mille mètres cubes au minimum doivent rester sur place pour recharger le pied du seuil, et que vingt-cinq mille seulement peuvent alors sortir du site.
Quatre chiffres qu’il ne faut pas mettre en file : trente-cinq mille mètres cubes est une estimation d’apport annuel, trente mille un plafond d’autorisation, vingt-cinq mille ce qui peut sortir du site, vingt-trois mille un volume prélevé une année donnée rapporté par une source locale. Les aligner donnerait l’impression d’une série, alors qu’ils ne mesurent pas la même chose.
La raison de ce curage est écrite noir sur blanc dans le schéma d’aménagement des eaux du bassin : il est indispensable pour éviter d’augmenter la sensibilité à l’inondation des quartiers de Saint-André proches du Verdon. Autrement dit, l’entretien de la queue du lac est une affaire de sécurité pour un bourg situé à l’autre extrémité d’une retenue longue d’une dizaine de kilomètres.
Ce que le barrage peut, et ce qu’il ne peut pas
Sur les crues, le même schéma est d’une franchise utile. Pour les crues majeures, la retenue ne permet qu’un écrêtement limité : deux cent cinquante mètres cubes par seconde pour un creux préventif de dix mètres.
Pour les crues plus modestes, l’effet est en revanche très sensible : un abaissement initial du plan d’eau de six mètres permettrait de diminuer de quarante pour cent le débit maximal plus en aval, et de laminer totalement la crue dans la traversée de Castellane. Ces deux énoncés viennent de la même étude, reprise par un document plus récent du même organisme : ils ne comptent donc que pour une source.
Le barrage voisin, en aval, est d’un volume beaucoup trop limité pour permettre un quelconque écrêtement, écrit le même document. Il a été concédé par le même décret de 1928 et mis en service quatre ans après Castillon.
Rien au titre des monuments historiques
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 31 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Aucune notice ne concerne cet ouvrage : ni sur la commune de Demandolx, qui n’en compte aucune, ni sur celle de Castellane, où l’ouvrage se prolonge et dont les sept notices portent sur des tours, des églises, une chapelle et un dolmen, ni sous le nom du barrage.
C’est une absence dans un corpus fermé et téléchargeable, et elle vaut donc comme preuve pour ce corpus. Elle ne dit rien d’autres formes de reconnaissance, ni de ce que l’ouvrage représente pour la vallée.
Vu d’en haut, Castillon est un arc de béton clair coincé entre deux versants, avec un lac turquoise en amont et, en aval, un second lac qui remonte presque jusqu’à son pied. À l’autre extrémité de la retenue, la rivière arrive en tresses dans une plaine de galets : c’est là qu’il faut creuser chaque automne.
Sources : arrêté préfectoral du 27 octobre 2022 modifiant une autorisation de 2016, pour le visa du décret du 27 mai 1928 et pour les règles de curage de la queue de retenue, texte lu ; dossier d’inventaire du patrimoine de la région, pour la concession de 1928, la faillite, la reprise de 1938, le changement de plan, la mise en eau de l’hiver 1947 et 1948, la cote atteinte en juillet 1949 et les dimensions de l’ouvrage ; monographie technique établie avec les données de l’exploitant, pour la hauteur sur fondation, la longueur en crête, les cotes, les volumes et les périodes de construction ; schéma d’aménagement et de gestion des eaux du bassin, publié par le parc naturel régional, pour les capacités, le bassin versant, l’écrêtement des crues et la nécessité du curage ; programme d’actions de prévention des inondations de 2023, du même organisme, qui reprend cette étude et ne compte donc pas pour une seconde source ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 31 octobre 2026. L’export du label d’architecture contemporaine remarquable n’était pas disponible sur notre machine : nous ne disons donc rien de ce second corpus. Le décret de 1928, l’arrêté de 2016 et les articles techniques d’époque n’ont pas été lus.

