Cent quatre-vingt-deux communistes internés le 5 octobre 1940 dans un seul pavillon de malades : le sanatorium d’Aincourt

Le long pavillon du sanatorium d'Aincourt, ses galeries de cure étagées et son escalier d'about
Un pavillon du sanatorium d'Aincourt : deux cent vingt mètres de long, trois niveaux de galeries de cure, aujourd'hui désaffecté. Photo : Juliemaphotographie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 5 octobre 1940, cent quatre-vingt-deux hommes sont conduits au sanatorium d’Aincourt, dans le Vexin français, et placés dans un seul de ses trois pavillons. Le bâtiment avait été livré sept ans plus tôt pour soigner la tuberculose.

Le chiffre et la date viennent d’une note de synthèse du ministre de l’Intérieur de l’époque, citée par une historienne qui en donne la cote d’archives, et d’une brochure d’association d’histoire locale qui écrit la même chose.

L’historienne cite cette note et en donne la cote ; la brochure, elle, n’indique aucune source et reprend presque mot pour mot la formulation de la note. Nous ne les comptons donc pas comme deux relevés indépendants, et nous le disons avant d’aller plus loin.

Un pavillon de deux cent vingt mètres, trois niveaux de chambres en gradins, bâti pour des cures de tuberculose.

Trois barres de béton dans un bois

Le sanatorium a été construit d’avril 1931 à juillet 1933, dans un parc de soixante-treize hectares, sur le haut d’une butte boisée. Sa notice de protection décrit trois pavillons de malades disposés à quatre cents mètres environ l’un de l’autre, chacun de deux cent vingt mètres de long sur douze de large.

Chacun a trois niveaux de chambres en gradins et un toit-terrasse, deux escaliers monumentaux aux extrémités du corps central, une structure de béton armé crépi. L’orientation est au sud-est : c’est une architecture de cure, pensée pour l’air et le soleil.

Un avis de l’autorité environnementale rendu en 2022 ajoute un chiffre utile : chaque pavillon pouvait accueillir cent cinquante malades. Ce n’est pas la capacité du sanatorium entier, que d’autres sources portent à cinq cents pour les trois bâtiments.

Le même avis rapporte, d’après l’étude d’impact du porteur du projet, que le site est très peu visible, et relève que seul le pavillon des Tamaris se perçoit depuis un vallon voisin. Trois barres de deux cent vingt mètres que l’on ne devine presque pas depuis l’extérieur : c’est une donnée de paysage autant qu’une donnée de mémoire.

Ce que disait le décret, et ce qu’il ne disait pas

L’internement d’octobre 1940 s’appuie sur un décret-loi du 18 novembre 1939, dont nous avons lu une transcription publiée par un musée numérique d’histoire de la justice. Nous n’avons pas lu le texte au Journal officiel, et nous nous en tenons donc à ce que cette transcription porte.

Son article premier vise les individus dangereux pour la défense nationale ou pour la sécurité publique. Ils peuvent être éloignés sur décision du préfet, et astreints, en cas de nécessité, à résider dans un centre désigné. Le texte s’applique lorsque l’état de siège a été déclaré, et son article 2 prévoit que ses mesures ne peuvent être prolongées après la levée de l’état de siège.

Un musée consacré à la Résistance résume l’effet de ce régime en une phrase que nous reprenons telle quelle : il permet d’interner sans enquête ni jugement.

Pourquoi ce lieu, selon la note du ministre

La note de synthèse du ministre de l’Intérieur, citée par l’historienne, donne les raisons du choix, et elles sont d’ordre pratique. Le sanatorium y est décrit comme actuellement vide de malades, distant de Paris de soixante-dix kilomètres, avec la gare la plus proche à douze kilomètres.

La même note invoque la volonté d’éviter un défilé continuel de parents et de camarades. L’isolement du site, qui était une qualité médicale, devient un argument administratif.

Elle décrit aussi la composition du premier convoi : deux députés de la Seine, quinze conseillers généraux, quarante conseillers municipaux de la Seine, deux responsables d’une ancienne confédération syndicale. L’historienne qui cite cette note corrige au passage le rattachement d’un des députés, ce qui donne la mesure de la prudence nécessaire sur ces listes.

ÉlémentValeurSource
Constructionavril 1931 à juillet 1933notice de protection, export national
Pavillonstrois, 220 m sur 12 m, à 400 m l’un de l’autremême notice
Capacité150 malades par pavillonavis de l’autorité environnementale, 2022
Premier convoi182 hommes le 5 octobre 1940note ministérielle citée, et brochure associative
Fin octobre 1940350 ou 367 selon la sourcebrochure, et travail d’historienne
Décembre 1940524 ou 670 selon la sourcemêmes sources
Protectioninscription du 1er février 1999export national, vérifié par nous
Les effectifs ne proviennent pas d’un recensement unique : nous donnons les deux valeurs quand elles diffèrent.

Les effectifs, et pourquoi nous n’en donnons pas un seul

Le camp dépasse très vite la capacité de soin du bâtiment. À la fin d’octobre 1940, les sources donnent trois cent cinquante ou trois cent soixante-sept présents. En décembre, cinq cent vingt-quatre selon deux d’entre elles, six cent soixante-dix selon une troisième.

Nous ne tranchons pas, et nous ne faisons pas la moyenne. Un écart de près de cent cinquante personnes entre deux sources sur le même mois n’est pas un détail d’arrondi : il indique que les comptages n’ont pas la même origine, et nous n’avons pas pu remonter à celle de chacun.

Nous pouvons en revanche faire une division, en disant que c’est la nôtre. Un pavillon pouvait accueillir cent cinquante malades : avec le chiffre de cinq cent vingt-quatre, la division donne environ trois fois et demie cette capacité, avec celui de six cent soixante-dix, environ quatre fois et demie. Le rapprochement met un effectif d’internés en regard d’une capacité de soin, qui supposait des cures individuelles en galerie : il donne un ordre de grandeur, pas une mesure.

Pour la durée totale, même prudence. Une brochure d’association compte mille cent soixante-seize hommes entre octobre 1940 et mai 1942, puis ajoute les femmes et les enfants arrivés ensuite et avance plus de mille cinq cents au total. D’autres chiffres circulent. Nous n’écrivons pas de total sec.

Mai 1942, puis la fermeture

Le camp change d’occupants au printemps 1942. Quatre-vingt-treize femmes y arrivent, le 11 ou le 12 mai selon la source, dont une majorité d’internées politiques. L’évacuation est ordonnée le 1er septembre 1942 et le camp est vidé le 15. Le site devient ensuite une école pour une formation de police.

Quelques faits précis sont documentés pour la période. Le 4 décembre 1940, cent internés sont envoyés vers une centrale, puis vers d’autres lieux de détention. Le 5 avril 1941, environ deux cents hommes refusent de descendre au travail, cinquante et un persistent après les sommations du directeur, et la grève de la faim s’étend à tout le centre le lendemain. Un journal clandestin, écrit à la main et recopié, a circulé dans le camp.

Sur les fusillés et les déportés passés par Aincourt, les décomptes diffèrent d’une source à l’autre. Nous les laissons à leurs auteurs plutôt que d’additionner des listes qui ne couvrent peut-être pas les mêmes périodes.

Ce que dit la notice de protection, et ce qu’elle ne dit pas

Nous avons interrogé nous-mêmes, le 31 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Pour la commune d’Aincourt, il en rend trois, dont celle du sanatorium.

  • L’inscription date du 1er février 1999 et porte sur le pavillon des Tamaris, celui des hommes, le pavillon des Peupliers, celui des femmes, et la station d’épuration.
  • Le troisième pavillon, celui des enfants, n’est pas dans cette liste.
  • La notice ne contient, dans aucun de ses champs, le mot camp, ni internement, ni les années 1939 et 1940.

Cette dernière observation est notre propre mesure, faite sur un corpus fermé et téléchargeable. Elle vaut pour cette notice, et pour elle seule. Elle ne dit rien de l’arrêté d’origine ni du dossier de protection, que nous n’avons pas consultés et qui ne sont consultables que sur place.

Le pavillon des Tamaris fait aujourd’hui l’objet d’un projet de reconversion en logements, examiné par l’autorité environnementale en 2022. Le même avis indique que la commune et les services de l’État souhaitaient qu’un espace mémoriel y trouve place, sans que sa localisation soit arrêtée. Nous n’avons pas vérifié où en sont les travaux.

Vu d’en haut, Aincourt est une butte boisée du Vexin français, où les trois pavillons se suivent du sud au nord, à quatre cents mètres les uns des autres. Ce que la note du ministre invoque en octobre 1940 n’est pas cette discrétion dans le paysage, mais la distance : soixante-dix kilomètres de Paris, douze kilomètres de la gare la plus proche, un accès jugé difficile et onéreux.

Sources : note de synthèse du ministre de l’Intérieur, conservée aux Archives nationales et citée par l’historienne Claudine Cardon-Hamet, pour la date du 5 octobre 1940, le nombre de cent quatre-vingt-deux internés, la composition du convoi et les raisons du choix du lieu ; brochure de l’association Mémoire d’Aincourt, hébergée par un site académique d’histoire, pour les mêmes faits et pour les effectifs, la direction du camp et la chronologie ; notice du Musée de la Résistance en ligne, pour la date, le décret et le fonctionnement du centre ; transcription du décret-loi du 18 novembre 1939 publiée par un musée numérique d’histoire de la justice, pour ses articles 1er et 2 ; avis de la mission régionale d’autorité environnementale d’Île-de-France du 24 février 2022, pour la capacité de cent cinquante malades par pavillon, la visibilité du site et le projet de reconversion ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 31 octobre 2026, pour la construction, les dimensions des pavillons, l’inscription du 1er février 1999 et l’absence de toute mention du camp dans la notice. Le texte du décret au Journal officiel, l’arrêté de protection et son dossier n’ont pas été lus.

Questions fréquentes

Que s'est-il passé le 5 octobre 1940 ?

Cent quatre-vingt-deux hommes ont été conduits au sanatorium d'Aincourt, dans le Val-d'Oise, et internés en vertu d'un décret-loi du 18 novembre 1939. Le chiffre figure dans une note de synthèse du ministre de l'Intérieur de l'époque, citée par une historienne, et dans une brochure d'association d'histoire locale. L'historienne cite cette note avec sa cote d'archives ; la brochure n'indique aucune source et en reprend presque la formulation. Ce ne sont donc pas deux comptages indépendants.

Que permettait le décret du 18 novembre 1939 ?

Nous en avons lu une transcription publiée par un musée numérique d'histoire de la justice. Son article premier vise les individus dangereux pour la défense nationale ou pour la sécurité publique, qui peuvent être éloignés sur décision du préfet et astreints, en cas de nécessité, à résider dans un centre désigné. Il s'applique lorsque l'état de siège a été déclaré, et son article 2 prévoit que ses mesures ne peuvent être prolongées après la levée de l'état de siège. Nous n'avons pas lu le texte au Journal officiel.

Pourquoi ce lieu ?

Pour son isolement, selon la note du ministre de l'Intérieur citée par l'historienne. Elle décrit le sanatorium comme actuellement vide de malades, distant de Paris de soixante-dix kilomètres, la gare la plus proche étant à douze kilomètres. Elle invoque explicitement la volonté d'éviter un défilé continuel de parents et de camarades.

Combien de personnes sont passées par ce camp ?

Nous ne donnons pas de total sec, parce que les sources ne s'accordent pas. Une brochure d'association compte mille cent soixante-seize hommes entre octobre 1940 et mai 1942, puis ajoute des femmes et des enfants, et avance plus de mille cinq cents au total. Pour décembre 1940, deux sources donnent cinq cent vingt-quatre présents et une troisième six cent soixante-dix. Nous citons ces écarts plutôt que de choisir.

Le sanatorium est-il protégé ?

Partiellement. Nous avons interrogé l'export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices : le pavillon des Tamaris, le pavillon des Peupliers et la station d'épuration sont inscrits par arrêté du 1er février 1999. Le troisième pavillon, celui des enfants, n'y figure pas. Nous avons aussi vérifié que la notice ne mentionne le camp dans aucun de ses champs, ce qui vaut pour cette notice et non pour le dossier de protection, que nous n'avons pas consulté.
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