Le poème de Victor Hugo sur l’Angleterre aux pieds de Napoléon ne fut pas chanté : la colonne de la Grande Armée

La colonne de la Grande Armée au bout de son allée plantée, à Wimille
La colonne de la Grande Armée, au bout de son allée plantée, avec la statue au sommet. Photo : Pierre André Leclercq, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 19 juillet 1841, la Garde nationale de Boulogne écrit à Victor Hugo pour lui commander une cantate. Elle doit être chantée à l’inauguration de la statue de Napoléon, au sommet de la colonne de la Grande Armée, à Wimille.

Hugo accepte, date son poème du 30 juillet et l’envoie le 1er août. Dans sa lettre, il prévient : sa pensée dominante s’y est empreinte plus peut-être qu’il n’aurait fallu pour de certaines susceptibilités locales.

Il avait vu juste. L’éditeur de ses œuvres complètes ajoute en note, à la suite de cette correspondance, que la cantate ne fut pas chantée.

L’Océan sous tes yeux, l’Angleterre à tes pieds : le dernier vers du sizain final, avant le refrain.

Ce que Hugo a écrit, et ce qu’il en disait lui-même

Le texte figure dans un recueil posthume, sous un titre neutre, avec une note indiquant que les éditions précédentes l’appelaient hymne pour l’inauguration de la colonne. Il est daté du 30 juillet 1841.

Son dernier sizain s’adresse à la statue. Il lui montre, en dessous d’elle, l’éternelle tempête et la haine éternelle, puis se termine par ce vers : l’Océan sous tes yeux, l’Angleterre à tes pieds. Un autre sizain nomme Londres et Moscou et les accuse d’avoir mutilé la France.

Hugo savait ce qu’il faisait. Sa lettre du 1er août écrit qu’il lui est impossible de séparer l’Empereur de l’Empire, la France du Rhin, et l’Angleterre de Sainte-Hélène, et il ajoute qu’il ne s’étonnerait pas que des obstacles purement locaux empêchent l’usage du poème.

C’est là que s’arrête ce que nous pouvons établir. Nous savons que le texte existe, qu’il est daté, qu’il a été envoyé, et qu’il n’a pas été chanté. Nous ne savons pas qui a décidé de l’écarter, ni quand.

Une découverte de 1959, racontée de deux façons

Le récit qui circule va plus loin. Il veut que le poème ait été caché dans la statue et retrouvé cent dix-huit ans plus tard. Deux institutions le rapportent, et elles ne le rapportent pas de la même manière.

  • Le Centre des monuments nationaux, qui gère le site, écrit qu’un étui de plomb contenant la copie d’un poème de Victor Hugo a été découvert lors de la dépose de la statue en 1959, et situe cet étui dans le bras de la sculpture.
  • La commune de Wimille écrit que le parchemin avait été glissé entre deux pierres de l’ouvrage, et qu’il est conservé au musée du site.
  • L’un parle d’une copie, l’autre d’un manuscrit.

Pourquoi nous n’en faisons pas un fait : nous n’avons lu aucune source d’époque, ni article de presse, ni rapport de chantier, qui décrive cette découverte. Un ouvrage paraît pourtant l’année même de la dépose : Albert Chatelle, La Colonne de la Grande Armée 1804-1959, Boulogne, 1959, 93 pages, préface du général Catroux, conservé à la bibliothèque municipale de Boulogne-sur-Mer avec les dossiers de recherche de son auteur. Nous ne l’avons pas consulté et nous ne disons donc pas ce qu’il contient. Deux pages institutionnelles qui se contredisent sur le lieu ne valent pas un document d’époque. Le gestionnaire ne s’accorde pas davantage avec lui-même sur la date : sa page consacrée à la statue écrit que la sculpture est déposée en 1959, sa page d’histoire qu’elle est déposée et remplacée en 1962, sa page de collections qu’elle est restaurée et replacée en 1962. Rien ne démontre non plus que le texte retrouvé soit celui que publient les œuvres complètes.

Nous rapportons donc ce récit en l’attribuant, et nous ne décrivons pas la cachette. C’est une histoire trop belle pour être écrite sans précaution, et c’est précisément pour cela qu’il faut la prendre avec des pincettes.

Avant Napoléon, un globe à fleurs de lis

Il y a un détail que ce récit fait oublier : pendant une vingtaine d’années, la colonne n’a pas porté de statue du tout. Elle portait un globe.

Le Centre des monuments nationaux écrit que l’édifice fut couronné en 1823 d’un globe à la gloire de la monarchie, et que la statue de 1841 le remplace. Une brochure publiée en 1841 par un auteur qui dit avoir vu poser ce couronnement le décrit en cuivre doré, de cinq pieds six pouces de diamètre, orné de quatre énormes fleurs de lis et surmonté d’une couronne. Il date son dévoilement du 24 août 1824, veille de la Saint-Louis.

Les deux dates diffèrent d’un an et nous ne les tranchons pas. La brochure fournit peut-être l’explication, en notant que l’échafaudage qui emprisonnait la colonne depuis près de seize ans n’a été retiré qu’au milieu de 1823, mais elle ne le dit pas elle-même.

Pendant cette période, le monument portait un autre nom. Le même témoin écrit qu’on la nommait colonne des Bourbons, et qu’une décision de 1831 lui a rendu son titre. Il juge le globe un bizarre assemblage dont il était difficile, de loin, de deviner ce que c’était.

DateFaitSource
16 août 1804remise de la Légion d’honneur au camp de BoulogneCentre des monuments nationaux
septembre 1804vote de l’armée de terre, financement par retenues sur soldebrochure de 1841, reprise par la presse spécialisée
novembre 1804pose de la première pierremêmes sources
1823 ou 1824globe doré à fleurs de lis au sommet1823 pour le gestionnaire, 24 août 1824 pour un témoin
15 août 1841inauguration de la statue de Napoléonbrochure de 1841 ; la notice de protection ne donne que l’année
31 mars 1905classement au titre des monuments historiquesexport national, vérifié par nous
1959dépose de la statueCentre des monuments nationaux
Les montants, les hauteurs et le nombre de marches divergent d’une source à l’autre : nous n’en citons aucun comme exact.

Trente-sept ans entre le vote et la statue

L’histoire longue de ce monument explique le reste. Au lendemain de la remise de la Légion d’honneur, le maréchal Soult transmet à Napoléon le vœu des soldats d’élever à leurs frais une colonne de marbre. L’armée de terre vote cette construction en septembre 1804, financée par des retenues sur solde, et la flottille demande le même jour à s’y associer. Le chantier s’arrête quand le camp est levé, reprend, s’arrête encore.

À la chute de l’Empire, la colonne n’a atteint qu’une partie de sa hauteur : une vingtaine de mètres selon le gestionnaire du site, le tiers de la hauteur prévue selon les pétitions de l’époque. Une statue de Napoléon avait bien été commandée, mais son bronze a été fondu sous la Restauration et réemployé à Paris.

Nous ne donnons pas de hauteur définitive, parce que les sources ne s’accordent pas : cinquante-quatre mètres selon la commune, cinquante-trois selon un équipement voisin, une cinquantaine selon le gestionnaire, cent soixante-cinq pieds selon le témoin de 1841. Les montants du chantier divergent à l’intérieur même de la brochure de 1841.

Ce que protège le classement de 1905

Nous avons interrogé nous-mêmes, le 31 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Pour la commune de Wimille, il en rend cinq.

Une seule concerne le monument : la colonne de la Grande Armée de Boulogne, classée par arrêté du 31 mars 1905. La formule de la notice est brève, et c’est ce qui compte ici : elle protège la colonne. Nous n’avons pas lu l’arrêté lui-même, nous ne dirons donc pas ce que le classement couvre du parc, des pavillons d’entrée ou du musée.

Autre chose que nous avons vérifiée sur cette notice : elle ne mentionne ni Victor Hugo, ni le globe de la Restauration, dans aucun de ses champs. Ce n’est pas un reproche. Une notice de protection décrit un immeuble et un acte, pas une anecdote littéraire. Mais cela dit où il faut chercher, et où il est inutile de chercher.

Nous avons aussi relevé une incohérence interne à cette base, qu’il vaut mieux signaler que taire : la notice de la colonne date de 1805 la cérémonie de la Légion d’honneur, quand celle du monument voisin, à Wimereux, la date de 1804, comme le font toutes les autres sources que nous avons lues.

Vu d’en haut, la colonne est un fût de marbre clair planté au milieu d’un plateau, au bout d’une longue allée rectiligne, à quelques kilomètres de la mer. Sa statue tourne le dos à l’Angleterre, écrit le gestionnaire du site, et nous n’avons trouvé aucun document qui dise si cette orientation a été voulue pour cela. Et pendant vingt ans, elle n’a rien porté qu’un globe à fleurs de lis.

Sources : œuvres complètes de Victor Hugo, volume de poésie posthume, pour la lettre de commande du 19 juillet 1841, la réponse du 1er août, le texte daté du 30 juillet et la note de l’éditeur indiquant que la cantate ne fut pas chantée ; Centre des monuments nationaux, pages consacrées à l’histoire du monument et à la statue, pour la chronologie, le globe de 1823 et la découverte de 1959, affirmations attribuées ; commune de Wimille, pour une version différente du lieu de la découverte, et pour des dates que nous n’avons pas retenues quand elles contredisent les autres sources ; brochure publiée en 1841 par un témoin, pour le globe, son dévoilement du 24 août 1824, l’appellation colonne des Bourbons et les pétitions ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 31 octobre 2026, pour le classement du 31 mars 1905 et pour l’absence de toute mention du poème dans la notice. Aucune source d’époque n’a été lue sur la découverte de 1959, l’ouvrage d’Albert Chatelle paru en 1959 sur la colonne n’a pas été consulté, l’arrêté de classement n’a pas été lu, et les hauteurs comme les montants divergent trop pour être cités.

Questions fréquentes

Pourquoi Victor Hugo a-t-il écrit ce poème ?

Parce que la Garde nationale de Boulogne le lui a demandé. Sa lettre du 19 juillet 1841, reproduite dans les œuvres complètes du poète, annonce une fête d'inauguration de la statue de l'Empereur et demande une cantate qui serait chantée le lundi 16 août. Elle porte neuf signatures. La brochure publiée en 1841 date pourtant la cérémonie du 15 août. Hugo a noté au verso une mention brève valant acceptation, et il a daté son texte du 30 juillet 1841.

Que disait ce poème ?

Son dernier sizain s'adresse à la statue et se termine par le vers : l'Océan sous tes yeux, l'Angleterre à tes pieds. Un autre sizain accuse Londres et Moscou d'avoir mutilé la France. En envoyant le texte, le 1er août 1841, Hugo écrivait lui-même que sa pensée dominante s'y était empreinte plus peut-être qu'il n'aurait fallu pour de certaines susceptibilités locales.

A-t-il été chanté le jour de l'inauguration ?

Non. L'éditeur des œuvres complètes de Hugo écrit, en note, que cette cantate ne fut pas chantée. Les raisons de ce silence ne sont établies par aucun document que nous ayons lu. Le Centre des monuments nationaux écrit qu'il fut refusé en raison de ses trois derniers vers, jugés irrespectueux envers l'Angleterre ; la commune de Wimille écrit seulement que le texte fut jugé trop irrespectueux vis-à-vis de l'Angleterre et censuré. Ni l'une ni l'autre ne cite la pièce qui le prouverait.

A-t-on retrouvé ce poème dans la statue ?

C'est ce que rapportent deux institutions, et elles ne disent pas la même chose. Le Centre des monuments nationaux écrit qu'un étui de plomb contenant la copie d'un poème de Victor Hugo a été découvert lors de la dépose de la statue en 1959, et place cet étui dans le bras de la sculpture. La commune de Wimille écrit que le parchemin était glissé entre deux pierres de l'ouvrage. Un ouvrage de 1959 sur la colonne existe, signé de l'historien Albert Chatelle, mais nous ne l'avons pas consulté, et nous n'avons lu aucune source d'époque qui décrive cette découverte. Nous la rapportons donc comme une affirmation, pas comme un fait.

Qu'y avait-il au sommet avant la statue ?

Un globe. Le Centre des monuments nationaux écrit que la colonne fut couronnée en 1823 d'un globe à la gloire de la monarchie, remplacé par la statue en 1841. Une brochure publiée en 1841 par un témoin le décrit en cuivre doré, orné de quatre énormes fleurs de lis et surmonté d'une couronne, et date son dévoilement du 24 août 1824. Les deux dates diffèrent d'un an, et nous ne les tranchons pas.
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