En 1553, Charles Quint a fait raser Thérouanne. Pas seulement ses remparts : la ville entière et sa cathédrale, dont il n’est pas resté pierre sur pierre.
La formule est de Pierre Héliot, dans une étude du chevet de la cathédrale publiée en 1950 par le Bulletin Monumental. Il écrit que Charles Quint la fit raser en 1553, en même temps que la ville entière, et qu’il ne resta pas pierre sur pierre du vénérable édifice.
Une destruction méthodique
Le compte rendu présenté à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1899 emploie le même vocabulaire. Camille Enlart y rend compte des fouilles exécutées depuis avril 1898 sur l’emplacement de la cathédrale de Thérouanne, rasée de fond en comble en 1553 par ordre de Charles Quint.
Rasée de fond en comble : l’expression ne relève pas de la rhétorique. Une ville forte du nord du royaume, siège d’un évêché, dotée d’une cathédrale gothique, a cessé d’exister comme objet bâti, et son emplacement est redevenu de la terre.
Il a fallu creuser pour savoir où se trouvait le chœur d’une cathédrale dont on connaissait pourtant le nom, la fonction et la date.
Ce qui a survécu, et où cela se trouve
Il reste des statues, et elles ont changé de ville. L’étude de 1950 précise qu’on réussit cependant à sauver quelques statues, arrachées à la façade du croisillon méridional et déposées à Notre-Dame de Saint-Omer, où on les voit encore.
Ces statues se visitent à une quinzaine de kilomètres du site d’origine. Elles ne sont pas le seul vestige du décor : le compte rendu de 1899 signale aussi des morceaux de sculpture du XIIIe siècle, un pavement incrusté à figures, des débris de verrières, de tissus et de bronzes. La cathédrale de Thérouanne existe donc aujourd’hui sous quatre formes : un sous-sol fouillé, un dépôt de fouilles, quelques sculptures déplacées, et une maquette.
Cette maquette est décrite dans l’étude de restitution publiée en 1988 : établie à une échelle d’environ un trois centième, elle s’intégrait dans une suite de modèles présentés dans le local d’exposition de la mairie de Thérouanne, qui servait alors de vitrine aux recherches et au dépôt de fouilles. Les collections ont depuis changé d’adresse : le mobilier archéologique du site, décors sculptés et objets de dévotion, est aujourd’hui exposé à la Maison de l’Archéologie, place de la Morinie.
| Étape | Dates | Ce qui s’est passé |
|---|---|---|
| Destruction | 1553 | ville et cathédrale rasées sur ordre de Charles Quint |
| Première campagne de fouilles | 1898 à 1906 | Camille Enlart, interrompue prématurément |
| Deuxième campagne | 1961 à 1965 | reprise du site |
| Troisième campagne | 1969 à 1980 | plan du chœur établi |
| État du plan connu | limité au chœur | le transept est sous un chemin, les nefs sous un terrain hors propriété de l’État |
Un chantier scientifique contrarié
Camille Enlart, qui deviendra l’un des grands médiévistes français, a commencé là en 1898. L’étude de 1950 rappelle qu’il dirigea sur l’emplacement de la cathédrale, de 1898 à 1906, des fouilles qu’il dut interrompre prématurément, et qu’il n’eut donc pas le loisir de rédiger la monographie qu’il se proposait d’écrire.
Enlart a bien publié des comptes rendus de chantier, et un plan en 1902 que les fouilleurs suivants ont discuté, mais jamais la synthèse annoncée. Huit ans de fouilles sans monographie, c’est une perte sèche pour la connaissance d’un édifice dont rien ne subsiste en élévation.
La reprise, plus de cinquante ans après, s’est heurtée à un autre obstacle. L’étude de 1988 le décrit sans détour : les fouilles n’ont donné qu’un plan limité au chœur, puisque l’actuel chemin Saint-Jean coupe en diagonale le transept, tandis que les nefs gisent dans le sous-sol d’un terrain extérieur à la propriété de l’État.
Ce que cela signifie : une partie de la cathédrale est sous une voie, une autre sous un terrain qui n’appartient pas à l’État. Le plan complet n’est pas perdu, il est inaccessible.
Pourquoi raser une ville entière
Détruire des fortifications est une pratique courante dans les guerres du XVIe siècle : on prive l’adversaire d’un point d’appui. Raser une cité épiscopale et sa cathédrale relève d’autre chose. Le parcours du Pays d’art et d’histoire de Saint-Omer situe le contexte : la ville connaît une fin tragique en 1553, intégralement démantelée après un terrible siège au cours duquel s’affrontèrent les forces de Charles Quint et les troupes d’Henri II de France.
Ce que l’archéologie établit, en revanche, c’est l’ampleur du résultat. Une destruction partielle laisse des murs debout, des caves utilisables, des pierres en place que l’on réemploie sur site. À Thérouanne, les fouilleurs successifs ont dû chercher le plan au niveau des fondations.
Le renfouissement des vestiges après étude n’a rien d’exceptionnel : c’est aussi ce qui a été fait au site antique de Sanxay, fouillé puis remblayé pour le protéger.
Les pierres, elles, n’ont pas disparu : une cathédrale démontée est une carrière pour tout le voisinage. C’est le sort qu’ont connu quantité d’édifices français après la Révolution, à ceci près qu’ici l’opération a été ordonnée et conduite d’un coup.
Une ville disparue, et qui se savait disparue
Le sujet n’est pas une redécouverte récente. Dès 1894, l’abbé O. Bled publiait dans le Bulletin historique et philologique du Comité des travaux historiques un texte intitulé Thérouanne, une ville disparue.
La commune de Thérouanne existe pourtant toujours, et c’est l’un des paradoxes du lieu. Ce n’est pas le nom qui a disparu, ni le site, ni même la population, qui s’est réinstallée. C’est la ville comme ensemble bâti et comme siège épiscopal.
La fouille a par ailleurs livré des traces plus anciennes. Le compte rendu de 1899 mentionne, parmi les morceaux les plus importants, une inscription romaine en l’honneur de Gordien, donnant le nom de la cité des Morins, et les substructions d’un déambulatoire. Le fac-similé de la page 622, parfaitement lisible, donne la datation : ce déambulatoire de plan germanique et de style de transition a été bâti de 1130 à 1133.
Ce qui a remplacé la cathédrale
Le siège épiscopal, lui, n’a pas disparu : il a été déplacé. Les diocèses nés du démembrement de celui de Thérouanne se sont installés ailleurs, et c’est à Saint-Omer que l’on va voir les statues sauvées du croisillon sud.
Sur place, le site médiéval a été abandonné après 1553, les habitants reconstruisant dès le XVIIe siècle un village plus au sud. C’est ce qui explique la conservation des fondations, protégées par la terre, tandis qu’un chemin et un terrain extérieur à la propriété de l’État occupent une partie du plan et compliquent la fouille.
Le site appartient aujourd’hui pour partie à l’État, ce que l’étude de 1988 signale en distinguant la propriété de l’État du terrain extérieur où gisent les nefs. Fouiller la suite supposerait donc d’abord de régler une question foncière, pas une question scientifique.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Thérouanne ne montre pas de ruine. Il n’y a pas de pan de mur, pas de colonne, pas de tracé visible au sol comme on en voit sur les sites antiques.
Le site de la cathédrale n’est pas un champ cultivé. Le Pays d’art et d’histoire de Saint-Omer indique que les vestiges, une fois étudiés, ont été renfouis pour assurer leur conservation, et que le terrain a ensuite été aménagé en jardin paysager. Il est inscrit au titre des Monuments historiques depuis 1992.
Ce que l’on voit d’en haut, c’est donc un aménagement récent posé sur un plan enfoui : le dessin de la cathédrale n’affleure pas, il est sous le jardin. Thérouanne appartient à cette catégorie de lieux où ce qui a été effacé n’est lisible que par la fouille, puis par la restitution.
Sources : Pierre Héliot, Le chevet de la cathédrale de Thérouanne, Bulletin Monumental, tome 108, 1950 ; Camille Enlart, Fouilles de la cathédrale de Thérouanne, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1899 ; Honoré Bernard, Une restitution de l’ancienne cathédrale de Thérouanne, Archéologie médiévale, tome 18, 1988.

