Les alignements de Carnac, dans le Morbihan, réunissent près de 3 000 pierres levées sur plus de quatre kilomètres. Ils ont été érigés vers 4 500 ans avant notre ère. Ce sont les ensembles mégalithiques les plus célèbres de France, et ils sont inscrits depuis juillet 2025 au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Pendant des siècles, on a pourtant tout raconté à leur sujet : vestiges du Déluge, camp romain, temple des druides, mémorial de la guerre de Troie. Faire le tri entre ce que disent les sources et ce qu’ont imaginé les érudits est la meilleure façon de les regarder.
Quatre sites, un seul ensemble
Les alignements se répartissent entre quatre sites principaux, Kermario, le Ménec, Kerlescan et le Petit Ménec, sur les communes de Carnac et de La Trinité-sur-Mer. Ils associent des menhirs, des enceintes mégalithiques et des tombes, individuelles sous tumulus ou collectives sous dolmen. Chaque site semble aujourd’hui isolé, mais au Néolithique une continuité visuelle existait entre eux. Vue du ciel, cette logique d’ensemble se devine encore dans l’orientation des files de pierres.
Trois siècles d’hypothèses
Les premières mentions ne remontent qu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les antiquaires de l’époque, dont certains n’ont probablement jamais vu les pierres, multiplient les interprétations.
| Date | Auteur | Hypothèse |
|---|---|---|
| 1732 | André-François Boureau-Deslandes | Des vestiges du Déluge |
| 1755 | Royer de la Sauvagère | Un camp romain de 13 000 à 14 000 hommes, les pierres protégeant les tentes du vent |
| Vers 1753-1755 | Christophe-Paul de Robien | Des « antiquités gauloises », dont il donne la première représentation connue |
| 1764 | Anne-Claude de Caylus | L’installation d’une population étrangère |
| 1906 | H.-P. Hirmenech | Un mémorial de combattants morts au siège de Troie |
| 1930 | A. Baschmakoff | La représentation d’un clan, chaque file figurant une subdivision |
Des pierres qui ont servi de carrière
La principale menace n’a pas été l’érosion, mais l’homme. En 1629, de nombreuses pierres sont prélevées et débitées pour construire l’église de Carnac. Tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, les alignements servent de carrière pour les clôtures des champs, les maisons, les routes, les phares et même les voies ferrées.
En 1834, Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, consacre une quinzaine de pages aux alignements dans ses notes de voyage. Face aux destructions, ils sont protégés au titre des monuments historiques dès 1889.
Peut-on marcher parmi les menhirs ?
Oui, mais pas n’importe quand. Victimes de leur succès, les sites font l’objet depuis le début des années 1990 de mesures strictes de la part du Centre des monuments nationaux : ils sont clôturés et replantés, et un parcours piéton est aménagé hors des alignements.
- Hors saison, les sites restent en libre accès.
- En pleine saison estivale, l’accès se fait uniquement en visite commentée, organisée par la Maison des mégalithes, avec une jauge de 400 personnes par jour et une rotation entre les sites.
- Depuis 1995, des moutons de la race Lande de Bretagne entretiennent les parcelles en limitant la repousse de la végétation.
Ces restrictions sont contestées par des riverains, par l’association Menhirs libres et par des élus locaux. Le débat oppose deux manières de protéger un site : le laisser vivre, ou le mettre à l’abri de ses visiteurs.
Les soldats de saint Cornély
La légende la plus populaire a été rapportée en 1899 par l’abbé Buléon. Poursuivi par des soldats, le futur saint Cornély se serait caché dans l’oreille d’un des bœufs qui portaient ses bagages, puis aurait changé ses poursuivants en pierres. Les alignements sont ainsi appelés en breton les « soldats de saint Cornély ». D’autres croyances prêtaient aux menhirs un trésor gardé à leur pied, que la mort attendait quiconque voulait s’en emparer.
Carnac montre bien comment un site dont on ignore le mode d’emploi attire les récits. Les pierres, elles, n’ont pas bougé depuis plus de six mille ans, à l’exception de celles qu’on a débitées pour bâtir. C’est peut-être la leçon la plus sûre qu’elles délivrent.
À voir autour
- La forêt de Brocéliande : en Bretagne aussi, où le « tombeau de Merlin » est une allée couverte néolithique
- L’oppidum d’Ensérune : une autre occupation préhistorique lisible depuis le ciel
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice des alignements de Carnac, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
