Depuis le XIXe siècle, on a daté l’aqueduc du Gier par ses briques, ses bornes et ses empereurs supposés. En 2018, une fouille a dégagé sous une pile le coffrage en planches de sapin qui avait servi à couler sa fondation. Le dernier cerne conservé de ce bois est daté de l’an 110.
La découverte a eu lieu au pont-siphon de Beaunant, à Sainte-Foy-lès-Lyon, lors d’une fouille préventive. Le massif de fondation de la pile numéro 18 reposait à plus de trois mètres sous le niveau d’arase, et son coffrage y était resté en place, enfoui et préservé. L’analyse dendrochronologique a été conduite par un laboratoire universitaire et publiée en 2023 dans la revue Gallia.
Pourquoi cette date change quelque chose
Avant cette fouille, trois datations se disputaient l’aqueduc. Le règne de Claude, appuyé sur des tuyaux de plomb marqués au nom de cet empereur, que la synthèse de Gallia refuse désormais de rattacher à l’aqueduc. L’archéomagnétisme de briques prélevées au Plat de l’Air donne de son côté une fourchette entre 32 et 88 après Jésus-Christ, soit plutôt de Néron à Domitien. Celui d’Auguste, défendu par un archéologue dans une publication de 2011. Et celui d’Hadrien, le plus répandu.
Or la thèse hadrianique repose sur un type de document dont la portée est discutée : les bornes de protection d’emprise, ces pierres plantées le long du tracé pour interdire de labourer, de semer et de planter à proximité. Ce qu’elles datent fait débat. Armand Desbat juge qu’elles ne sont pas un élément décisif de datation, et une autre lecture veut que la borne hadrianique ait remplacé une borne plus ancienne dégradée, auquel cas elle ne dirait rien de la construction. Les auteurs de la synthèse publiée dans Gallia défendent au contraire leur contemporanéité avec la fin du chantier, juste avant la mise en service.
Les planches de sapin, elles, ne peuvent avoir été posées qu’au moment de couler la fondation. Le cerne de 110 place donc le chantier sous Trajan, et la synthèse publiée dans le même numéro de Gallia, qui traite cette date comme un terminus post quem, conclut à un achèvement entre la fin du règne de Trajan et celui d’Hadrien. Les deux thèses se rejoignent, à condition de dater le chantier par son bois et non par ses bornes.
Ce que datent les bornes d’Hadrien se discute encore. Il a fallu le coffrage d’une fondation pour obtenir une année.
Quatre-vingt-six kilomètres, dont onze de détour
La longueur de l’aqueduc est l’autre chiffre que les sources brouillent. La valeur établie est de 86 kilomètres, fixée par le préinventaire de référence de 1996 et reprise depuis par les services de l’État comme par le syndicat qui gère les vestiges. Elle se décompose en 74,5 kilomètres de tracé et 11,5 kilomètres de contournement de la vallée de la Durèze.
Les 75 kilomètres que l’on lit souvent correspondent très probablement aux 74,5 kilomètres de tracé principal, présentés comme un total : ce rapprochement est la lecture la plus plausible, aucune source ne l’écrit noir sur blanc. Le préinventaire, de son côté, range les 11,5 kilomètres restants parmi les particularités de l’ouvrage, sous la forme d’une boucle qui double le siphon de la Durèze, donc d’un second franchissement de la vallée et non d’un simple allongement du parcours.
| Élément | Valeur | Précision |
|---|---|---|
| Longueur totale | 86 kilomètres | 74,5 km de tracé plus 11,5 km de contournement |
| Dénivelé | environ 105 mètres | d’environ 405 mètres vers 299,5 mètres à l’arrivée |
| Pente moyenne | 1,1 mètre par kilomètre | préinventaire de référence |
| Canal | 0,55 mètre de large sur 1,60 mètre sous clé | environ 73 kilomètres enterrés, par différence |
| Tunnels | 11 | préinventaire de référence |
| Siphons | 4, pour 5 145 mètres cumulés | Durèze, Garon, Yzeron, Trion |
Des tuyaux de plomb par milliers
Ce qui distingue cet aqueduc des trois autres de Lyon, c’est le recours massif au siphon. Quatre vallées ont été franchies de cette manière, la plus spectaculaire étant celle de l’Yzeron : 2 660 mètres de longueur pour une flèche de 122 mètres, c’est-à-dire la profondeur à laquelle l’eau descendait avant de remonter.
Le coût de cette technique se mesure en métal. Les tuyaux étaient en plomb, longs de trois mètres, pour un diamètre extérieur d’environ 23 centimètres et une épaisseur d’environ 2,5 centimètres. Les estimations publiées portent à 10 000 tonnes la masse de plomb employée pour l’ensemble des quatre siphons. C’est ce plomb qui a fait la fortune des récupérateurs et la ruine des ouvrages : les conduites ont disparu, les maçonneries sont restées.
Chaque siphon supposait en amont un réservoir de chasse, où l’eau du canal était rassemblée avant d’entrer sous pression dans les tuyaux, et en aval un réservoir de fuite. L’un de ces réservoirs de chasse est classé depuis 1930.
Une protection qui s’est faite par morceaux
La chronologie des protections raconte comment on a regardé ce monument. À Lyon, une conserve d’eau de l’aqueduc, dite les bains romains, est classée dès 1862 par liste, treize ans avant le pont-siphon de Beaunant que plusieurs organismes présentent comme le premier élément protégé. Une prudence s’impose cependant : l’article consacré à la protection de l’aqueduc dans Gallia rappelle que les listes de 1840 et de 1862 citaient déjà des restes d’aqueduc, sans toujours les rattacher à un canal précis. Suivent, entre autres, des classements en 1900 et 1912 à Chaponost et à Brignais, le réservoir de chasse de Soucieu-en-Jarrest en 1930, la Cave du Curé à Chagnon en 1962, cinq piles au lieu-dit Les Crètes à Sainte-Foy-lès-Lyon en 1986, une inscription à Chaponost en 1991, le canal de Mornant en 2018, et un tronçon de Saint-Chamond inscrit en septembre 2023.
Autrement dit, l’aqueduc n’a jamais été protégé comme un ouvrage unique mais comme une série de fragments, au fil de leur redécouverte. Le nombre de communes traversées varie d’ailleurs de 19 à 23 selon les documents, et aucune liste nominative complète n’est publiée.
Ce que les restaurations ont coûté : à Chaponost, 32 arches en élévation ont été restaurées entre 2009 et 2019, dont trois campagnes depuis 2016 chiffrées par la commune à 112 433, 147 541 et 157 111 euros hors taxes. Les quarante arches restant à traiter représentent un besoin de financement estimé à 1,7 million d’euros. Le site a par ailleurs reçu 96 000 euros du Loto du patrimoine, après avoir été retenu parmi les dix-huit sites emblématiques de 2018. À Beaunant, 97 000 euros de la même mission ont permis de reprendre les arches 9 à 19 en 2021, puis 1 à 8 en 2022.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’aqueduc ne se lit que par endroits, et c’est ce qui le rend difficile à saisir. Environ soixante-treize de ses quatre-vingt-six kilomètres couraient en tranchée couverte, donc invisibles, une fois retirés les tunnels, les files d’arches et les siphons. Ce qui reste visible, ce sont les franchissements : la longue file des arches du Plat de l’Air, qui barre un plateau sur plus de cinq cents mètres, et les piles de Beaunant dans leur vallon.
Un détail aide à comprendre l’ouvrage quand on survole son tracé : des regards étaient ménagés tous les 77 mètres le long du canal enterré, pour l’entretien. Le préinventaire en estime plus d’un millier au total, mais n’en connaissait qu’une soixantaine et quelques sur le terrain : là où ils subsistent, ils trahissent le passage de la conduite quand plus rien n’émerge.
Reste la leçon de la fouille de 2018. Un aqueduc étudié depuis le XIXe siècle, préinventorié, protégé par une vingtaine d’arrêtés et de listes successifs, et dont la date de construction n’a été établie qu’en dégageant quelques planches sous une fondation. Le bois a parlé là où la pierre se taisait.
Sources : revue Gallia, numéro 80-1 de 2023, article de dendrochronologie sur le pont-siphon de Beaunant et synthèse sur l’aqueduc du Gier ; rapport de fouille déposé sur l’archive ouverte HAL ; communiqué de l’opérateur d’archéologie préventive, octobre 2018 ; préinventaire de référence de 1996 ; base POP du ministère de la Culture pour les notices de protection ; syndicat intercommunal de gestion des vestiges ; commune de Chaponost.

