Pendant deux siècles, on a discuté pour savoir quel empereur avait fait construire le plus long aqueduc de Lugdunum. La réponse est venue en 2018 d’un morceau de bois oublié dans une fondation, et de la mesure de ses cernes.
L’aqueduc du Gier mesure 86 kilomètres, ce qui en fait l’un des plus longs aqueducs romains connus. Des quatre ouvrages qui alimentaient la ville antique de Lyon, c’est, selon la formule de son premier historien moderne, tout ensemble le plus étendu, le plus en vue et le plus parfait.
Quatre-vingt-six kilomètres pour 105 mètres de pente
Le tracé part des hauteurs de Saint-Chamond, dans le massif du Pilat, dans la Loire. Il épouse le relief du plateau et traverse le département du Rhône en passant notamment vers Mornant, Orliénas, Chaponost et Sainte-Foy-lès-Lyon, avant de se terminer à Lyon. Il a été bien reconstitué, d’après les vestiges visibles en surface et la localisation de nombreux regards de visite.
Les chiffres disent la difficulté. La dénivellation totale est de 105 mètres pour 86 kilomètres, soit une pente moyenne de 1,1 mètre par kilomètre. À cette échelle, une erreur de quelques centimètres sur un kilomètre arrête l’eau ou la fait déborder : il a fallu niveler l’ouvrage sur toute sa longueur avec une marge de l’ordre du millième.
L’eau ne vient pas d’une source, et c’est une singularité. Contrairement aux autres aqueducs de la ville antique, celui du Gier s’alimente directement à la rivière. Aucun ouvrage de captage n’a été préservé, et le barrage situé à Moulin-Combat est considéré comme le premier artefact de l’aqueduc, ou au moins comme sa prise d’eau.
Quatre siphons complètent le dispositif, sur les vallées de la Durèze, du Garon, de l’Yzeron et au col de Trion. Un siphon permet de franchir une vallée trop profonde pour un simple pont à arcades : l’eau descend sous pression dans des tuyaux de plomb, traverse la vallée sur un pont bas, puis remonte de l’autre côté jusqu’à un réservoir de fuite. Le débit de l’ensemble est estimé à 15 000 mètres cubes par jour.
Le débit de l’aqueduc est estimé à 15 000 mètres cubes par jour.
Deux siècles de disputes sur une date
La première attribution est allée à l’empereur Claude, sur la foi de tuyaux de plomb marqués de son nom découverts à Fourvière au XVIIIe siècle. L’argument paraissait solide, mais un tuyau se remplace, et sa marque ne date que lui.
La deuxième est venue d’une pierre. En 1887, la découverte de la pierre de Chagnon, qui affiche un édit de l’empereur Hadrien interdisant de labourer, de semer ou de planter le long de l’aqueduc pour le protéger, a fait privilégier une construction sous Hadrien.
La troisième a tout rouvert. La découverte de la fontaine du Verbe Incarné, portant l’inscription CLAVD AVG, a relancé l’idée d’une datation plus ancienne, de l’époque d’Auguste. Entre Auguste, Claude et Hadrien, l’écart dépasse le siècle, et aucun argument ne permettait de trancher.
La quatrième est tombée en 2018, et elle ne doit rien à une inscription. Dans les fondations du pont-siphon de Beaunant, des restes de coffrages en bois ont été mis au jour et datés par dendrochronologie de l’an 110. Le bois des coffrages est forcément contemporain du coulage des fondations : la construction se situe donc sous le règne de Trajan, sans exclure que l’aqueduc ait été achevé sous Hadrien.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Longueur | 86 kilomètres | l’un des plus longs aqueducs romains connus |
| Dénivellation | 105 mètres | pente moyenne de 1,1 mètre par kilomètre |
| Débit estimé | 15 000 m3 par jour | pour un débit potentiel estimé à 25 000 m3 |
| Siphons | quatre | Durèze, Garon, Yzeron et col de Trion |
| Pierre de Chagnon | 1,58 m sur 0,62 m, trouvée le 27 avril 1887 | édit interdisant de labourer le long du tracé |
| Pierre du Rieu | découverte en 1996 à Saint-Joseph | même inscription, seconde borne connue |
| Datation | coffrages datés de l’an 110, en 2018 | construction sous Trajan |
Une servitude gravée dans la pierre
La réglementation qui régissait l’usage de l’aqueduc est très peu connue. Les seuls éléments écrits dont on dispose pour les aqueducs de Lugdunum sont deux bornes de protection : la pierre de Chagnon, une plaque de grès de 1,58 mètre sur 0,62 mètre découverte le 27 avril 1887 dans le secteur du contournement de la vallée de la Durèze, et la pierre du Rieu, découverte en 1996 sur la commune de Saint-Joseph.
Les deux portent la même inscription latine, enregistrée sous la référence CIL XIII, 1623. Sa traduction est la suivante : par ordre de l’empereur César Trajan Hadrien Auguste, personne n’a le droit de labourer, de semer ou de planter dans cet espace de terrain qui est destiné à la protection de l’aqueduc.
Le texte n’invente rien. Il reprend les termes d’une législation générale définie sous Auguste en 11 et 9 av. J.-C., consignée par Frontin dans son traité sur les aqueducs. Une inscription analogue pour l’aqueduc de Venafro, en Italie, chiffre l’éloignement imposé aux constructions à huit pieds.
L’étude moderne, elle, commence en 1908. Les ouvrages antérieurs reflètent un état partiel des connaissances, certains jugés de médiocre qualité, d’autres précieux pour leurs planches de dessins très précises. C’est la thèse de Germain de Montauzan qui jette les bases de la recherche contemporaine : elle précise le tracé, notamment la boucle sur la commune de Chagnon, photographie et dessine, décrit les aspects techniques et architecturaux de l’ouvrage.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’aqueduc se lit comme une ligne obstinée qui refuse la vallée. Là où une route descend et remonte, le conduit contourne, longe les courbes de niveau et s’autorise de longs détours, parce qu’il ne peut perdre que 1,1 mètre par kilomètre. Sur la commune de Chagnon, le vallon de la Durèze est même franchi à la fois par un siphon et par une tranchée qui le contourne, un détour qui ajoute 10 kilomètres à la longueur totale.
La vue aérienne donne aussi leur sens aux arcades de Chaponost. Au lieu-dit le Plat de l’Air, l’aqueduc traverse le plateau soutenu par un mur ou par des arches, dont les vestiges réapparaissent à travers le village. Le pont-siphon du Garon s’achevait par un réservoir de fuite dont subsistent le rampant et le support, prolongé par un mur à parement réticulé dont l’usage est unique en France et peu répandu hors d’Italie centrale et méridionale.
Elle rend enfin visible la bande protégée. L’édit gravé sur les deux bornes n’interdisait pas de passer, il interdisait de labourer, de semer et de planter : autrement dit de déranger le sol au-dessus du conduit. Dans les parcelles cultivées d’aujourd’hui, cette servitude antique se devine encore là où une haie, un chemin ou une limite de champ suit obstinément une ligne sans logique agricole.
À voir autour
- Le pont du Gard : 50 kilomètres pour très peu de dénivelé
- Le théâtre antique de Lyon : 10 000 places sur la colline de Fourvière
- Les thermes de Cluny : une voûte antique à 14 mètres
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice de l’aqueduc du Gier, Wikipédia en français ; CIL XIII, 1623.

