Le 20 octobre 2003, au fond d’une immense fosse creusée place Benoît-Crépu, sur la rive droite de la Saône, les archéologues de l’Inrap annoncent la découverte de trois épaves antiques. Le chantier doit accueillir un parking souterrain, le parc Saint-Georges. Quand la fouille s’achève, ce ne sont plus trois mais seize bateaux qui sont sortis de la vase.
Seize embarcations, étalées du Ier au XVIIIe siècle, sur une seule parcelle urbaine : c’est le chiffre de la publication de référence, Les épaves de Saint-Georges, Lyon, Ier-XVIIIe siècles, dirigée par l’archéologue Eric Rieth et parue en 2010 dans la revue Archaeonautica, repris par le CEA et l’Inrap. Plus qu’une grande barge isolée, le site raconte l’histoire d’un port actif depuis l’époque de Lugdunum.
Seize bateaux au fond d’un caisson de béton
Le site correspond à l’ancienne berge de la Saône, au pied de la colline de Fourvière, à l’emplacement de ce que les Lyonnais appelaient le port Sablet. Selon l’Inrap, la fouille préventive, prescrite par l’État avant la construction du parking pour la société Lyon Parc Auto, s’est déroulée de 2002 à 2004. Les archéologues ont travaillé à l’intérieur d’une enceinte aux parois de béton moulé, un espace étroit qui obligeait à enregistrer chaque épave en place avant tout déplacement. La publication de 2010 précise que certaines coques étaient conservées sur plus de 15 mètres de long.
D’après le musée Gadagne, 40 000 mètres cubes de sédiments ont été explorés sur 10 mètres de hauteur, livrant 140 000 fragments et 1 915 objets, des ossements de poissons aux armes blanches. Les bateaux, eux, se répartissent en quatre groupes.
- Six épaves gallo-romaines, numérotées Ep. 2, 3, 4, 5, 7 et 8, construites entre le milieu du Ier siècle et le milieu du IIIe siècle après J.-C.
- Deux pirogues monoxyles médiévales, l’une de la fin du XIe ou du tout début du XIIe siècle (Ep. 6), l’autre des années 1200 (Ep. 14).
- Sept bateaux-viviers de la première moitié du XVIe siècle, destinés à garder le poisson vivant.
- Une grande barque de 1746 (Ep. 1), construite en bois assemblé, conservée sur 12,24 mètres.
Six chalands romains, dont un de près de 20 mètres
Avant ce chantier, seules trois épaves de chalands d’époque romaine avaient fait l’objet d’une fouille en France, rappelle l’équipe du projet de restauration. En quelques mois, le corpus national a donc plus que doublé. La plus grande coque, l’épave Ep. 7, est préservée sur 19,82 mètres de long, 5,05 mètres de large et 1,03 mètre de hauteur. C’est un grand chaland de charge à fond plat.
Cinq des six épaves appartiennent à une même famille, que les spécialistes appellent monoxyle-assemblée : la coque est montée sur une sole plate, et la virure la plus basse de chaque flanc est taillée dans un demi-tronc de sapin. La sixième, Ep. 8, est entièrement faite de planches assemblées ; les archéologues y voient un bac ou une allège, c’est-à-dire un bateau de service qui transbordait les marchandises. Toutes ont été rendues étanches de la même façon, avec des bandes de tissu enduites de poix glissées dans les joints au moment de l’assemblage, une technique de lutage différente du calfatage classique.
La dendrochronologie, qui date le bois par ses cernes de croissance, a daté 77 % des pièces de chêne et de sapin et distingué quatre phases d’abattage. La poix pourrait être d’origine méditerranéenne, tandis qu’un bloc de bitume trouvé dans l’épave Ep. 7 viendrait des mines d’asphalte de Seyssel, en amont de Lyon.
Ce que ces coques disent du port de Lugdunum
Capitale des Gaules, Lugdunum vivait de ses deux cours d’eau. Les épaves de Saint-Georges montrent pourtant un port fluvial doté d’aménagements modestes, selon la synthèse de l’ouvrage dirigé par Eric Rieth. Sur ce tronçon de berge, la rive servait surtout à accoster, et c’est là que des bateaux hors d’usage ont fini leur carrière, pris dans les sédiments. Plusieurs détails techniques relient ces chalands à des pratiques d’origine maritime et méditerranéenne.
- Le clouage tangentiel des planches du fond avant leur assemblage, observé sur les épaves Ep. 7 et Ep. 8.
- Des clefs enfoncées dans des mortaises pour pré-assembler le fond de l’épave Ep. 8.
- Des feuilles de plomb posées à l’intérieur des joints, sur les épaves Ep. 2 et Ep. 4.
Les mêmes gestes se retrouvent sur deux autres coques antiques : l’épave de la place Tolozan, à Lyon, et celle du pont antique de Chalon-sur-Saône. Les chercheurs y voient une tradition régionale qu’ils nomment le groupe Rhône-Saône. Le chaland Lyon Saint-Georges 4, selon le CEA, servait vraisemblablement au commerce fluvial sur le Rhône. Depuis l’Antiquité, rappelle le musée Gadagne, la Saône était l’artère principale de circulation et d’approvisionnement de Lyon.
Le fond de la Saône a servi, pendant dix-sept siècles, de cimetière à bateaux au pied de Fourvière.
Des pirogues médiévales aux viviers flottants de la Renaissance
Après l’Antiquité, le site ne se vide pas. Le fond de la Saône a servi, pendant dix-sept siècles, de cimetière à bateaux au pied de Fourvière. La pirogue Ep. 6 n’est conservée que sur 3,35 mètres, mais elle porte une mortaise qui a pu recevoir un mât de halage. La pirogue Ep. 14, taillée d’un seul tronc, mesure encore 8,26 mètres. Pour une coque pesant 200 kilos à vide, sa charge maximale a été évaluée à 400 kilos. Le quartier riverain se développe au Moyen Âge, et le port Sablet est créé au XIVe siècle avant d’être agrandi aux XVIe et XVIIe siècles.
Les sept bateaux-viviers de la première moitié du XVIe siècle forment un ensemble très rarement attesté. Chacun possède un compartiment percé de trous, isolé par des cloisons étanches, où l’on gardait vivants les poissons de la Saône jusqu’à leur vente. Cinq sont taillés dans un tronc, deux sont assemblés, et leurs dimensions suggèrent l’usage du pied de Lyon. La barque de 1746, elle, a été construite avec le pied et la toise du Roi ; sa forme évoque une penelle, un bateau du haut Rhône et de la Saône.
| Épave | Époque | Ce que dit la mesure |
|---|---|---|
| Ep. 7, chaland gallo-romain | Entre le milieu du Ier et le milieu du IIIe siècle | 19,82 m de long, 5,05 m de large : la plus grande coque du site |
| Lyon Saint-Georges 4 (Ep. 4) | IIe siècle, selon le CEA | 17 m mis au jour, près de 1 000 pièces démontées et 2 100 clous retirés |
| Ep. 14, pirogue monoxyle | Vers 1200 | 8,26 m conservés, 200 kg à vide pour 400 kg de charge |
| LSG 15, pirogue-vivier | Première moitié du XVIe siècle | Environ 6,15 m et 800 kg après traitement, exposée au musée Gadagne |
| Ep. 1, barque assemblée | 1746 | 12,24 m conservés, 12,33 m restitués |
Où voir aujourd’hui les bateaux de Saint-Georges
Une seule épave du parc Saint-Georges est actuellement visible par le public. La pirogue-vivier LSG 15, découverte en 2004, a été traitée de 2005 à 2008 au laboratoire ARC-Nucléart du CEA à Grenoble, par imprégnation de résine et séchage contrôlé. Elle est arrivée le 18 novembre 2020 au musée Gadagne, musée d’histoire de Lyon, hissée par une grue jusqu’à une fenêtre du premier étage, et elle ouvre depuis mars 2021 le parcours Les pieds dans l’eau, consacré aux rapports des Lyonnais avec le Rhône et la Saône.
Le chaland Lyon Saint-Georges 4 a suivi un chemin plus long. Conservé sous l’eau une dizaine d’années, il a retrouvé la terre ferme le 28 janvier 2014 avant de partir pour Grenoble. Le CEA indique que les archéologues avaient dégagé 17 mètres d’un bateau qui devait en mesurer 28 à l’origine. Les restaurateurs l’ont démonté en près de 1 000 pièces, ont retiré un à un ses 2 100 clous, puis ont imprégné le bois de polyéthylène glycol pendant un an avant de le lyophiliser. Les parties les plus abîmées ont été durcies par une résine polymérisée sous rayonnement gamma, un procédé propre à ce laboratoire.
- Au musée Gadagne, dans le Vieux-Lyon : la pirogue-vivier LSG 15, visible depuis mars 2021.
- Au musée Lugdunum, sur la colline de Fourvière : une salle de 600 mètres carrés est prévue pour le chaland LSG 4, dont l’arrivée est annoncée pour 2028.
- Au même musée, dès aujourd’hui : un fragment de l’épave de la place Tolozan, un chaland du même groupe Rhône-Saône découvert en 1989.
Comme pour la ville antique de Glanum, fouillée sous les alluvions des Alpilles, ce sont les sédiments qui ont tout sauvé : la vase gorgée d’eau de la Saône a privé le bois d’oxygène et l’a empêché de pourrir.
Ce que l’on ne sait pas encore
Les sources ne s’accordent pas toujours. Pour la fouille, l’Inrap parle de 2002 à 2004, le résumé de la publication de 2010 de 2004-2006. La taille du chaland LSG 4 fluctue elle aussi : le CEA titre sur un bateau de quinze mètres puis mentionne 17 mètres dégagés, et la longueur d’origine de 28 mètres reste une restitution. Quant aux épaves sauvegardées, l’équipe du projet LSG 4 parle de trois embarcations gallo-romaines prélevées, la publication de 2010 de dix épaves retenues pour traitement.
Enfin, l’arrivée du chaland au musée Lugdunum suppose un lourd réaménagement du niveau 1 du bâtiment : 2028 reste un objectif annoncé, pas une date garantie. Les études sur ses clous et ses tissus, soutenues depuis 2016 par Lyon Parc Auto, doivent encore dire combien de temps ces bateaux naviguaient avant d’être abandonnés.
