En 1887, un professeur lyonnais creuse son jardin et croit avoir trouvé l’amphithéâtre où périrent les martyrs de Lyon. Il faudra attendre le 25 avril 1933 et un chantier de vingt-sept chômeurs pour établir que les gradins dessinent un demi-cercle, et non une ellipse.
Le théâtre antique de Lugdunum est l’un des principaux monuments romains visibles à Lyon. Adossé à la colline de Fourvière, en dessous de son sommet, il se trouvait près du centre de la colonie romaine. Construit au début de l’Empire, peut-être sous Auguste, il est agrandi à la fin du Ier siècle ou au début du IIe et peut alors accueillir jusqu’à 10 000 spectateurs.
Une datation toujours discutée
On ne dispose d’aucun document historique ou épigraphique qui permette de préciser la date de construction, et les archéologues la déduisent des techniques et des matériaux. Selon Pierre Wuilleumier et Amable Audin, qui l’ont dégagé, un premier théâtre est bâti contre le flanc de la colline, avec deux séries de gradins couronnées d’un faux portique semi-circulaire, pour 5 700 places au maximum.
L’indice décisif est venu des déblais. Lors de l’agrandissement, le portique a été démoli et ses matériaux employés au soutènement des nouveaux gradins ; en examinant les fragments de bases de colonnes et de chapiteaux extraits de ces déblais, Audin a révisé la datation de Wuilleumier.
Son raisonnement est un faisceau d’indices. Le calcaire employé vient des carrières de Provence, déjà exploitées au Ier siècle avant notre ère ; les bases de colonnes moulurées au tour sont d’un type archaïque ; certains détails des chapiteaux se retrouvent dans des monuments du début du règne d’Auguste, comme l’arc de Glanum, l’arc d’Auguste de Rimini ou le temple d’Auguste de Barcelone. Audin situe donc la construction lors des séjours d’Auguste à Lugdunum, dans les années 16, 15 et 14 avant notre ère.
Cette date, environ 15 avant notre ère, placerait le monument parmi les premiers théâtres édifiés en Gaule romaine, avec celui d’Arles, et elle serait cohérente avec l’impulsion d’Auguste, qui fait du théâtre le monument public obligé des nouvelles colonies. Mais pour Jean-Claude Golvin, cette datation n’est pas certaine : les éléments observés prouvent seulement une construction d’époque julio-claudienne, et la chronologie de l’agrandissement, longtemps attribuée au règne d’Hadrien, demeure hypothétique.
Lafon estime avoir découvert la forme elliptique de l’amphithéâtre où périrent les martyrs de Lyon.
Cent huit mètres de diamètre, trois niveaux de gradins
Le plan suit l’architecture classique d’un théâtre romain : une cavea de trois séries de gradins en demi-cercle bâtis sur une sous-structure rayonnante, un orchestre dont le centre est dallé de marbres polychromes, et un haut mur de scène à trois exèdres fermant l’édifice. Le diamètre extérieur de la cavea atteint 108,50 mètres.
Le premier niveau comportait vingt gradins, dont les quatorze premiers reposent sur un massif de maçonnerie de chaux et de gravier grossier, et les six suivants sur des voûtes montées sur vingt-six piédroits radiaux de 8,40 mètres de long et 0,90 mètre d’épaisseur. Chaque gradin mesure 42 centimètres de hauteur et 74 de profondeur, dimensions qui ont permis d’extrapoler le nombre de gradins des niveaux supérieurs : seize pour le deuxième, douze estimés pour le troisième, en bois selon Bernard Mandy.
Le site a imposé ses contraintes. Le matériau disponible sur place est impropre à la construction monumentale, car la colline de Fourvière est une moraine, un amas de boue, de galets roulés et de gravier. Le gros œuvre est donc bâti en blocs de gneiss et de granite non taillés liés au mortier, d’extractions proches de Lyon, la phase augustéenne employant de gros blocs irréguliers de granite à feldspath rose, l’extension de petits blocs de schiste à mica noir.
Les revêtements, eux, racontent une histoire de transport. Les gradins étaient couverts d’un calcaire dur, la pierre de choin, vraisemblablement extraite dans le Bugey ; une autre pierre de revêtement est une molasse calcaire tendre venue de la vallée du Rhône. Ces calcaires servent de repères chronologiques, car les carrières provençales ont été exploitées bien avant celles du Bugey, qui les supplantent au Ier siècle pour la facilité d’acheminement par le Rhône.
Le décor, enfin, venait de loin. Les placages, colonnes et statues, réduits à l’état de débris, sont en pierres de couleur, granite, syénite, porphyre, cipolin et marbres divers, presque tous d’importation : Italie avec Sienne, Carrare et Vérone, Grèce avec le marbre de Paros, Afrique du Nord, porphyre d’Égypte, à l’exception d’un calcaire rouge granité extrait près de Mâcon.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Diamètre de la cavea | 108,50 mètres | le second de Gaule après Autun |
| Capacité | 5 700 places, puis 10 000 | une troisième série de gradins ajoutée |
| Gradins du premier niveau | 20, de 42 cm sur 74 | 14 sur massif, 6 sur voûtes |
| Piédroits radiaux | 26, de 8,40 m sur 0,90 | soutiennent les gradins supérieurs |
| Début du dégagement | 25 avril 1933 | 27 chômeurs, 135 000 francs de crédit |
| Réouverture au public | 1946 | avec les Perses d’Eschyle |
Carrière, puis vigne, puis jardin
La disparition du monument s’est faite en trois temps. L’archéologie constate l’abandon progressif de la colline de Fourvière à la fin du IIIe et au IVe siècle, au profit de la ville basse, sur les rives de la Saône. Le déclin du théâtre lui-même est antérieur : dès le IVe siècle, la montée du christianisme le frappe, les auteurs chrétiens condamnant énergiquement des spectacles jugés idolâtres et impudiques.
Les ruines deviennent ensuite une carrière. Les pierres de taille partent dans les grandes constructions du XIIe siècle, ponts de la Saône et du Rhône, cathédrale Saint-Jean ; les revêtements calcaires sont systématiquement récupérés, le mur de scène arasé jusqu’à ses soubassements, et les décorations de marbre finissent dans des fours à chaux, dont un installé dans un escalier intérieur de l’odéon voisin.
Puis la colline a enterré son théâtre. Les éboulis de la pente instable recouvrent presque complètement les vestiges sous plusieurs mètres de galets, de gravier et de boue, ce qui, paradoxalement, les a protégés. À la fin du Moyen Âge, l’emplacement est une campagne de vignes en coteaux et de cultures en terrasses, et les restes émergents de l’odéon sont appelés les grottes des Sarrasins, que les érudits du XVIe siècle prennent tour à tour pour l’amphithéâtre des martyrs ou pour le palais d’un gouverneur.
L’erreur de 1887 s’inscrit donc dans une tradition. Quand le professeur Lafon dégage trois murs incurvés et annonce l’amphithéâtre, il confirme ce que tout le monde croit déjà, et l’avis contraire d’André Steyert, puis les relevés de 1914, ne suffisent pas : les terrains étant privés, les sondages s’arrêtent là, et la thèse de l’amphithéâtre est encore affirmée en 1921 par les archéologues lyonnais.
Le chantier de 1933 a tranché en quelques semaines. Le dégagement du bas des gradins, qui descendent jusqu’au niveau de l’orchestre, est caractéristique d’un théâtre et non d’un amphithéâtre. Malgré la déception, la municipalité poursuit, rachète les terrains environnants et met en place une équipe permanente de terrassiers.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la question qui a occupé quarante-six ans de controverse se règle d’un regard : les gradins décrivent un demi-cercle fermé par un mur de scène, et non l’ovale clos d’un amphithéâtre. C’est tout l’écart entre ce que montre une tranchée de jardin et ce que montre un plan complet.
La vue aérienne replace aussi le monument dans un ensemble. Le théâtre forme, avec l’odéon antique voisin, le pseudo-sanctuaire de Cybèle et le musée gallo-romain, un site archéologique emblématique du Lyon antique, installé sur le replat des Minimes en dessous du plateau de Fourvière.
Elle rend enfin visible ce que les fouilles ont coûté et rapporté. Ce chantier, le plus important de Lyon, a engagé jusqu’à 120 ouvriers en 1940, avec les méthodes de l’époque : ni stratigraphie ni analyse détaillée des déblais, et des primes versées aux ouvriers pour leurs trouvailles, 25 francs pour un fragment de céramique décorée, jusqu’à 200 francs pour une monnaie antique. À partir de 1941, des maçons consolident les vestiges avec les pierres du site, et en 1946 l’édifice redevient opérationnel avec une représentation des Perses d’Eschyle.
À voir autour
- Le théâtre antique d’Orange : le mur de scène conservé sur 103 mètres
- Le parc Saint-Georges : seize épaves retrouvées dans la Saône à Lyon
- Glanum : la ville antique dont les carrières ont fourni Lyon
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice du théâtre antique de Lyon, Wikipédia en français.
