Réputé imprenable, Château-Gaillard est tombé après six mois de siège : on y est entré par une fenêtre de latrines

Les ruines de Château-Gaillard sur leur colline verte, avec une haute tour à gauche et le donjon entouré de sa chemise à droite
Les ruines de Château-Gaillard en mai 2015, avec à droite le donjon et son enceinte festonnée. Photo : Supercarwaar, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 6 mars 1204, sur un éperon de craie qui domine la Seine de plus de cent mètres, la dernière enceinte de Château-Gaillard s’ouvre sous les coups d’une catapulte. La garnison anglo-normande n’a même plus le temps de s’enfermer dans le donjon. Peu avant, une poignée de soldats français avait franchi la seconde enceinte en se glissant par la fenêtre qui éclairait les latrines.

La forteresse des Andelys, dans l’Eure, passait pour imprenable. Richard Cœur de Lion l’avait fait bâtir en un temps record, de 1196 à 1198, pour fermer la vallée de la Seine devant Rouen. Le moine chroniqueur Guillaume de Nangis résume sa chute en une ligne : Philippe Auguste assiégea le très-fort château de Gaillard et le prit enfin après un siège de six mois. Entre les deux, il y a un chantier hors norme, un blocus d’hiver qui a tué des civils par centaines, et un détail d’architecture devenu légende.

Une forteresse pour verrouiller la route de Rouen

Le choix du lieu découle d’une erreur diplomatique. Par le traité qui suit la conférence d’Issoudun, Richard a laissé à Philippe Auguste le Vexin et la place de Gisors, l’une des plus fortes de la région. Une armée française pouvait dès lors descendre la Seine et menacer la capitale normande en deux journées de marche. C’est ce que démontre Eugène Viollet-le-Duc dans l’article Château de son Dictionnaire raisonné de l’architecture, qui consacre de longues pages à la place forte et s’appuie sur l’histoire publiée par Achille Deville.

Richard choisit un méandre où la Seine forme une presqu’île dont la gorge n’a guère que deux mille six cents mètres d’ouverture. Le château n’est que le cœur d’un dispositif plus large, conçu pour barrer à la fois le fleuve et la vallée. Sur la frontière voisine, la forteresse de Gisors jouait un rôle comparable pour l’autre camp, comme le rappelle notre article sur le donjon de Gisors et la légende de son trésor.

  • un fort octogonal sur un îlot au milieu du fleuve, traversé par un pont de bois qui relie les deux rives ;
  • une enceinte fortifiée à la tête du pont, sur la rive droite, vite remplie d’habitations et devenue le Petit-Andely ;
  • une estacade de trois rangées de pieux, plantée en travers de la Seine au pied de l’escarpement ;
  • un fort avancé en amont, appelé Boutavant, placé comme une sentinelle face au royaume de France ;
  • au sommet, la forteresse principale, accessible seulement par une mince langue de terre au sud.

Selon Viollet-le-Duc, Richard dirigeait lui-même les ouvriers. Une chronique anglaise attribuée à Brompton lui prête ce mot devant l’ouvrage achevé : qu’elle est belle, ma fille d’un an.

Des murs festonnés pour décourager les mineurs

L’architecture du château rompt avec les forteresses normandes antérieures, qui comptaient surtout sur l’épaisseur de leurs murs. Face au plateau, seul côté attaquable, un ouvrage avancé est isolé par un fossé creusé dans le roc vif. Derrière lui viennent une basse-cour, avec les écuries, les communs, un puits et la chapelle, puis une haute-cour qui abrite le donjon.

La pièce la plus originale est l’enceinte elliptique qui entoure le donjon. Viollet-le-Duc la décrit comme une suite de segments de cercle d’environ trois mètres de corde, séparés par des portions de courtine d’un mètre seulement. Ce tracé bossué ne laisse aucun angle mort au pied du mur : un sapeur qui s’en approche reste exposé aux tirs. À l’époque, la mine et la sape étaient le moyen le plus courant de faire brèche, car les engins de jet n’entamaient pas des murailles épaisses.

Le blocus de l’hiver 1203-1204

Tant que Richard vécut, Philippe Auguste n’osa pas attaquer. Après la mort du roi anglais en 1199, la Normandie passe à son frère Jean sans Terre, et le Capétien reprend l’offensive. Selon Guillaume de Nangis, il détruit d’abord de fond en comble le fort de Boutavant, prend l’île d’Andely, puis met le siège devant la roche.

Le récit le plus détaillé vient de Guillaume le Breton, chapelain du roi et témoin oculaire, que Viollet-le-Duc cite longuement. Des nageurs rompent l’estacade sous les projectiles. Le roi fait couler de larges bateaux en travers du fleuve pour bâtir un pont, et dresse deux tours de bois sur quatre navires. Jean sans Terre envoie de nuit une armée de secours, forte selon ce récit de trois cents chevaliers, trois mille cavaliers et quatre mille fantassins, mais elle est repoussée.

Le Petit-Andely tombe, puis le château de Radepont, pris au bout d’un mois. Philippe Auguste fait alors creuser un double fossé autour de la roche, du fleuve jusqu’au sommet de la colline, et élever entre les deux lignes une tour de bois et quatorze autres ouvrages du même genre.

À l’intérieur, les habitants du voisinage s’étaient réfugiés avec leurs biens. Pour ménager ses vivres, Roger de Lacy, qui commande la place pour Jean sans Terre, finit par les chasser. Repoussés à la fois par la garnison et par les assiégeants, ces civils restent piégés dans le val entre les lignes. Viollet-le-Duc écrit qu’ils moururent de faim et de misère dans les fossés, au nombre de douze cents.

Le château conçu pour décourager les mineurs n’a pas cédé par ses murs les plus épais, mais par une petite ouverture percée pour éclairer des latrines.

Comment les Français sont vraiment entrés

En février 1204, Philippe Auguste apprend que la garnison dispose encore d’un an de vivres. Il choisit le siège en règle. Faute d’échelles assez longues, des soldats taillent des prises dans la roche à la dague pour atteindre le pied de la grande tour de l’ouvrage avancé, la minent, l’étayent de bois et y mettent le feu. La tour s’écroule en partie, et un chevalier nommé Cadoc plante le premier sa bannière sur les décombres.

Reste la basse-cour, séparée de l’ouvrage avancé par un fossé profond. D’après le texte de Guillaume le Breton cité par Viollet-le-Duc, Jean sans Terre avait fait construire l’année précédente un bâtiment collé à la muraille : en haut une chapelle, en bas des latrines, avec une fenêtre ouverte sur la campagne pour les éclairer.

  • un soldat nommé Bogis repère cette fenêtre, longe le fond du fossé avec quelques compagnons et se hisse jusqu’à elle ;
  • le petit groupe pénètre dans la pièce basse, brise les portes et sème l’alarme ;
  • croyant à une troupe nombreuse, les défenseurs mettent eux-mêmes le feu au bâtiment, et l’incendie gagne la basse-cour ;
  • Bogis et les siens s’abritent dans les caves creusées sous la cour, puis ressortent abaisser le pont pour ouvrir le passage ;
  • Roger de Lacy se replie dans la dernière enceinte avec, selon ce récit, cent quatre-vingts hommes.

Le récit ne décrit donc pas des soldats remontant un conduit d’évacuation, image souvent reprise, mais une fenêtre. Le château conçu pour décourager les mineurs n’a pas cédé par ses murs les plus épais, mais par une petite ouverture percée pour éclairer des latrines.

La fin est rapide. Un massif de roc réservé dans le fossé permet d’approcher une machine du dernier mur. Une catapulte achève de le fendre, la brèche s’ouvre, et la garnison est prise le 6 mars 1204. Selon Viollet-le-Duc, l’effet moral est tel que Jean sans Terre renonce ensuite à défendre la Normandie.

RepèreChiffre ou dateSource
Construction1196 à 1198Office de tourisme Nouvelle Normandie
Gorge de la presqu’îleenviron 2 600 mètresViollet-le-Duc
Estacade sur la Seine3 rangées de pieuxViollet-le-Duc
Ouvrages de siège1 tour de bois et 14 autresGuillaume le Breton, cité par Viollet-le-Duc
Civils morts dans les fossés1 200Viollet-le-Duc
Durée du siège6 mois, prise le 6 mars 1204Guillaume de Nangis ; Viollet-le-Duc
Château-Gaillard : les chiffres du siège de 1203-1204

Une ruine classée dès 1862

Philippe Auguste fit réparer le château et en modifia certaines défenses : selon Viollet-le-Duc, il supprima le massif de rocher qui avait servi à attaquer la porte de la dernière enceinte.

Les ruines figurent sur la liste de classement des monuments historiques de 1862, et plusieurs parcelles voisines ont été classées entre 1926 et 1928. La notice précise que la propriété de l’État se limite au donjon et à sa chemise, le reste relevant d’autres propriétaires. Pour comparer avec un château bâti aujourd’hui selon les méthodes de la génération suivante, celle de Philippe Auguste, on peut lire notre article sur le chantier du château fort de Guédelon.

Ce que les sources ne permettent pas de trancher

Presque tout ce que l’on sait du siège vient d’un seul témoin, Guillaume le Breton, chapelain de Philippe Auguste et donc partisan du vainqueur. Son récit nous parvient ici à travers la traduction et la paraphrase de Viollet-le-Duc, écrites au XIXe siècle, avec des hypothèses d’architecte sur le rôle de chaque tour.

  • la durée varie selon les textes : six mois pour Guillaume de Nangis, huit mois pour Viollet-le-Duc, qui compte toutes les opérations autour de la roche ;
  • le chiffre de douze cents civils est donné par Viollet-le-Duc pour les morts, mais d’autres présentations l’appliquent à l’ensemble des réfugiés expulsés, dont une partie aurait survécu ;
  • la phrase sur la fille d’un an vient d’une chronique anglaise postérieure, et la durée réelle du chantier, un an ou près de deux, dépend de ce que l’on inclut ;
  • la version des latrines est parfois racontée comme une escalade du conduit, ce que le texte de Guillaume le Breton ne dit pas.

Ces incertitudes ne changent pas l’essentiel : la forteresse a été perdue par un détail de construction ajouté après Richard.

Questions fréquentes

Qui a construit Château-Gaillard ?

Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie, l'a fait bâtir de 1196 à 1198 aux Andelys. Il voulait barrer la vallée de la Seine pour protéger Rouen après avoir cédé le Vexin et Gisors au roi de France.

Combien de temps a duré le siège de Château-Gaillard ?

Le chroniqueur Guillaume de Nangis parle d'un siège de six mois, achevé par la prise du château le 6 mars 1204. Viollet-le-Duc, qui inclut les opérations autour de la forteresse, évoque huit mois.

Les Français sont-ils vraiment entrés par les latrines ?

Selon Guillaume le Breton, chapelain du roi et témoin, un soldat nommé Bogis est entré par la fenêtre qui éclairait des latrines, au bas d'un bâtiment dont l'étage était une chapelle. Il ne décrit pas une escalade du conduit, version souvent racontée.

Que sont devenus les habitants réfugiés dans le château ?

Pour économiser les vivres, le commandant Roger de Lacy les a chassés pendant l'hiver. Repoussés par les assiégeants, ils sont restés bloqués entre les lignes. Viollet-le-Duc écrit que douze cents d'entre eux moururent de faim et de misère.

Pourquoi le château a-t-il cédé alors qu'il était si moderne ?

Viollet-le-Duc estime que ses défenses, trop serrées sur un petit espace, servaient d'abri aux assaillants une fois prises. Il a aussi été trahi par un bâtiment ajouté après Richard, dont la fenêtre basse donnait sur l'extérieur.

Château-Gaillard est-il protégé ?

Oui. Les ruines sont classées monument historique par la liste de 1862, et des parcelles voisines l'ont été entre 1926 et 1928. L'État n'est propriétaire que du donjon et de sa chemise.
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