L’homme le plus riche du royaume de France a bâti dans sa ville natale une maison plus raffinée et plus confortable que celle du roi. Charles VII la lui a confisquée, avec tout son mobilier. Jacques Cœur n’y aurait dormi que huit nuits.
Le palais Jacques-Cœur est un hôtel particulier du XVe siècle situé à Bourges, dans le Cher. Caractéristique de l’hôtel à la française, il est considéré, pour l’élégance de son architecture et la richesse de sa décoration, comme l’un des plus somptueux édifices civils de style gothique flamboyant, et il est classé monument historique par la liste de 1840.
Mille deux cents écus pour le terrain, cent mille pour la maison
Fils d’un marchand né à Bourges vers 1400, Jacques Cœur connaît une ascension fulgurante dans les années 1430. Après une période de faux monnayage et différents arrangements fiscaux, il se trouve à la tête d’un négoce prospère en Méditerranée, ce qui conduit Charles VII à l’anoblir en 1441.
Devenu Grand Argentier du royaume et Maître des monnaies, il est l’homme le plus riche de France et cherche à asseoir son autorité en marquant sa réussite par une grande maison dans sa ville natale, par ailleurs cité royale. En 1443, il achète pour 1 200 écus d’or le fief de la Chaussée, un terrain de 5 000 mètres carrés appartenant à un chanoine de la Sainte-Chapelle de Bourges, plus deux maisons voisines qui dominaient la ville sur une centaine de mètres.
La construction coûte plus de 100 000 écus d’or, soit plus de quatre-vingts fois le prix du terrain, et semble terminée en 1453. Deux ans plus tôt, en 1451, son commanditaire est tombé en disgrâce et a fini emprisonné.
La suite tient en une phrase et en un chiffre. Charles VII, jaloux de cette première résidence de plaisance qui préfigure les hôtels particuliers de la Renaissance, plus raffinée et plus confortable que son propre palais aujourd’hui disparu, confisque la bâtisse et tout son mobilier. Jacques Cœur n’y aurait séjourné que huit nuits au long de sa vie ; il s’évade et meurt dans l’île grecque de Chios en 1456.
Jacques Cœur n’y aurait séjourné que huit nuits au long de sa vie.
Une maison contrainte par un rempart romain
Le palais occupe un flanc de coteau au centre de Bourges, entre la ville haute et la ville basse. En contrebas, une rue longe l’ancienne enceinte gallo-romaine d’Avaricum, tandis que la rue supérieure, antérieure à la construction, donne accès au reste de la ville, à l’ancien palais royal, aux marchés et à la cathédrale.
Les bâtiments sont serrés entre cette rue, dont l’alignement ne peut être modifié, et le rempart que Jacques Cœur se voit contraint de conserver. Ils se déploient donc autour d’une cour intérieure, et la façade arrière est bâtie sur le rempart gallo-romain, dont elle incorpore trois tours et leurs courtines sur une centaine de mètres, en suivant le tracé courbe de l’enceinte.
Le programme intérieur est celui d’une maison de très grand marchand : des espaces privés comme la chambre des Galées et la salle du Trésor, des pièces à fonction sociale comme la salle des Festins, des pièces utilitaires avec office et passe-plats, salle de chauffe, cuisine, étuves et vestiaire, un donjon, trois cours, une chapelle, huit escaliers à vis hors œuvre, un pigeonnier sous les combles et une cour intérieure encadrée sur trois côtés de galeries à arcades en anse de panier.
La façade de rue, de style gothique flamboyant, répète le nom du propriétaire. Sa balustrade et sa corniche de choux frisés reprennent le motif emprunté à ses armes doublement parlantes, les cœurs et les coquilles. Au-dessus de la double porte centrale, une statue équestre de Charles VII occupait un dais : c’était le premier exemple connu d’une statue équestre servant de motif central à la façade d’un édifice civil, principe repris plus tard dans d’autres demeures royales et seigneuriales.
Deux personnages à mi-corps l’encadrent, accoudés à de fausses fenêtres comme pour regarder les mouvements de la rue. Tournés à l’origine vers le roi, ils représentent probablement Jacques Cœur et sa femme, Macée de Léodepart.
| Date | Étape | Ce qu’elle change |
|---|---|---|
| 1441 | anoblissement par Charles VII | Jacques Cœur devient Grand Argentier |
| 1443 | achat du fief de la Chaussée | 1 200 écus d’or pour 5 000 m2 |
| 1451 | disgrâce et emprisonnement | la maison et le mobilier sont confisqués |
| 1453 | fin probable des travaux | plus de 100 000 écus d’or dépensés |
| 1820 | installation des tribunaux | les plus graves destructions intérieures |
| 1840 | classement monument historique | après le signalement de Mérimée en 1837 |
Quatre siècles de mains et deux restaurations
Ne trouvant pas d’acquéreur, le roi finit par rendre la maison aux fils de Jacques Cœur en 1457. Le dernier d’entre eux la lègue à son propre fils qui, ruiné par la perte de plusieurs bateaux, la revend en 1501 à un notable local, lequel la cède en 1552 à un secrétaire d’État aux finances.
De mains en mains, la maison est finalement adjugée par décret judiciaire au ministre Colbert le 13 mai 1679. Il la rétrocède à la municipalité de Bourges le 30 janvier 1682, qui y installe des services administratifs et judiciaires dont le palais de justice : c’est de là que vient le nom de palais.
L’usage administratif a coûté cher au bâtiment. La Révolution détruit divers bas-reliefs, dont la statue équestre martelée en 1792, et l’installation de la cour d’appel et du tribunal de première instance en 1820 entraîne les plus graves destructions, l’intérieur étant remodelé au fur et à mesure des besoins d’espace sans respect pour les décorations existantes : fenêtres percées, galeries partagées, chapelle divisée, sculptures et cheminées détruites, dont la cheminée monumentale de la salle des Festins transformée en salle d’audience.
Le sauvetage vient de l’inventaire. Dès 1837, Prosper Mérimée signale ces modifications et classe le bâtiment en 1840. Une restauration partielle est menée de 1858 à 1885, non exempte d’erreurs, comme la suppression arbitraire de la toiture conique du donjon de la façade ouest. L’État acquiert l’ensemble en 1923, et une restauration appuyée sur des bases historiques sérieuses est conduite de 1927 à 1937 : l’état actuel en est le résultat direct.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le palais révèle ce que la rue cache : une façade droite et régulière d’un côté, une façade courbe de l’autre, qui épouse le tracé de l’enceinte antique. Les trois cours et les huit escaliers à vis hors œuvre apparaissent comme autant de volumes greffés, car la maison n’a pas pu se déployer librement.
La vue d’ensemble montre aussi la position dans la ville, sur un flanc de coteau entre ville haute et ville basse, qui faisait dominer les deux maisons voisines sur une centaine de mètres. Un marchand qui bâtit là se place au-dessus de ses contemporains, au sens propre.
Elle rappelle enfin que l’édifice est resté une pièce du décor urbain. Sur la place devant la façade trône la statue de marbre de Jacques Cœur, commande d’État réalisée par Auguste Préault, donnée à la ville en 1874 et inaugurée le 15 mai 1879, bien après la disparition du palais royal qui lui faisait concurrence.
À voir autour
- Vaux-le-Vicomte : deux siècles plus tard, un autre grand argentier arrêté
- La cathédrale de Bourges : le monument voisin, sans transept
- Le château d’Angers : une démolition commencée puis abandonnée
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice du palais Jacques-Cœur, Wikipédia en français.
